«On ne sait pas ce que va devenir l’École» : une guerre de succession plonge l’École alsacienne dans la crise

 

ENQUÊTE - Le recrutement d’un futur directeur à la tête du prestigieux établissement parisien vire au cauchemar : alors qu’un candidat externe, Nicolas L’Hotellier, a été choisi, la direction actuelle s’oppose à sa nomination et les parents d’élèves se déchirent en deux camps.

 

Depuis quelques jours un vent de crise secoue discrètement  les vieux murs de l’École Alsacienne , prestigieux établissement d’enseignement privé du 6e arrondissement de la capitale connu pour sa réputation d'école des élites (Gabriel Attal , entre autres personnalités, en fut l’élève). Son respecté directeur, Pierre de Panafieu, s’apprête à quitter ses fonctions après vingt-quatre ans à la tête de «l’Alsa» : pour le remplacer, le conseil d’administration de l’école avait lancé un appel public à candidatures, et s’est fait assister pour sa sélection d’un prestataire spécialisé, le cabinet Michael Page. Seul candidat interne pour le poste, Brice Parent, l’actuel directeur adjoint de l’école et directeur du Grand collège (appellation spécifique à l' École alsacienne pour désigner le collège et le lycée) semblait jusqu’ici faire figure de favori. 

Mais dimanche 16 novembre, coup de théâtre : les enseignants et le personnel de l’école sont informés que le conseil d’administration réuni la veille a finalement écarté la candidature de Brice Parent après l’avoir auditionné parmi trois finalistes, et a choisi de nommer Nicolas L’Hotellier, actuel directeur du Lycée français de Sydney. Désigné à la majorité absolue des voix parmi les administrateurs (14 voix, contre 3 pour Brice Parent et 3 autres pour le dernier candidat), cet enseignant en mathématiques ayant également occupé des fonctions de direction au Lycée français de New York doit par ailleurs remplacer dès septembre 2026 Brice Parent à la direction du collège et du lycée pour une année de «tuilage» auprès de Pierre de Panafieu, avant de succéder à celui-ci un an plus tard en 2027 à la tête de tout l’établissement. 

Loin de faire l’unanimité à l’intérieur de l'école, la nouvelle a eu l’effet d’une bombe et déjà, en coulisses, des tractations s’organisent pour contraindre le conseil d’administration à s’en expliquer - voire le faire revenir sur sa décision. Cette guerre de succession prend désormais des allures de bataille rangée entre deux camps. 

Comment se fait-il que Brice Parent, qui aurait incarné à la tête de l’école une évidente continuité dans les orientations prises par la direction, n’a finalement pas été retenu ? Tous assurent, chez ses supporters comme chez ceux qui soutiennent la décision du conseil d’administration, que l’école se porte pourtant bien et que les choix de la direction actuelle ont toujours été favorablement accueillis jusqu’ici. Preuve en est que le conseil d’administration les votait à la quasi-unanimité à chaque fois - même la réforme récente des frais de scolarité, pourtant contestée par certains parents d’élèves, qui prévoyait un calcul progressif selon les revenus des familles, un peu à la façon de Sciences Po. 

Nos différents interlocuteurs se perdent donc en conjectures pour expliquer ce choix de rupture. Certes des «affaires», il y en a bien eu à l'École alsacienne : quel établissement n’en connaît pas ? Il y a deux ans,  une intervention de l’association controversée OUTrans  avait conduit des parents à s’émouvoir auprès de Brice Parent, tenu à tort ou à raison pour responsable de la «propagande» répandue par cette association transactiviste. Un incident similaire s’est répété cette année avec une intervention de l’association SOS Homophobie, dont les militants auraient tenu des propos jugés agressifs à l’endroit des élèves, aux dires de plusieurs parents. D’autres encore évoquent l’émotion suscitée par la présence, lors de la cérémonie des diplômes en fin d’année dernière, de jeunes filles vêtues d’une abaya, malgré la proscription par le règlement intérieur du port de signes ou tenues ostensiblement religieux : ils reprochent à la direction son «silence». «C’est dans l’ADN de l'École alsacienne d’être ouverte, progressiste !» rétorque à ces doléances un administrateur qui soutient Brice Parent. D’autre part, une affaire récente impliquant une enseignante de l’établissement, accusée d’avoir eu des relations intimes avec un élève alors mineur, a pu selon d’autres sources alimenter la défiance envers la direction (quand bien même celle-ci en a déféré aux autorités, entraînant la suspension de l’enseignante par le rectorat en attente des suites judiciaires).

Ou alors, l’École avait surtout besoin de sang neuf ? Dans un communiqué envoyé aux membres de l’Association de l’École alsacienne (l’AEA), le conseil d’administration en charge de la gouvernance de l’École soulignait de son côté, par la voix de son président Alain Grangé-Cabane, les mérites de Nicolas L’Hotellier et en particulier «sa riche expérience professionnelle et son adhésion aux valeurs de coopération, d’ouverture, d’exigence académique et d’inclusion qui irriguent l’École» , vantant de surcroît «son profil non seulement international mais diversifié». «Il n’y a pas d’endogamie à l’École alsacienne et nous ne sommes nullement tenus de recruter nos enseignants ou directeurs parmi les anciens élèves...» murmure un membre influent du CA.

«On ne sait pas ce que va devenir l’École»

Mais l’association des parents d’élèves (distincte de l’AEA) a tardé à relayer aux familles de l’École cette communication officielle. En son sein, des voix s’élèvent pour dénoncer un processus de recrutement jugé trop léger. Alain Grangé-Cabane assure pourtant que le processus de recrutement avait été décidé «par le Conseil d’administration et en présence de la Direction» et voté à l’unanimité des administrateurs dès le mois d’avril. Les défenseurs de Brice Parent assurent qu’il est le seul des trois candidats à avoir été interrogé sur son projet pour l’avenir de l’école, quand les deux autres, dont le futur directeur désigné par le CA, n’auraient eu le temps en une heure d’audition que de présenter leur profil et leur parcours. «Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce que va devenir l’École avec Monsieur L’Hotellier» , s’inquiète un protagoniste actif de cette fronde contre la décision du CA, qui ajoute que les administrateurs n’ont disposé que d’une heure pour se décider avant de voter (à bulletins secrets), alors qu’il était entendu selon lui qu’un délai d’une à deux semaines leur serait laissé pour se prononcer après l’audition des candidats. 

Autre objection soulevée, juridique celle-ci : «On va avoir un problème opérationnel pour la nomination de Nicolas L’Hotellier», précise-t-on dans le camp de Brice Parent, «car le communiqué du conseil d’administration a beau annoncer sa désignation, il n’a pour le moment pas contractualisé son embauche comme directeur adjoint pour l’an prochain. Or les statuts de l’École prévoient que le directeur a seul l’autorité pour nommer ses adjoints...».

S’il n’intervient pas officiellement dans cette bataille pour sa succession, l’actuel directeur n’en a pas moins exprimé longuement au conseil d’administration ses «réserves». Pierre de Panafieu a résumé ses objections ainsi auprès des parents d’élèves : «L’élection du 15 novembre ne respectait ni les règles établies, ni la pratique constamment observée à chaque élection du directeur depuis 2001(donc à chacune de ses réélections à ce poste, ndlr) , ni l’accord entre la direction et le CA». Alors que son mandat n’avait été prolongé que de deux ans en juin dernier, le temps de recruter son successeur et le former, Pierre de Panafieu envisage désormais de «renoncer à [s]es droits à la retraite» pour mettre en place de nouvelles modalités de succession...

Ses arguments n’ont pas suffi : après avoir longuement entendu le directeur jeudi 27 novembre, le conseil d’administration a entériné sa décision une seconde fois en votant une délibération confirmant la nomination de Nicolas L’Hotellier comme futur directeur et indiquant que son choix avait été suffisamment éclairé, malgré la critique d’un processus jugé «expéditif» par les soutiens de Brice Parent. À cette occasion, Pierre de Panafieu aurait également évoqué la possibilité que son dauphin malheureux obtienne aux prud’hommes une indemnité astronomique, compte tenu de la façon dont il se retrouvera de facto écarté de ses fonctions de direction dès septembre prochain. «Brice Parent se verra proposer d’autres fonctions, cela a déjà été évoqué par le conseil d’administration», assure Alain Grangé-Cabane au Figaro, selon qui l’idée d’un tuilage du futur directeur «a été décidée depuis le début dans une parfaite entente avec la direction actuelle».

L’association des anciens élèves (il y a beaucoup d’associations qui gravitent autour de l'École alsacienne) a depuis apporté un soutien explicite à Nicolas L’Hotellier, qui «s’inscrit pleinement dans le respect de l’histoire de l’École» . Du côté des syndicats du personnel, réunis en CSE autour d’Alain Grangé-Cabane, les élus ont indiqué quant à eux dans un communiqué avoir «eu des explications précises sur la procédure de recrutement» et «exprimé leur vif souhait de sortir au plus vite de cette crise», ce qui a été interprété par les soutiens de Nicolas L’Hotellier comme un gage de ralliement à leur cause. 

«Ils n’hésitent pas à instrumentaliser les élèves»

La sortie de crise semble pourtant loin d’être acquise : une pétition circule désormais au sein de l’École alsacienne pour réclamer la convocation d’une assemblée générale extraordinaire afin de reprendre la main sur les décisions du conseil d’administration. Statutairement, il faudrait pour cela qu’un quart des quelque 220 adhérents de l’Association de l'École la demandent : parmi les plus de 1300 signataires revendiqués par les auteurs de la pétition, plusieurs dizaines seraient, à les en croire, membres de l’AEA et donc fondés à exiger cette assemblée.

«C’est la seule solution que nous avons trouvée pour demander des explications sur la façon dont Brice Parent a été écarté», argumente Hélène Roques, une mère d’élèves qui revendique de surcroît son expertise de consultante en matière d’éducation. Citée parmi les membres du collectif à l’origine de la pétition, elle décrit son désarroi : «On a des enfants qui travaillent d’arrache-pied, à qui on dit que leurs efforts leur permettront d’avoir une vie meilleure, et après des années d’engagement au sein de l’École Brice Parent se retrouve écarté sans explication !» s’emporte-t-elle. Dans leur texte, les pétitionnaires disent craindre «le risque d’un choc profond pour l’École : rupture de continuité, perte d’expertise, fragilisation du projet éducatif»

Si les parents pétitionnaires assurent n’avoir utilisé aucun fichier de l’École pour faire circuler la pétition, et a fortiori ne l’avoir pas adressée directement aux élèves, d’autres parents s’inquiètent cependant de la voir circuler sur les bancs du lycée, voire du collège : «La pétition a été ressentie par les élèves comme une obligation, déplore une mère d’élèves, ils se sont dit que s’ils ne signaient pas il y aurait des représailles». Si Pierre de Panafieu assure au Figaro qu’il ne «s’amuse pas à faire des pétitions», Brice Parent a quant à lui refusé de répondre à nos sollicitations. Son propre fils a envoyé en revanche un message à de nombreux contacts pour les inciter à signer la pétition. 

«Cette démarche est d’autant plus grave que les auteurs de la pétition n’hésitent pas à instrumentaliser non seulement les parents des élèves [...] mais aussi, de manière éhontée, les élèves de l’École en les incitant à prendre position, foulant ainsi aux pieds les valeurs fondamentales de neutralité qui sont le ciment de notre école» , s’agace Alain Grangé-Cabane dans un courrier adressé à l’AEA jeudi 4 décembre. «Je n’ai pas encouragé les enfants à signer, mais j’ai seulement indiqué à la mère d’un élève qu’au vu des discussions entre son fils et le mien, elle pouvait proposer à son enfant de signer le texte», se défend Hélène Roques, qui souligne qu’à l’inverse, alors qu’un enseignant avait proposé à ses élèves de débattre de cette crise lors d’un cours, l’enfant cette fois d’un membre du CA favorable à Nicolas L’Hotellier avait au contraire pris devant ses camarades la défense du camp adverse... «Ce n’est pas très grave, ça fait aussi un apprentissage pour les enfants de la façon dont on doit gérer les choses lorsqu’une institution est frappée par une crise» , conclut Hélène Roques.


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43 ans au service de l'enseignement catholique. Suspendue par le rectorat de Versailles à un mois de la retraite, à la demande du directeur du Sacré Coeur

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