Public ou privé : derrière la polémique Oudéa-Castéra, l’opposition de deux écoles
Public ou privé : derrière la polémique Oudéa-Castéra, l’opposition de deux écoles
EDITORIAL - En s’éloignant de la polémique pure à laquelle fait face la ministre de l’Éducation nationale, l’opposition de l’enseignement privé et de l’enseignement public interpelle notre éditorialiste Michel Winock. Une opposition loin d’être nouvelle, mais qui se teinte désormais d’injustice.
La polémique dont la ministre de l’Éducation nationale, Amélie Oudéa-Castéra fait l’objet, pour avoir inscrit ses enfants dans un établissement scolaire du privé, interroge. Si scandale il y a, quelle est sa nature ? Sans doute, la Constitution affirme que notre pays est celui d’une République laïque. Mais ce principe de laïcité n’a pas empêché, en décembre 1959, le vote de la loi Debré qui légitimait et subventionnait les écoles privées à certaines conditions, et d’abord celle de suivre les programmes de l’Éducation nationale.
On sait que cette loi « d’apaisement » a été remise en question par le projet socialiste de nationaliser l’enseignement ; on sait aussi comment François Mitterrand dut y renoncer, après avoir affronté d’immenses manifestations de rue en 1984. Le maintien des deux écoles était confirmé et nul ne peut incriminer un compatriote dans son choix.
Ce qui a fait scandale dans le cas d’Amélie Oudéa-Castéra, ce sont les raisons qu’elle a invoquées pour expliquer son choix : parce que, disait-elle, trop d’absences dans l’école publique nuisait à la bonne scolarité de ses enfants. Scandale, oui, car en disant cela, elle mettait en lumière les privilèges et les privilégiés du privé auxquels elle appartient.
Deux écoles socialement distinctes
Les privilèges ? Ils consistent dans l’autonomie des établissements
et dans celle de son chef, dont les pouvoirs sont nettement plus grands
que ceux de ses collègues du public, aussi bien pour le recrutement des
enseignants (sur lequel il a le dernier mot) que pour les autres
personnels, pour l’organisation des services et des remplacements en cas
d’absence. Qui plus est, selon un rapport de la Cour des comptes de juin 2023,
« la mixité sociale dans les établissements privés sous contrat est en
fort recul depuis une vingtaine d’années ». Les élèves de familles
favorisées et très favorisées, qui constituaient 41,5 % des effectifs de
cet enseignement en 2000, en représentent 55,5 % en 2021.
96 % des établissements sous contrat ont beau être catholiques,
l’inscription des enfants ne s’y fait pas pour des raisons
confessionnelles dans un pays où la pratique religieuse ne concerne pas
plus de 3 % de la population. Cette inscription relève soit de préjugés,
soit d’une nécessité psycho-pédagogique pour certains enfants, et
devient alors un « recours ». Mais, dans la majorité des cas, pour
parler sans détour, le choix du privé est un choix de classe, d’autant
que des frais de scolarité sont à payer par les familles. Il s’agit, pour elles, de protéger leurs enfants des mauvaises fréquentations.
Du même coup, les résultats scolaires du privé « apparaissent globalement, constate la Cour des comptes, meilleurs que ceux du secteur public ». Non que les professeurs y soient supérieurs en pédagogie, mais parce que leurs élèves sont issus de milieux privilégiés. Cette réputation de réussite a pour effet d’aggraver l’affaiblissement de la mixité sociale, auquel s’était attaqué sans succès Pap Ndiaye, prédécesseur d’Amélie Oudéa-Castéra.
Sans doute faudrait-il faire des distinctions entre les 7 500 établissements du secteur privé sous contrat. Le privilège constaté est variable selon les lieux, les régions, les quartiers. Toutefois on peut dire que, globalement, il existe en France deux écoles socialement séparées.
Un sentiment d’injustice
Ce n’est pas une nouveauté. Ce qui a changé, c’est que jadis l’objet du conflit tournait autour de la laïcité. Quand le chef de file du parti socialiste Jean Jaurès laissa sa fille Madeleine faire sa communion solennelle, il subit les foudres des militants de son organisation. Les camps étaient tracés entre ceux qui allaient à la messe et ceux qui n’entraient jamais dans une église. Rien de tel aujourd’hui. Une ségrégation s’est recréée sans bruit, mais sur la base du niveau de vie. Tout le monde le sait plus ou moins, et c’est pourquoi l’attitude de notre ministre de l’Éducation nationale a choqué et heurté, particulièrement les enseignants de l’école publique, témoins impuissants des dégradations de leurs établissements, du manque de moyens financiers dont ils souffrent, de l’injustice finalement, car c’est une injustice qui distribue les meilleures cartes au privé.
Comme la Cour des comptes le constatait, « le dialogue de gestion entre l’État et l’enseignement privé sur les problèmes de fond — mixité sociale, équité territoriale dans la répartition des moyens, performances scolaires, politique éducative — est presque inexistant. » La ministre de l’Éducation nationale a donc du pain sur la planche.

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