"Je fais ça pour tous les enfants passés là-bas" : un ancien élève du collège privé de La Brède en Gironde porte plainte
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ICI Gironde : Vous avez envoyé un courrier recommandé au procureur la semaine dernière. Qui votre plainte vise-t-elle ?
Arnaud Fusté-Lambezat : Elle concerne sept personnes. D'abord le directeur de l'établissement de l'époque, qui était alors professeur de mathématiques. Lui ne se contentait pas de donner des claques, il nous envoyait valdinguer sur des tables quand il nous frappait. L'infirmière scolaire, aussi, pour ce qu'on pourrait considérer aujourd'hui comme "non assistance à personne en danger". Je me souviens que, mes parents ne s'étant pas beaucoup occupé de moi, je n'avais jamais mis les pieds chez le dentiste. J'avais des caries partout et elle me disait : "Mal aux dents ? Dehors, dégage."
J'ai aussi porté plainte contre le surveillant général de Rambaud, qui m'a agressé sexuellement et violé à plusieurs reprises pendant ma dernière année au collège, quand j'avais seize ans. Et enfin contre quatre surveillants qui étaient violents.
Parmi ces surveillants, l'un d'eux, Michel Dufranc, est devenu maire de La Brède et a réagi aux accusations portées contre lui. Il estime qu'à l'époque, la discipline impliquait la violence physique. Cela vous paraît convaincant ?
La violence des surveillants et du directeur instaurait un climat de mise en alerte et de mise en danger permanent. Parfois, on gardait la trace des baffes qu'on recevait pendant une semaine. Je trouve aberrant que le maire de La Brède, un ancien bâtonnier du barreau de Bordeaux prétende que, puisqu'il a reçu des baffes, c'était normal qu'il en donne à son tour.
Cela dit, je ne suis pas très satisfait de voir que depuis la publication de ces violences, certains articles de presse se concentrent sur Michel Dufranc. Il figure en effet dans ma plainte, mais pas en haut de la liste. Et il a raison sur un point dans sa défense : le système fonctionnait comme ça. On savait qu'on se prenait des baffes à l'école.
Avec cinq anciens camarades, vous témoignez de ce que vous avez vécu dans un article publié par Rue89Bordeaux. Vous y décrivez un système de violence généralisée, qui vous a poussé à vous isoler, à vous priver de nourriture... Votre famille n'a pas réalisé ce qui vous arrivait ?
La réputation du collège à l'époque, c'était celle d'un centre de redressement. Les enfants qui atterrissaient là étaient soit des enfants dits "à problème", soit des enfants dont on se débarrassait. Moi j'arrivais au pensionnat le lundi matin ou le dimanche soir, et je repartais le samedi à 13h. J'essayais d'être malade toutes les semaines, mais... Vous savez, les premiers responsables quand on se retrouvait dans des écoles de ce genre, c'étaient les parents. Ils déléguaient à d'autres leurs responsabilités d'éducation et d'attention.
Aujourd'hui, vous portez plainte également contre l'institution Rambaud, parce que vous estimez qu'elle a failli à ces responsabilités ?
Oui, elle n'a pas répondu à ses obligations. D'abord de sécurité vis-à-vis des élèves, c'est la première et la moindre des choses, et ensuite d'éducation. On est sorti de là-bas brisé, sans aucun repère. Moi j'avais des capacités, pourtant j'ai fait deux 6ème, deux 5ème et j'ai arrêté en 4ème. Après, je m'en suis sorti comme j'ai pu. J'ai eu de la chance : j'avais la musique, je suis rentré au conservatoire, je m'y suis jeté à corps perdu. En quatre ans, j'ai fait tout ce que je n'avais pas pu faire les quinze années précédentes.
J'étais un enfant paumé. Des gamins de 10, 11 ou 12 ans, en pension, délaissés par leur parents, dont le seul repère, c'est des adultes qui passent leur temps à les taper, qu'est-ce que vous voulez qu'on déduise de quelque chose comme ça ? À 11 ans, les enfants sont purs, ils n'ont pas besoin d'être redressés.
Vous avez fréquenté le collège Rambaud entre 1974 et 1979. En cinquante ans, est-ce que vous avez pu parler de ce que vous avez vécu avec d'autres camarades ?
On ne peut pas parler de ces choses-là. J'ai essayé de contacter des copains de classe, avant la parution de l'article. Personne ne m'a répondu. Pour la première fois, aujourd'hui, j'ai reçu des messages.
Concernant les viols que j'ai subis... mes parents étaient amis avec ce type. Je l'ai revu plusieurs fois, à son mariage notamment, j'ai rencontré les enfants de sa femme. Les deux plus petits devaient avoir 14 et 15 ans. Quand je les ai vus, j'ai été terrifié pour eux. Toute ma vie, j'y ai pensé.
Les faits remontent à plus de 30 ans, ils sont donc prescrits. Qu'est-ce que vous espérez de cette plainte ?
Je fais ça pour tous les enfants qui sont passés là-bas. Je m'en fiche que les gens soient punis ou qu'ils s'excusent. Moi, ce que j'attends, c'est que leur famille, leurs enfants, prennent conscience de cet héritage et fassent ce qu'il faut pour que ça ne se reproduise jamais. Qu'on brise le cycle. Mais pour ça, il faut en parler, il faut nettoyer... Comme ce que j'ai fait avec mes enfants. J'ai eu des enfants, des petits-enfants, et je n'ai rien reproduit de ce que j'avais subi. Alors j'attends que tout le monde fasse ce qu'il faut, et qu'à l'intérieur des familles, on empêche ces événements de se reproduire.

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