Scandale du périscolaire à Paris : quand enseignants, directeurs et parents défendent les agresseurs présumés

Le 9 octobre 2026 à 07h00   Article Le Parisien

« Enseignantes à l’école maternelle Aqueduc , nous souhaitons apporter tout notre soutien à notre collègue qui enseigne à nos côtés depuis 2001. » Le 6 novembre 2025, en plein scandale autour des violences sexuelles dans le périscolaire et les écoles parisiennes, la directrice et six maîtresses de cet établissement situé dans le Xe arrondissement ont pris leur plume et rédigé un texte au stylo bleu. Elles envoient ce courrier pour tenter de dédouaner un instituteur suspendu, faisant l’objet d’une enquête pénale pour suspicion d’abus sexuels sur plusieurs écoliers : « Son professionnalisme, son intégrité et son dévouement ne laissent aucune place à un quelconque doute le concernant. »


La lettre d’une page est signée de chacune d’entre elles. Balayant au passage toute neutralité ou toute empathie envers la parole de leurs élèves de maternelle qui ont dénoncé des actes criminels.

Dans cette école, des parents auraient d’ailleurs aussi été intimidés ou dissuadés de parler de certains faits remontés par leurs enfants : « On nous disait que cet instituteur était quelqu’un de super et qu’il avait toujours été adoré de tout le monde, capable de tirer le meilleur des écoliers pourtant en difficulté. Et on nous précisait de ne pas colporter d’éléments qui n’étaient pas officiels et de laisser faire la police, en fait il ne fallait surtout pas en parler, jamais », rapporte une maman de l’école.

Un cas qui n’est pas isolé

Contacté, le rectorat n’a pas souhaité nous répondre et une enseignante non plus. Aux parents, l’une d’elles avait encore défendu son collègue, indiquant que l’inspecteur d’académie aussi « était confiant » et que ça n’était que de « fausses accusations, des calomnies de parents qui se montaient la tête à force de voir dans les médias des violences sexuelles dans le périscolaire. Et qu’une famille en a entraîné d’autres à porter plainte ».

Mais ce cas où la majorité d’une école prend parti pour un agresseur présumé n’est pas isolé. Dans de très nombreux autres établissements parisiens , les parents délégués, enseignants, directeurs, ou assistants scolaires ont tenté de décrédibiliser la parole des enfants.

« Tous ces gens font vomir, souffle la maman d’une victime présumée dans une autre école parisienne. Comment voulez-vous qu’on ne se sente pas mis au ban, face à cette prise de position ? Moi, j’ai eu droit à des gens qui soutenaient un animateur suspendu et ont fait un courrier au rectorat demandant son retour, sans même savoir de quoi il était accusé. »

Les élus FCPE estiment qu’il « faut passer à autre chose »

Et, à l’école Aqueduc encore, cette lettre de soutien des enseignants, n’a pas forcément choqué les parents élus. Ces délégués de parents d’élèves ont d’ailleurs, eux, choisi également de soutenir un animateur mis en cause : Souleymane, qui a ensuite, en juillet dernier, écopé de dix-huit mois de prison avec sursis , pour atteinte sexuelle sur une fillette. Des faits remontant à l’été 2025. Souleymane est d’ailleurs la première personne condamnée dans le scandale du périscolaire. Mais de nombreux autres dossiers sont encore en cours.

Mais avant cet épilogue judiciaire, lorsque les premières familles apprennent la suspension de Souleymane et demandent des éléments entre fin 2025 et le premier trimestre 2026, les délégués de parents d’élève FCPE, pourtant mis au courant du fond du dossier par une réunion, répondent sur le fil WhatsApp : « Je le connais bien, il ne faut pas croire ce qui se dit. » Ces élus estiment qu’il « faut passer à autre chose » et ne pas ébruiter cette affaire car il reste présumé innocent.

« C’était irrespectueux pour les victimes, qui étaient souvent traitées de problématiques ou de cassos,se remémore une maman qui se heurtait à un mur face à ces parents délégués. Jamais ils n’ont pensé aux enfants. Aux victimes présumées. Et s’opposer à elles, c’était prendre le risque que ce soit nos enfants qui trinquent. »

« Ils nous ont dit que les écoliers affabulaient »

Mais, les plaintes et les cas se multiplient. « Malgré tout, lors d’une réunion, les responsables de l’Éducation nationale et de la mairie nous ont dit que les écoliers affabulaient beaucoup, soupire une maman. Et nous ont conseillé, eux aussi, de ne pas en parler à nos enfants. »

Vient l’audience au tribunal de l’animateur aujourd’hui condamné. Une maman élue y assiste. Et elle dresse un compte rendu empli de parti pris qu’elle poste sur WhatsApp pour le défendre bec et ongles : « Il n’y a rien dans ce dossier, pauvre Souleymane. L’enfant ne dit pas forcément la vérité, ses déclarations ont été amenées. On commence par un tirage de capuche et c’est seulement au bout de je ne sais combien d’interrogatoires que son père lui suggère : est-ce qu’on t’a fait des chatouilles, et ce en pleine psychose dans les écoles. Donc elle dit le cou, puis le dos et enfin elle dira la suite. »

Cette déléguée de parents d’élèves qui abreuve les familles de ce qu’elle a vu, va plus loin : « J’espère qu’il va être relaxé. Et je ne me permettrais pas ce commentaire si je n’en avais pas la conviction. »

Les familles n’ont donc que cette version de l’histoire. « J’ai reçu ce compte rendu comme tous les gens de l’école et c’était devenu la position officielle à l’époque… et depuis, avec la condamnation, ils dénigrent la décision de justice qui serait injuste et prise seulement parce qu’il faut des coupables dans le scandale du périscolaire », commente un père de famille d’Aqueduc.

Une pétition pour « la réintégration » d’une Asem suspendue

Mais Aqueduc n’a pas le monopole du soutien aux fonctionnaires suspendus. À Saint-Dominique , dans le VIIe , un animateur suspendu voit, dans les semaines suivantes, ses publications sur les réseaux sociaux « likés » par une fonctionnaire de la Ville de Paris. Une fonctionnaire affectée aux affaires scolaires et de la petite enfance des VIIe et XVe arrondissements.

Pire, les parents d’élèves élus ont lancé une pétition début 2026 pour demander « la réintégration » d’une Asem suspendue. Voici six mois, cette pétition a été adressée à la Ville de Paris avec près de 300 signataires, dont les noms d’une responsable des affaires scolaires et de la petite enfance (Caspe) et d’enseignantes de Saint-Dominique…

Là encore, le texte opte pour une innocence claire et nette de la mise en cause, avant même que la justice ne tranche : « Nous souhaitons exprimer notre vive inquiétude et notre incompréhension à la suite de la suspension de cette femme, investie et reconnue au sein de l’établissement, mise à pied pour un prétendu geste déplacé. »

La pétition laisse place ensuite à une page entière dithyrambique sur les actes de service de cette fonctionnaire suspendue, véritable « pilier du quotidien des écoliers. Sa présence participe à la sécurité affective et aux repères indispensables au développement des enfants. » Et les parents d’élèves élus réclament « un réexamen attentif de la situation » de l’Asem, « la prise en compte équilibrée des faits et surtout, sa réintégration immédiate au sein de l’école Saint Dominique, à son poste, dans l’intérêt des élèves et de la continuité pédagogique »…

« Ces parents sont dépassés, ils ont été élus pour faire des gâteaux pour la kermesse »

Cette Asem suspendue est d’ailleurs à nouveau soutenue concrètement à l’été 2026. Puisqu’elle mange au restaurant du mari de la présidente des parents d’élèves de Saint-Dominique, avec des membres de l’équipe enseignante.

« Cette même présidente des parents d’élèves qui avait refusé de s’associer à une demande d’audit psy sur les élèves en novembre 2025, lorsque plusieurs suspicions de violences commençaient à apparaître au périscolaire de Saint-Dominique », fustige une maman de cette école où 16 agents ont finalement été interpellés en mai 2026.

« Le problème, c’est que ces parents sont dépassés, ils ont été élus pour faire des gâteaux pour la kermesse, mais tout à coup ils se sentent importants, détiennent l’info et la gardent pour eux, et veulent protéger l’institution plutôt que les enfants, c’est complètement fou », peste un couple dont l’enfant a dénoncé des attouchements de la part d’un animateur dans le XIe. « Et si on ébranle leur vision de l’école on se retrouve isolé. »

 

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