Republi/Cash Investigation - Témoignage : pédocriminalité, mal-être et graves dysfonctionnements dans un établissement alsacien

En raison de l'actualité de l'émission Cash Investigation du 27 janvier dernier sur France 2, voici le témoignage que nous avions publié le 10 mai 2024 sur ce blog. 


Mon vécu auprès d'un établissement sous contrat catholique alsacien


Je ne sais même pas par où commencer et quand je pense à mon expérience de 8 ans dans un établissement privé sous contrat, je me dis que personne ne me croira tellement les situations sont invraisemblables … Je suis professeur de langue vivante en Alsace.


J'ai débuté dans l'enseignement en février 2011 dans un collège public. Un super collège, avec une chouette équipe. Malheureusement, en 2016, j ai dû partir car un titulaire avait postulé sur les heures que j'effectuais là-bas, c'est le sort des contractuels. En 2016, alors que j'étais contractuelle à mi-temps dans un autre collège public, un directeur d’établissement privé sous contrat m’a contactée. J’avais été élève dans cet établissement de la 5e à la 3e ; il ne m’était donc pas inconnu.

Comme je n'avais que 9h dans mon établissement public, ce directeur m'a proposé 12h dans son établissement. Cela a été compliqué à mettre en place - avoir une contractuelle qui cumule deux contrats, un dans le public et un dans le privé était assez inédit. Voilà comment j'ai atterri chez les cathos : un concours de circonstances avec des connaissances communes et un établissement proche de chez moi. J’imaginais gagner en confort dans l’exercice de mon travail.

J’ai tout de suite compris que le fonctionnement d’un établissement privé était différent de celui d’un collège public, mais bon, je n'ai pas trop moufté. En 2017, j'ai été admise au CAER du privé et j'ai été validée en avril 2018.

Les premières tensions sont apparues avec mon équipe disciplinaire durant mon année de stage. J’avais le fils d'une collègue dans ma classe : celle-ci mettait en doute mon système de notation et avait demandé à son fils de faire un décompte, à chaque heure de cours, du nombre de fois où j'interrogeais son fils. Je l'ai appris par hasard. J'ai dû insister pour que le chef organise une réunion afin d’aplanir cette situation, estimant que je n’avais pas à me faire fliquer.

Cette médiation n'a servi à rien du tout, le chef ne sait pas gérer les conflits. À partir de là, j' ai été isolée dans mon équipe disciplinaire. Pas grave, je suis passée outre. Mes collègues n'ont jamais fait le moindre effort avec moi, elles n’ont pas apprécié que je réussisse le CAER et que je sois dans les petits papiers de mon IPR. Mais je me concentrais sur mon travail, je faisais mes cours et ne m'occupais pas d’elles. Je me suis vite aperçue que ce climat de médisances n’était que la partie visible de l’iceberg.

Première affaire de mœurs en juin 2018. Je venais à peine d’être titularisée. J’ai organisé un voyage à l'étranger pour deux classes de 6ème. J'avais avec moi deux accompagnatrices, une enseignante, une surveillante et un professeur. L’avant-dernier jour du voyage, une élève a été agressée sexuellement par le professeur. Ce dernier ne s’est pas arrêté là, agressant également la surveillante.

Dans un premier temps, la direction a très mal géré ces événements : le chef d’établissement a essayé de minimiser ces délits. 

Au bout de 4 ans, ce professeur a enfin été condamné et n'a plus le droit de travailler auprès de mineurs.

Après cela, j’ai dû cohabiter une année scolaire (2018/2019) avec l’épouse du professeur qui a agressé l’élève et la surveillante. Cette histoire a profondément divisé les enseignants, une grande majorité a soutenu le professeur agresseur ... certains m’en ont voulu car j'ai dénoncé mon collègue. La Direction n’a bien sur rien entrepris pour apaiser la situation et l’a laissée dégénérer.


À partir de ce moment, éprouvée par ces représailles pour avoir dénoncé un délit, j’ai demandé à pouvoir disposer de ma propre salle pour éviter de croiser mes collègues. Je n’allais que très rarement en salle des professeurs, j’ai même investi dans une imprimante laser pour faire mes photocopies chez moi afin d’éviter tout contact.

Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que m’isoler ainsi avait été une mauvaise solution, je n’avais fait que mon devoir en signalant ce délit. Mais cet isolement m’a, j’imagine, permis de survivre. 

Bon an mal an, j ai continué à enseigner. J’ai pris beaucoup de plaisir avec les élèves, notre structure a eu l’autorisation d’ouvrir un lycée et je me suis portée volontaire pour basculer vers ce dernier afin de m’extraire de l’ambiance malsaine côté collège. L’équipe enseignante du lycée était bien et j’ai repris des relations normales avec les collègues. Je me sentais vraiment mieux. J’ai même mis en place un séjour d’intégration pour les Terminales chaque début d’année scolaire. 


En 2023, j’ai été élue au CSE, je suis également devenue Référente Harcèlement en binôme avec une secrétaire OGEC. On a dû mener une enquête interne pour harcèlement moral supposé de la part de deux cadres de la direction (les agents de l’OGEC nous ont signalé de nombreux dysfonctionnements mettant en péril leur santé au travail). Cette fonction de Référente Harcèlement n’a pas du tout plu à ma direction. Il faut savoir que je suis quelqu’un de très franc, je déteste les injustices et je ne me gêne pas pour dire ce qui ne va pas.


En parallèle, la Directrice-adjointe du lycée m’a prise en grippe car selon elle je "râlais" trop. Mais on met en place des adjoints qui n’ont absolument aucune formation et leurs erreurs retombent sur les enseignants et les élèves … 

Au début, j’ai passé des heures à lui expliquer tout ce qui dysfonctionnait dans l’organisation et la gestion du lycée. Parfois elle semblait tenir compte de mes remarques, parfois elle faisait le contraire, et au bout d’un moment j’ai réalisé que je n’étais pas vraiment écoutée et que mon investissement dans la résolution des dysfonctionnements de l’établissement était vaine. La Directrice-adjointe culpabilisait les agents en se mettant à pleurer en pleine réunion dès qu’on osait soulever un problème ou une interrogation, et certains collègues la consolaient dans le but de se faire bien voir.

Je me demandais où j’étais … Il faut savoir que je suis 1ère adjointe de ma commune et jamais je ne me mettrais à pleurer ainsi en public, ces fonctions exigeant un peu de sang froid. 

Avec le temps, je devenais gênante puisque je pointais l’incompétence de ma direction, les oublis de dates pour clôturer ParcourSup, les listes de langues vivantes pas à jour pour l’inscription au bac, beaucoup de petites choses qui n’allaient pas. Mise les unes au bout des autres, cela épuisait l’équipe pédagogique.


En début d’année scolaire 2023, après le voyage d’intégration des Terminales, des tensions ont éclaté au sein de l’équipe des profs du lycée : des futilités au début, mais encore une fois, la Directrice-adjointe n’a pas réagi à nos appels à l’aide et a laissé la situation se dégrader. Manquant de neutralité et guidée par ses affinités personnelles, elle a écouté et soutenu un camp, et ignoré l’autre. Cela n’a fait que nous monter encore plus les uns contre les autres. À bout, j’ai eu un premier arrêt fin novembre. À mon retour la semaine avant les vacances de Noël, j’ai senti que quelque chose avait changé : mes collègues étaient très distants, j’avais un mauvais pressentiment. Mais personne ne m’a rien expliqué.

En janvier, j’ai tenu une semaine au travail, très éprouvée par cette situation. Ma binôme professeur principale m'avait annoncé par sms qu’elle coupait tout contact avec moi, sans aucune explication. Elle a même demandé à changer d’étage pour ne plus me côtoyer. Cette collègue était une amie, nous étions parties ensemble en vacances. Et au-delà de cela, comment travailler conjointement en tant que PP sans aucun contact ? J’ignore comment ils ont réussi à retourner cette collègue contre moi. Ce fut un véritable choc.


Fin janvier, j’ai voulu revenir, reprendre mes fonctions. Le directeur m’a convoquée dans son bureau le lundi, avant la reprise de mes cours. Il était accompagné de l'adjoint de vie scolaire du côté collège (l’adjointe du lycée m’évitant depuis de nombreux mois en raison des calomnies). Le chef m’a lu une lettre. C'est là que j’ai appris que la surveillante qui avait été agressée en 2018, que j’avais défendue avec constance, avait transféré au directeur un message vocal WhatsApp personnel dans lequel je critiquais entre autre la direction. La collègue professeur m’ayant ostracisée avait également fait des captures d’écran. Après la découverte de ces messages et malgré le fait que nombre de collègues soient d’accord quant à la gestion catastrophique de la direction, le chef d’établissement a décidé de se venger : de m’enlever mes heures au lycée, de me rebasculer au collège et de mettre fin à mon projet de séjour d’intégration.

Sur le coup j’étais sonnée : priver les élèves de voyage pour mes propos privés ? Je lui ai réaffirmé que ces conversations avaient eu lieu dans un cadre personnel, hors de la messagerie professionnelle. Je trouvais injuste que mes élèves soient punis pour cela. Pour unique réponse, le chef d’établissement a souri, tout heureux, et a dit qu’il n avait plus aucune confiance en moi.  J'ai rétorqué que c’était illégal et immoral et que j'allais demander ma mutation.

J’avais prévu de reprendre le travail mais anéantie par cet entretien je suis directement allée chez mon médecin traitant et depuis, je suis en arrêt. Les élèves sont privés de voyage et de professeur.


Au niveau des élèves de l’établissement, cela ne va pas mieux. Certains se trouvent dans une forte détresse psychologique et cela est mal pris en charge. La politique de l’établissement est d’envoyer les élèves en détresse en rendez-vous avec l’adjointe pastorale, or, celle-ci n’a pas les compétences nécessaires à la gestion de ces cas et son intervention se révèle parfois contre-productive.


Les institutions dans tout cela ?



La médecine de prévention m’a fait une attestation pour que je sois prioritaire au mouvement : c’est un véritable soulagement. Mon médecin traitant me soutient et refuse que je remette un pied dans cet environnement toxique.

J’ai contacté le service RH de mon rectorat, j’ai eu un entretien téléphonique avec une dame bienveillante mais cela n’a servi à rien. Elle m’a juste dit qu’elle allait faire un signalement. Je n’ai aucun retour à ce jour. L’entretien était le 12/03/24 et fin mars, elle m’avait juste écrit pour me dire que les choses avançaient ... et de ne pas perdre espoir. J ai envoyé deux mails à mon IPR, zéro réponse. Autant dire que je ne me sens absolument pas soutenue par le Rectorat, qui devrait pourtant veiller à mes bonnes conditions de travail.


Au niveau des autorités compétentes, c’est-à-dire la DDEC et le Rectorat, les choses n’avancent que trop lentement. La tutelle nie l’évidence malgré les alertes qui lui sont remontées.

    À l’automne 2022 un audit sur les Risques Psycho-Sociaux avait été diligenté par le CSE en 2022 et donnait des conclusions accablantes sur le management toxique pratiqué par la direction. Tout cela est su, mais depuis un an, rien n’a évolué. La tutelle a seulement visité l’établissement à l’automne 2023 (un an plus tard !) et a conclu, malgré le rapport précédemment cité, les alertes du CSE et d’un groupe de collègues, que tout allait bien. La tutelle a même fait l’éloge de la direction, malgré tous les dégâts humains provoqués. La tutelle est au courant et n’agit pas.

    L’hiver 2023/2024, le Rectorat a envoyé une délégation pour réaliser un audit dans notre établissement. Le Rectorat a constaté la détresse dans laquelle l’établissement se trouve et a fait un signalement à la DDEC portant sur de graves dysfonctionnements. Nous attendons ce mois-ci une nouvelle visite de la tutelle, en espérant que celle-ci n’étouffe pas encore une fois l’affaire.


Un témoignage très long, mais malheureusement encore non exhaustif,…


  • Détournement de fonds public :
    - Les adjoints n’effectuent pas les services qu’ils déclarent au Rectorat, détournant ainsi de l’argent public ;
    - Des heures de cours, IMP et autres sont employées pour réaliser des missions OGEC
  • Embauche de personnel non qualifié :
    - Les membres de la Direction embauchent leurs amis malgré le manque de qualification, qu’il s’agisse de postes OGEC ou Éducation Nationale. Des professeurs enseignent sans avoir la moindre licence ni même le diplôme dans la matière octroyée
    - Pas de prise en compte des signalements SST : les alertes ne sont ni traitées, ni remontées au Rectorat ;
  • Et bien plus grave, de nombreuses affaires mœurs conférant parfois à la pédophilie :
    - Un professeur suspendu après des propos et gestes déplacés envers des adultes mais aussi des élèves ; 
    - Une professeure suspendue après des relations sexuelles avec un collégien ;
    - Un autre professeur a subitement disparu après avoir été repéré prenant des photographies dans les vestiaires pour petites filles d’une piscine publique ; 
    - D’autres relations ambiguës entre des adultes de l’établissement et des élèves, y compris de collège.

        Il n’est plus possible de laisser les enfants et les adultes à la portée de tels agissements : c’est la raison pour laquelle je choisis de témoigner, me sachant déjà isolée, victime d’une campagne de calomnie contre laquelle je ne peux me défendre, je suis consciente des risques d’un tel témoignage mais contrairement à tous ceux qui savent ce qui se passe dans cet établissement, je ne peux pas continuer à fermer les yeux. Il ne s’agit pas de nuire à l’institution mais de mettre fin à un management défaillant pour le bien-être des élèves et du personnel.


Commentaires

Anonyme a dit…
témoignage qui laisse sans voix. Comme d'hab, les victimes sont accusées de vouloir nuire et détruire l'institution. Pourtant " Il ne s’agit pas de nuire à l’institution mais de mettre fin à un management défaillant pour le bien-être des élèves et du personnel". L'enseignement Kto ne devrait-il pas se soucier du bien-être de son personnel et de ses élèves?
"À l’automne 2022 un audit sur les Risques Psycho-Sociaux avait été diligenté par le CSE en 2022 et donnait des conclusions accablantes..." mais "La tutelle a même fait l’éloge de la direction, malgré tous les dégâts humains provoqués. La tutelle est au courant et n’agit pas."
Comment un tel décalage peut exister entre les conclusions d'un audit et les conclusions de la tutelle? Pourquoi ce besoin inquiétant de vouloir faire semblant que tout va bien juste pour ne pas gérer le pbe et se remettre en cause?
Anonyme a dit…
Tout d'abord merci pour ce témoignage et bravo : il faut que tout le monde sache ce qui se passe réellement dans cet établissement. On pense que nos enfants sont en sécurité et que l'enseignement délivré est au top, et bien non !
Encore une fois la victime est traitée comme le coupable, de cette manière il est beaucoup plus facile de l'éliminer pour agir à sa guise.
Il est temps que les vrais coupables tombent pour que les élèves puissent enfin profiter de l'enseignement et des enseignants qu'ils méritent dans une ambiance saine et constructive.
Anonyme a dit…
Bon courage. Ces établissements n'ont de catholique que le nom. Cest mafia et compagnie.

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