« Le côté systémique des violences est nié » : à la veille de leur rencontre avec le pape, des victimes de VSS dénoncent une « opération de relations publiques »

Les représentants de collectifs de victimes ne se font aucune illusion sur la rencontre du 27 septembre avec le pape, dont ils ont été exclus. Pour eux, il s’agit au mieux d’une opération de communication, au pire, du signal d’un retour en arrière.

Par Olivier Chartrain 24/09/2026 à 10h00  Article L'Humanité 



Sur la façade de la basilique Notre-Dame-du-Rosaire, à Lourdes, des panneaux cachent depuis un an et demi les mosaïques du prêtre slovène Marko Rupnik, en attendant leur retrait définitif. Accusé depuis 2018 d'avoir commis de multiples abus sexuels, Rupnik fut longtemps très en cour au Vatican - où il a aussi décoré une chapelle.

Dimanche 27 septembre, les sept victimes de violences sexuelles choisies par l'Église de France pour rencontrer le pape Léon XIV, tout près de là, passeront peut-être devant ces panneaux. Certes il serait facile, trop facile, d'y voir le symbole d'un problème que l'Église préfère cacher plutôt que de s'y attaquer vraiment. Pourtant, parmi les collectifs de victimes de violences dans l'Église, le ton oscille entre désillusion et colère au sujet de cette fameuse rencontre avec le pape.

Jean-Marie Delbos, lui, en sera. Parmi les premiers à avoir dénoncé les violences sexuelles que le père Henri Lamasse lui a infligées entre 1957 et 1961, alors qu'il était scolarisé à Notre-Dame de Bétharram, l'octogénaire annonce d'emblée qu'il ne parlera qu'en son nom : « Les élèves du collège, c'étaient les fils de famille. Nous, on était les pauvres diables, on ne les côtoyait pas. Je ne parlerai pas pour eux, juste pour moi. »

Au pape, il veut poser deux questions : « Pourquoi, en 1962, personne n'a jamais voulu prendre la plainte de ma grand-mère ? » Pourquoi celui qu'il appelle « le salopard » n'a jamais été sanctionné et coule encore aujourd'hui des jours tranquilles au sein de l'Ehpad de Bétharram ? Et surtout, il porte une demande : la dissolution de la congrégation des prêtres du Sacré-Coeur de Jésus de Bétharram.

Défense de parler à la presse

Au passage, Jean-Marie Delbos précise que l'Église a exigé des sept que, pour raisons de « sécurité », ils signent un engagement à... ne pas parler à la presse avant le 27. En matière de libération de la parole des victimes, on a fait mieux, sans doute.

Autres soucis : parmi les sept, Jean-Marie Delbos sera le seul à avoir été victime en milieu scolaire, alors que selon la Ciase (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église), près du tiers des quelque 330 000 victimes estimées sont dans le même cas. Pour Didier Vinson, du collectif des victimes du collège Saint-Pierre-du-Relecq-Kerhuon (Finistère), « cela montre que cet aspect ne sera pas au cœur de la discussion ».

Laëtitia Bramoullé, enseignante et fondatrice du collectif Stop souffrance enseignement catholique, se pose une question : « Toutes les victimes reçues ont un vécu qui a au moins trente ans. Qui va dire au pape que ça se passe encore, qu'il y a de nouveaux cas chaque semaine ? »

Cette inquiétude taraude nombre de collectifs, qui ont tous été exclus de la rencontre : « L'importance des collectifs, leur engagement contre les violences de toutes sortes, sont niés », regrette Constance Bertrand, porte-parole du collectif des victimes de l'institution Saint-Dominique de Neuilly (Hauts-de-Seine). « Ne recevoir que des individus permet de nier le côté systémique des violences et des systèmes de prédation qui se sont perpétués pendant des décennies », estime-t-elle.

« Qui va dire au pape que ça se passe encore ? »

Président de l'association MVR-Pour les victimes des lasalliens (qui a recensé 350 victimes au sein de 58 établissements de la puissante congrégation des Frères des écoles chrétiennes, fondée par Jean-Baptiste de La Salle), Philippe Chemineau souligne : « Nous respectons la sincérité des victimes qui sont reçues, car elles partagent la même souffrance et le même besoin de reconnaissance. »

Avant d'enfoncer le clou : pour lui, la rencontre avec le pape n'est qu'une « opération de relations publiques ». « S'il le veut, le pape a tout pouvoir, renchérit Constance Bertrand : ouvrir les archives, réformer le dogme - notamment sur le secret de la confession... Là, on coche la case ''j'ai rencontré des victimes, j'ai prié avec eux'', mais rien ne va changer derrière. »

Le signe d'un raidissement idéologique

Même crainte pour Olivier Savignac, qui parle de « sidération ». Président de l'association Parler et revivre, il estime que « la Conférence des évêques de France et le cardinal Jean-Marc Aveline, qui la préside depuis un an, nient notre apport, alors que nous travaillons avec eux depuis des années ». Il craint « la remise en cause d'années de travail, alors que l'Église avait beaucoup avancé ».

Et redoute d'y voir là le signe d'un raidissement idéologique : « On l'a senti venir dès l'arrivée de Mgr Aveline. L'Église de France est prête à pactiser avec l'extrême droite. Est-ce à ce prix que l'on compte remplir les églises ? Où est le message évangélique dans tout ça ? » Et surtout, où sont la reconnaissance et la réparation dues, et promises, aux victimes ?

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