Une affaire d'agression sexuelle ébranle le prestigieux lycée des Chartreux, à Lyon
Marie-Estelle Pech Article Marianne
Publié le 02/09/2026 à 15:30
Écarté de la direction des Chartreux après la révélation d'une relation avec une étudiante majeure placée sous son autorité, le père Jean-Bernard Plessy fait l'objet d'une enquête canonique et d'un signalement au parquet. Retour sur l'affaire, l'histoire de l'institution et le parcours de son ancien directeur.
L 'annonce intervient à la rentrée, après plusieurs semaines de silence. Le groupe scolaire des Chartreux , l'une des institutions catholiques les plus prestigieuses de Lyon, fleuron de l'élitisme scolaire, est confronté à une crise qui touche directement celui qui en a assuré la direction pendant plus de vingt-cinq ans. En juin de cette année, Mgr Olivier de Germay, archevêque de Lyon, est informé de la « relation » entretenue par le directeur du groupe scolaire, le père Jean-Bernard Plessy, avec une étudiante majeure placée sous son autorité.
Selon nos informations, la jeune fille, inscrite au lycée, en terminale ou en classe prépa, aurait été victime d'agressions sexuelles, l'affaire remontant à quelques années. Elle était majeure au moment des faits mais la question n'est pas simplement celle d'une relation entre deux adultes. Le directeur était son supérieur dans le cadre scolaire. Et il était prêtre. Trois dimensions se superposent donc : l'autorité professionnelle, l'autorité éducative et l'autorité religieuse. Cette concentration explique pourquoi l'archevêque a pris des mesures conservatoires avant même que les différentes enquêtes aient abouti.
Selon l'entourage de l'archevêque, contacté par Marianne , une fois informé, courant juin, ce dernier a « aussitôt » décidé d'ouvrir une enquête canonique et pris immédiatement plusieurs mesures conservatoires : retrait de la mission de directeur, interdiction d'entrer en contact avec la personne concernée, interdiction de se rendre sur les sites des Chartreux et interdiction d'exercer tout ministère dans le diocèse de Lyon. Un signalement a également été transmis au procureur de la République de Lyon afin que les autorités judiciaires puissent enquêter. Le diocèse explique avoir initialement respecté la demande de confidentialité de la jeune femme. Les mesures prises en juin n'avaient donc pas été communiquées à la communauté éducative.
Un supposé état de fatigue...
Au fil de l'été, cependant, l'archevêché a estimé qu'il devenait nécessaire d'informer l'établissement et de permettre l'ouverture d'une enquête interne. Cette décision intervient donc alors que le départ de Jean-Bernard Plessy a déjà été annoncé aux familles. Le 9 juillet, il a communiqué au sujet de son son départ auprès de la direction générale des Chartreux. Puis, dans une lettre adressée aux familles, rapportée quelques jours plus tard par RCF Lyon, l'homme de 63 ans – qui ne devait normalement pas prendre sa retraite avant trois ou quatre ans et semblait attaché à rester en poste – explique que ses forces « déclinent, physiques et morales ».
Après trente-deux années de responsabilités au sein du groupe, dont vingt-sept comme supérieur, il dit avoir longuement réfléchi avant de prendre cette décision. L'incendie qui a ravagé une partie de l'établissement le 1er avril aurait « certainement aggravé » son état de fatigue, à la fois en raison du traumatisme et du surcroît de travail engendré par la reconstruction.
Une excellence scolaire qui rayonne au-delà de Lyon
« Je n'avais plus l'énergie nécessaire pour mener à bien ma mission de directeur général », explique-t-il alors. Le récit officiel est donc celui d'un départ volontaire. En réalité, les mesures conservatoires avaient déjà été prises. La mise à l'écart du directeur était déjà une réalité lorsque son départ a été présenté publiquement comme celui d'un homme qui décidait de « laisser la place aux jeunes ». C'est un vrai choc pour le diocèse de Lyon car les Chartreux ont une réputation nationale. L'établissement est associé à une certaine idée de l'excellence scolaire, notamment grâce à ses classes préparatoires. Cette réputation contribue à attirer des familles qui recherchent un cadre scolaire particulièrement exigeant. C'est ce qui nourrit parfois une comparaison avec le lycée Stanislas à Paris : parce que les deux établissements occupent une place comparable dans leur environnement respectif, celle d'établissements catholiques privés réputés, très performants scolairement et fortement identifiés aux catégories sociales favorisées. Cette dimension est importante pour comprendre le poids symbolique des Chartreux à Lyon.
Jean-Bernard Plessy, lui, est un prêtre catholique ordonné en 1991 et professeur de philosophie. Il a consacré l'essentiel de sa carrière aux Chartreux et incarne une conception particulière de l'école catholique. Dans une interview accordée à France Catholique en 2025, à l'occasion du bicentenaire des Chartreux, il expliquait que l'établissement entendait éduquer « le cœur, l'âme, l'esprit ». Il y défendait une vision de l'éducation associant formation intellectuelle, dimension morale et transmission chrétienne. Il défendait également une présence plus importante des prêtres dans les établissements scolaires catholiques, à rebours de ce qui se passe aujourd'hui dans l'enseignement catholique où les prêtres professeurs ou directeurs sont devenus rarissimes.
Aux Chartreux, le directeur général était aussi un prêtre et une figure spirituelle. Il était également réputé pour sa conception très verticale de l'autorité. En 2001, il avait été directement impliqué dans une crise interne importante, qui portait à la fois sur l'orientation religieuse de l'établissement et sur la question de l'autorité de la direction. À l'époque, Plessy, directeur adjoint, devait prendre la direction de l'établissement à la rentrée suivante. Un groupe d'environ 60 enseignants avait écrit, le 1er mars 2001, au cardinal Louis-Marie Billé, alors archevêque de Lyon, pour dénoncer ce qu'ils considéraient comme des dérives « intégristes » ou « dogmatiques » aux Chartreux .
Au cœur de leur inquiétude se trouvait le père Matteo Lo Gioco, chargé de la catéchèse. Ancien militant anti-IVG, condamné en 1995 après des actions devant des établissements pratiquant des avortements, il avait pris une place croissante dans l'animation religieuse de l'établissement. Il intervenait notamment sur des thèmes comme la sexualité et les relations avant le mariage. Un des enseignants signataires de la lettre avait été convoqué par Jean-Bernard Plessy qui lui avait demandé de se rétracter publiquement. Ce dernier ayant refusé, la direction lui avait alors notifié son licenciement, invoquant notamment un manquement au devoir de réserve, à la loyauté et à la confidentialité, ainsi qu'une volonté de « désorganiser l'institution » et de « discréditer sa direction », selon les motifs rapportés par Le Monde
Si le diocèse de Lyon affirme à Marianne ne pas avoir eu vent de « précédents » ou d'alertes concernant Jean-Bernard Plessy, l'institution avait déjà été éclaboussée en 2022 par des accusations d'agressions sexuelles avec l'affaire Babolat Le père Georges Babolat, influence personnalité du catholicisme lyonnais, ancien supérieur des Chartreux est accusé d'avoir commis des attouchements sur des mineurs lors de colonies de vacances dans les années 1990. Au moins trois plaignantes se sont manifestées.
Jean-Bernard Plessy, se disait alors meurtri et « très peiné » par ces révélations. « Comme beaucoup d'entre vous, j'ai accueilli ces témoignages révélés dans la presse avec consternation et douleur. Comme beaucoup de ceux qui ont connu le père Babolat dans les dernières années de sa vie, rien de ce que nous avons vécu avec lui au quotidien ne pouvait nous préparer à de telles révélations, écrivait-il alors aux parents d'élèves. Je suis meurtri d'abord par le traumatisme de ces femmes qui portent en elles la blessure de leur enfance. Nous savons à quel point elle est souvent irréversible. Je suis humilié de l'image si durement ternie de l'éducateur et du prêtre, quand ceux-ci sont appelés à l'exemplarité et à la protection souveraine de l'enfance. »

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