A Lyon, l’école des Chartreux dans la tourmente après la plainte pour viols contre l’ex-directeur
Enquête. Dans l’établissement privé catholique, les Chartreux à Lyon, une élève accuse le
directeur, le prêtre Jean-Bernard Plessy, de l’avoir violée et maintenue sous emprise. Ce
qu’il conteste. À quelques jours de la visite du pape, le plus ancien diocèse de France est
dans la tourmente.
Par Emilie Lanez Publié le 16/09/2026 à 17:00 Article L'Express
bonne en sciences, aussi quand elle rejoint en septembre 2025 le prestigieux
établissement privé lyonnais, les Chartreux, ses bâtiments élégants sur le plateau
de Croix-Rousse, son histoire bicentenaire et ses 4 000 élèves, tout paraît concourir
à l’accomplissement d’un excellent parcours. Ses parents, qui
n’habitent pas Lyon, lui louent un studio en ville, ils lui font confiance, elle est
sérieuse. En octobre, soirée organisée par des élèves, ça danse, ça boit, ça se
bouscule. Soudain, après un verre poisseux, la tête lui tourne, elle annonce partir,
se sentir mal, un camarade propose de l’accompagner. Sur le chemin, il la viole.
Le lendemain, elle dépose plainte au commissariat de police.
Etrangement, le père Jean-Bernard Plessy, 63 ans, directeur des Chartreux depuis
27 ans, est informé de la plainte. Il convoque l’élève encore mineure et se montre
paternel à son endroit, lui confiant son numéro de portable, lui précisant que
c’est un geste rare de sa part, une marque de grande confiance, un privilège, et
dans les semaines qui suivent, il prend en effet régulièrement de ses nouvelles.
En novembre, la jeune fille atteint sa majorité. D’après son avocate Nadia
Debbache, c’est alors que le prêtre se serait montré de plus en plus pressant,
tactile même. Le premier viol aurait eu lieu en février 2026, et selon son avocate
toujours, il y en aurait eu beaucoup d’autres dans les mois qui suivent, jusqu’à
plusieurs fois par semaine. Des viols et des centaines de textos, de mails, une
correspondance constante, pressante, enveloppante à laquelle la tout juste
majeure répond, partagée entre le sentiment troublant d’être l’élue de cette
figure d’autorité, de ce directeur à la si grande prestance, puis peu à peu envahie
par celui de confusion, de malaise, au point de contacter par téléphone
anonymement le Fil Santé Jeunes et SOS Amitiés. Des appels à l’aide, puis de
nouveau elle se terre, se tait. Il n’y a qu’à son journal intime qu’elle confie au
quotidien la drôle de "relation" qu’elle subit avec le directeur de son
établissement scolaire. Comme ses passages aux urgences médicales, dans deux
lieux différents, pour des saignements et des douleurs, contre lesquelles elle
reçoit un traitement antibiotique. Le 4 juin, elle contacte - anonymement et par
mail - l’adresse générique du diocèse de Lyon, deux jours plus tard, elle écrit
cette fois à la cellule d’écoute du diocèse pour les personnes victimes d’abus
sexuels. Qui lui répond sur-le-champ. À ce stade, elle tait l’identité du prêtre, et la
cellule diocésaine lui répond avec tact, la qualifiant de "victime", l’invitant à
chercher du soutien, sans évoquer toutefois un dépôt de plainte, ou un conseil
juridique. "Nous avons fait le nécessaire pour garder le lien avec elle, nous
essayions de la convaincre de venir en audition, nous ne savions pas de qui elle
parlait", assure aujourd’hui le communicant du diocèse.
Un ratage complet
Un soutien qui n’a pas dû lui paraître rassurant puisque la jeune fille se confie
bientôt à l’une de ses enseignantes, qui elle ne tergiverse pas. La professeure
contacte le 16 juin le vicaire général, soit le numéro 2 de l’archevêché, qui la
renvoie... vers la cellule d’écoute. Le 19 juin, l’enseignante dépose cette fois un
signalement à la brigade des mineurs. Et soudain, l’institution ecclésiale accélère -
à sa drôle de façon. Le 2 juillet, Olivier de Germay, archevêque de Lyon, convoque
le directeur des Chartreux. Là, les versions diffèrent. Dans les courriers qu’il
continue d’écrire à son élève, Jean-Bernard Plessy assure que l’entretien se serait
bien passé, qu’il va remettre sa charge de directeur d’école, mais que l’évêque lui
aurait demandé "de rester en deuxième rideau" dans l’école, au contact des
enseignants et des élèves, "l’évêché et moi redoutons que ça puisse se répandre
ailleurs de manière indirecte et que la presse puisse s’en emparer ce qui serait un
cataclysme pour l’enseignement catholique et Lyon, et pour nous deux surtout".
L’évêché dément cette interprétation, assurant "avoir agi rapidement, avec très
peu d’éléments, nous l’avons démis sur le champ pour que cesse l’emprise". Sur
ce point, le ratage est patent. Car Jean-Bernard Plessy, bien que "démis", écrit
toujours et encore, donne à la jeune fille des consignes précises de ce qu’elle
devra répondre quand elle sera entendue, "vraiment pour nous deux, ce serait
l’idéal que ça en reste là", et concluant chaque message d’un appel à ce qu’elle
efface le texte, supprime le mail.
La jeune fille, dont les brefs messages disent la terrible souffrance, lui répond : "Je
suis perdue, j’ai peur, je n’aime pas mentir mais je ferai l’effort qu’il faut si cela
vous protège". Au même moment, début juillet, suite au signalement de
l’enseignante, le procureur ouvre une enquête préliminaire pour agressions
sexuelles aggravées. Le 11 septembre, l’avocate Debbache et la plaignante
déposent plainte et demandent que l’enquête soit requalifiée en "viols aggravés".
"Mon client conteste vigoureusement les faits, il attend d’être entendu pour
démontrer son innocence", commente l’avocat du père Plessy, Thomas Ginoux.
Depuis le 2 juillet, la plaignante, âgée de 18 ans, n’a jamais été reçue par
l’évêque, ni par son adjoint l’évêque auxiliaire Loïc Lagadec. L’évêque, apprenant
que le prêtre s'être refugié à l’abbaye du Pesquié dans l’Ariège, avertit l’évêque
local, mais pas les religieuses qui désormais l’abritent. Le nouveau directeur des
Chartreux, un laïc, n’a quant à lui rien su des ennuis judiciaires de son
prédécesseur, au point d’avoir envisagé benoîtement d’organiser pour lui à la
rentrée un pot de départ. "Nous l’avons informé a minima", concède le diocèse.
En revanche, Jean-Bernard Plessy a eu lui le loisir d’écrire, le 9 juillet, un courrier
de deux pages aux parents des 4 000 élèves des Chartreux pour annoncer cesser
ses fonctions de directeur, faisant état de sa fatigue, et finissant sa missive en ces
mots : "Je vous dis toute la joie que j’ai eue à travailler à la formation humaine,
spirituelle et morale de vos enfants." Et ça, la tutelle ecclésiale a laissé faire.

Commentaires