«Dans le public aussi, on veut des navettes !» Dans l'Essonne, un ramassage scolaire accusé d'alimenter la ségrégation au profit du privé
«Dans
le public aussi, on veut des navettes !» Dans l’Essonne, un ramassage
scolaire accusé d’alimenter la ségrégation au profit du privé
A Massy, les élèves d’une institution catholique voisine bénéficient d’un réseau de bus payé par le contribuable. Les enfants inscrits dans le public, eux, doivent se contenter des lignes régulières ou de la marche. Une situation qui renforce encore l’inégalité sociale, dénoncée par des familles et des élus locaux.
La scène paraît presque incongrue pour un habitant de la région parisienne : le car est parfaitement à l'heure. Nous sommes le 28 mai à Massy (Essonne) et, à 7 h 58 tapantes, le véhicule blanc conduit par un chauffeur en costume et chemise s'arrête devant le gymnase d'un quartier huppé de la ville, Atlantis. Une vingtaine d'enfants embarquent. Se rendent-ils dans une école ou un collège public de Massy ? Non, ce bus est l'une des six navettes scolaires qui, du lundi au vendredi, fait l'aller-retour entre la ville de 50 000 habitants et l'institution Saint-Martin, basée dans la commune limitrophe de Palaiseau. Pas moins de 337 collégiens et 45 élèves de primaire, dont la majorité vient de Massy, y montent chaque jour pour se rendre dans cet établissement scolaire catholique sous contrat. Sur l'arrêt de bus implanté devant les portes d'entrée, le visage de l'acteur Robert Pattinson s'affiche pour la publicité d'un parfum de luxe. Le slogan : «la force des origines».
Ces trajets se font grâce à des fonds publics : ces six circuits spéciaux scolaires (CSS) sont gérés et financés par Ile-de-France Mobilités, l'établissement qui gère les transports dans la région. Les élèves des établissements publics de Massy, eux, doivent se contenter des lignes de bus régulières ou... marcher. La situation est légale : l'institution Saint-Martin étant sous contrat d'association avec l'Etat, ses élèves doivent pouvoir bénéficier, à l'image des jeunes scolarisés dans le public, d'un transport scolaire. A ce titre, et parce qu'aucune ligne régulière ne dessert les lieux, elle bénéficie de la mise en place de circuits spéciaux scolaires par IDF Mobilités dans le cadre d'une convention de délégation de compétence signée en 2015. Chaque année, le syndicat des transports franciliens dépense 45 millions d'euros pour les besoins de 750 CSS, dont les six navettes destinées à Saint-Martin.
«Une forme de concurrence déloyale»
«Quand on demande pourquoi il n'y a pas de cars similaires pour les élèves du public, on nous renvoie sans cesse au règlement d'IDF Mobilités, qui dit qu'il faut qu'il y ait au moins quinze élèves concernés et qu'ils habitent à 3 kilomètres de leur établissement. Or, les collèges de secteur sont situés à moins de 3 kilomètres du domicile des enfants, mais parfois à 1,5 ou 2 km, ce qui est déjà beaucoup. Le privé n'étant pas assigné à la carte scolaire et pouvant a fortiori accueillir des élèves venant de loin, ces navettes bénéficiant des moyens de l’État créent de fait une forme de concurrence déloyale entre le privé et le public», grince Hella Kribi-Romdhane, conseillère régionale écologiste et conseillère municipale d'opposition à Massy, qui note par ailleurs «que c'est autant de moyens publics qui, par ricochet, ne sont pas investis dans les transports en commun réguliers». Contacté, le maire UDI de Massy, Nicolas Samsoen, n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien.
Alors que la polémique autour de l'ex-ministre de l'Education nationale Amélie Oudéa-Castéra, qui a fait le choix du privé pour ses enfants, a remis au centre du débat la question de la ségrégation scolaire, l'élue n'est pas la seule à déplorer la situation. C'est aussi le cas de Vincent Bansaye, un enseignant-chercheur du plateau de Saclay qui a constaté comment, dans l'école primaire de son fils et plus globalement à Massy, nombre d'élèves de CM2 partaient chaque année à Palaiseau pour leur rentrée en sixième. «Nos impôts financent un système qui, in fine, participe à l'organisation de la non-mixité dans les établissements scolaires», dit ce membre actif du collectif Massy ambition éducation, coauteur d'une étude sur la situation des collèges de la ville et les choix de scolarisation des parents. Ses conclusions : non seulement la mauvaise réputation des trois collèges de Massy, tous publics, serait en bonne partie trompeuse ou infondée et pousserait des familles dans les bras du privé ; par ailleurs, les établissements publics ne sont pas forcément faciles d'accès pour les élèves, que ce soit à pied ou en transports en commun.
«C'est beaucoup plus confortable»
«Ces six navettes scolaires, dont les différents trajets et arrêts couvrent quasiment toute la ville, renforcent donc l'attractivité du collège privé de Palaiseau. Lequel, par définition, n'est accessible qu'aux classes sociales favorisées, avec un fort effet d'entraînement : les élèves de milieux aisés partent dans le privé et, a fortiori, les parents issus du même milieu mettent encore moins leurs enfants dans le public», explique Vincent Bansaye, qui précise que son collectif ne souhaite pas que ces cars scolaires soient supprimés, mais plutôt que l'offre de transports soit plus «équitable» entre les jeunes du public et du privé. Un comparatif de l'indice de position sociale (IPS) des élèves - plus celui-ci est élevé, plus l'enfant évolue dans un milieu social favorisé - permet en tout cas de confirmer son analyse : le collège Denis Diderot de Massy, qui en 2023 accueillait 679 élèves, a un IPS de 107,2 ; le collège Blaise Pascal, 444 élèves, un IPS de 86,7 ; le collège Gérard Philippe, 637 élèves, un IPS de 101,6. Le collège Saint-Martin de Palaiseau, 550 élèves, a de son côté un IPS de 144,1. Pour scolariser leurs enfants là-bas, les parents doivent débourser entre 1 386 et 1 831 euros pour l'année.
Bertrand (1), croisé devant le gymnase d'Atlantis alors qu'il venait de déposer ses deux filles pour la navette, apprécie ce service de cars scolaires. «En tant que parents, c'est rassurant d'avoir un bus réservé pour nos enfants. Cela a joué dans notre décision de les scolariser à Palaiseau», affirme ce chef de projet, précisant tout de même que «c'est surtout l'absentéisme des profs dans le public qui [les] a influencés». Agathe (1), dont l'aînée est en classe de cinquième à Saint-Martin, raconte la même histoire : «Sans ces cars scolaires dédiés, nous n'aurions pas mis notre enfant là-bas : ça aurait été trop compliqué de s'y rendre avec un autre moyen de transport.»
Elle note qu'à Massy, le réseau de bus traditionnel «n'est pas fiable», compliquant grandement l'accessibilité des collèges publics de secteur : «Les bus sont souvent en retard, et parfois ne passent même pas.» Se rendre à pied dans l'un de ces trois établissements n'est pas plus aisé - ce que Libé a pu également constater. «Pour accéder à son collège de secteur, il aurait fallu que ma fille de 12 ans marche vingt minutes seule, en passant près de la gare RER et le long de routes qui sont dangereuses avec les voitures.» A contrario, «la navette pour Palaiseau passe à heure fixe juste à côté de chez nous, la dépose juste devant son établissement environ 20 minutes plus tard et la ramène le soir. C'est beaucoup plus confortable.» Selon Agathe, tous les ans, l'inscription pour le service de navettes prend des allures de Hunger Games : «Il y a énormément de jeunes de Massy qui vont à Saint-Martin ; d'ailleurs, c'était le cas de toutes les amies de ma fille quand elle était en CM2, ce qui nous a poussés à l'inscrire également là-bas. Les places pour les navettes sont donc chères, et les parents se battent pour réussir à caser leurs enfants dans les cars.»
«Comment fera mon fils pour rentrer l'hiver ?»
Si les places sont chères, le coût de ce service l'est beaucoup moins pour les familles : la carte Scol'R, obligatoire pour emprunter ces circuits spéciaux scolaires, coûte 101 euros par an (25 euros pour les boursiers). Celle-ci est largement financée par le conseil départemental de l'Essonne : pour l'année 2023-2024, le département subventionnait le service à hauteur de 228,25 euros par collégien éligible. Agathe, fille de professeurs qui affirme qu'elle n'aurait initialement «jamais pensé mettre [ses] enfants en dehors du public», se dit «mal à l'aise» face à tous ces «avantages liés au privé» : «J'ai conscience que la situation est totalement injuste : les enfants dont les parents n'ont pas les moyens vont parfois se taper 25 minutes de marche sur un chemin accidenté tandis que ma fille, parce que je peux lui payer un collège privé, peut éviter ça en prenant cette navette payée en partie par de l'argent public.» Pour la Massicoise, il est évident que les élèves scolarisés dans les collèges publics de la ville devraient bénéficier d'un service similaire, ou que le réseau classique de transports en commun devrait être amélioré.
Rencontrées sous un kiosque situé dans le quartier populaire de la Villaine, deux Massicoises abondent. «Cela ne me dérange pas qu'il y ait des bus spéciaux pour les enfants allant à Palaiseau mais, s'il y a de l'argent public pour eux, pourquoi n'y en a-t-il pas pour ceux qui restent à Massy ?», s'interroge Leïla (1), dont le fils rentrera en sixième à la rentrée de septembre 2024 au collège Gérard Philipe. Son amie Pauline (1) ajoute : «Pour son arrivée dans le secondaire, mon fils a été sectorisé dans le nouveau collège public de Massy, le collège Claudine Hermann, qui ouvre en septembre 2024. Mais c'est mal desservi par le bus et à 25 minutes à pied d'ici ! Cela m'inquiète : comment fera-t-il pour rentrer l'hiver, quand il fera nuit ? Nous aussi, on veut des navettes !» lance-t-elle. Problème : le collège n'est qu'à environ 2 km de chez elle, dans le quartier Émile Zola.
«Il faudrait modifier la loi»
Les cars allant à Saint-Martin, eux, ont tous un trajet supérieur à 3 kilomètres - parfois de façon ténue : pour atteindre l'établissement, l'un d'eux parcourt très exactement... 3,08 kilomètres. Pour le conseiller régional écologiste Jean-Baptiste Pegeon, par ailleurs administrateur d'IDF Mobilités, il est évident qu'on assiste là à «une iniquité de traitement manifeste entre le public et le privé». «On organise clairement la casse du service public éducatif au profit du privé et a fortiori d'une idéologie, d'autant que ce type de navettes réservées au privé existent dans toute la région, pas qu'à Massy. Voilà pourquoi il faudrait modifier la loi ou que l'autorité organisatrice pointe le problème - ce qu'elle choisit sciemment de ne pas faire», ajoute celui qui, avec son collègue David Belliard, a déposé un amendement au conseil d'administration d'IDF Mobilités le 20 avril 2023, que Libé a pu consulter.
Celui-ci demandait, prenant l'exemple du collège privé de Palaiseau, que l'autorité publique «mène une étude sur les navettes susceptibles de créer une situation de concurrence déloyale entre établissements dans les territoires et propose des solutions adaptées pour tous les élèves dépendant de transports pour se rendre à l'école». Interrogée par mail sur les raisons du rejet de cet amendement et sur l'existence d'autres navettes de ce type ailleurs dans la région, IDF Mobilités n'a pas répondu, affirmant «rest[er] à l'écoute des autorités locales pour toute étude de création de ligne de circuits spéciaux scolaires qui répondrait aux critères du règlement régional». Le président LR du conseil départemental de l'Essonne, François Durovray, administrateur d'IDF Mobilités lui aussi et expert du sujet transports si l'on en croit sa fiche de présentation, indique à Libération «ne pas savoir pourquoi cet amendement avait été rejeté à l'époque». Et assure qu'il va «demander à ses services et à IDF Mobilités de regarder s'il y a des choses à améliorer vis-à-vis des réseaux de bus réguliers à Massy».
(1) Le prénom a été modifié.

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