Les lycéens vont-ils endiguer la lame de fond libérale sur l'Ecole ?
En lutte depuis un mois, les lycéens semblent toucher au but en cette fin octobre. Ils ont du mérite car ils affrontent plus qu'un gouvernement. C'est toute une construction idéologique sur l'Ecole, portée par les gouvernements d'E Macron depuis 2017, qu'ils défient avec leurs revendications de toilettes propres, de locaux adaptés et de personnels plus nombreux.
François Jarraud Billet Club de Mediapart
Journaliste engagé pour l'Ecole. Fondateur et rédacteur en chef (2001-2023) du Café pédagogique.
La lame de fond de la privatisation
"C'est une lame de fond qui est à l'oeuvre". La formule est du chercheur Xavier Pons. Dans un numéro de la Revue internationale de Sèvres (n°82), en 2020, avec Thierry Chevaillier, il montre comment la privatisation de l'Ecole gagne les pays, des Etats-Unis à l'Inde, de la Suède au Chili, de la Côte d'Ivoire à l'Angleterre et la France. Une privatisation qui ne modifie pas seulement les établissements mais traverse aussi les esprits des dirigeants de l'Ecole. La privatisation peut consister à confier au privé la gestion des écoles publiques (comme en Angleterre), à gérer les écoles comme des entreprises (cas fréquent) ou encore à privatiser les esprits, par exemple avec le développement du soutien privé ou de l'instruction en famille.
Un bon exemple de cette évolution se retrouve dans le rapport de la Cour des Comptes de juillet 2023, " Privilégier l'approche territoriale et l'autonomie dans la gestion des dépenses d'éducation". Sous prétexte de lutter contre "les disparités territoriales", la Cour appelle à recruter les enseignants sur diplôme et non plus par concours, idée déjà émise par le Conseil supérieur des programmes, un organisme du ministère de l'éducation nationale. Comme l'écrit la Cour, "le choix du concours comme mode principal de recrutement est minoritaire en Europe (avec l’Espagne, l’Italie, le Luxembourg et l’Albanie). La plupart des pays exigent une formation initiale qualifiante pour l’enseignement". En même temps, la Cour recommande de fermer les petits établissements en commençant par les lycées professionnels. "Le maintien de lycées professionnels à faible effectif, justifié par un besoin de proximité pour les publics fragiles, conduit à la persistance, dans certains territoires, de formations peu pertinentes".
"Selon la Cour, les modalités d’allocation (des moyens des établissements) doivent davantage tenir compte du niveau initial des élèves, évalué par les tests nationaux à l’entrée du collège et du lycée, et des contraintes pesant sur le lieu d’implantation de l’établissement", recommande la Cour. C'est à dire qu'à la place de l'éducation prioritaire avec son cadre national, on aurait des moyens décidés localement en fonction des difficultés pédagogiques mais aussi de la géographie. On détruit ainsi les critères nationaux qui sont la base de l'égalité, on s'en remet aux influences locales. L'idée a été mise en application par E. Geffray avec ses "800 collèges".
De façon plus transparente, la Cour invite à "sortir d'une gestion encore trop concentrée". La Cour veut donc de l'autonomie. Selon elle, il faut "donner davantage de compétences et d’autonomie aux rectorats, par exemple dans le dialogue avec l’enseignement privé sous contrat sur la gestion des moyens, des ouvertures et des fermetures de classes". C'est évidemment le moyen de contourner la barre des 20% imposée depuis les accords Lang Cloupet et d'assurer la croissance du privé. "Il faut aborder de façon pragmatique les difficultés de recrutement particulières de certaines académies ou certaines disciplines en tension, en donnant aux rectorats la possibilité d’expérimenter des modalités dérogatoires de recrutement sur diplômes", comme on l'a vu plus haut. Mais c'est aussi étendre les pouvoirs des chefs d'établissement "pour en faire des cadres dirigeants". Le Pacte leur donne déjà la main sur la paye, ce qui est énorme. La Cour propose qu'ils évaluent seuls les enseignants.
La Cour demande une "gestion de proximité", reprenant le terme lancé sous Blanquer. "La Cour recommande, pour la gestion des personnels enseignants comme pour l’ensemble de la communauté éducative, de développer, outre les revalorisations salariales, une gestion des ressources humaines plus souple et dépassant le cloisonnement des métiers, pour redéployer les moyens et améliorer le service rendu aux élèves. Redéfinir les obligations de service pour intégrer en dehors du temps de classe le temps de travail des équipes pédagogiques, la formation, et les absences institutionnelles est pour cela indispensable". Dépasser le cloisonnement c'est assurer les remplacements , comme le prévoit le Pacte mis en place par E Macron. C'est aussi assurer la surveillance et la vie scolaire pour mieux "redéployer les moyens". C'est mettre fin à la barrière entre 1er et 2d degré, comme l'introduit le Pacte 1er degré et fondre école et collège.
Un édifice idéologique bien martelé
A vrai dire, ce rapport n'est qu'un exemple d'une avalanche de notes identiques rédigées par la Cour. La dernière, fin septembre 2026, appelait non seulement à supprimer au moins 45 000 postes d'enseignants et à revoir leurs obligations de service mais aussi à donner une large autonomie, y compris pour les enseignements, aux établissements. Ce dernier rapport est l'aboutissement d'une longue suite où se distinguent un rapport de 2017 ou encore celui de décembre 2021, en pleine campagne électorale.
La Cour des Comptes est loin d'être seule. Récemment le dividende démographique attendu de la baisse du nombre d'élèves, a donné lieu à la publication par le Haut Commissariat au Plan du rapport d'Y. Cusset, "Niveau scolaire : Éléments de diagnostic et propositions". Il élargit le débat budgétaire à la question de la réforme de l'Ecole. Il recommande la labellisation des manuels scolaires au moins dans le 1er degré. Il souhaite aussi spécialiser un principal adjoint dans chaque collège dans le guidage pédagogique des enseignants. Plus important encore : il faudrait revoir les obligations de service des enseignants du 2d degré pour ajouter des "temps de formation et d'animation pédagogique" obligatoires. Quelques semaines plus tard, en septembre 2026, le Conseil d'analyse économique, un organisme dépendant du 1er ministre, publie une Note qui recommande une transformation très libérale du travail enseignant. Pour le CAE, le redressement éducatif doit s'appuyer sur les "approches pédagogiques qui ont fait leurs preuves" avec des ressources pédagogiques "standardisées" "directement articulées avec les formations et l’accompagnement pédagogique des enseignants". Décryptons : l'enseignant reçoit un plan de cours précis à suivre et à appliquer à la lettre à travers des manuels labellisés. Et ce suivi est vérifié par le chef d'établissement ou des collègues et fait partie de son évaluation. On aboutit à une transformation complète du métier enseignant. Le professeur n'est plus le concepteur de sa leçon mais un simple répétiteur encadré dans un "collectif professionnel". " Le métier d’enseignant doit désormais s’inscrire dans un collectif professionnel, structuré à l’échelle de l’établissement et animé par une direction capable d’organiser le travail pédagogique... Dans les systèmes les plus performants, les personnels de direction ne se bornent pas à gérer des contraintes administratives : ils organisent le travail collectif, soutiennent l’usage des données, structurent le développement professionnel et donnent de la cohérence aux priorités pédagogiques". La transformation gagne les personnels de direction appelés à devenir de véritables chefs d'entreprise.
De "L'école de demain" de Blanquer à Macron
On pourrait multiplier les exemples de cette doxa libérale qui s'est imposée à l'Ecole depuis 2017. C'est elle qui est convoquée pour justifier les réformes. C'est elle aussi qui sert à lancer un nouveau programme une fois l'échec des réformes constaté. Depuis 2017, la même politique éducative est poursuivie. On peut même remonter à 2016, où le futur ministre d'Emmanuel Macron, membre de l'Institut Montaigne, la définit. Dans "L'école de demain", JM Blanquer en fixe les bases. C'est l'autonomie d'établissements scolaires mis en concurrence, dirigés par des chefs managers. C'est la fin du collège unique remplacé par des établissements à autonomie pédagogique. C'est l'éducation réduite aux fondamentaux dans le premier degré et pliant sous leur poids dans le second. Ce sont des enseignants dont les pratiques pédagogiques sont dictées et dont le mérite est estimé annuellement grâce aux évaluations nationales. Cette privatisation de la gestion de l'éducation nationale est proclamée par les gouvernements d'E. Macron. En février 2018, E Philippe promeut l'individualisation des salaires et la libération des managers dans toute la fonction publique. Quelques mois plus tard, E. Macron fait de la transformation de l'Ecole "le combat de notre siècle". En aout 2022, il revient sur les fondamentaux de 2016 : autonomie des établissements, contractualisation générale des établissements et des enseignants. Cela nous donne le Pacte, le CNR.
Des revendications qui renouvellent le débat éducatif
Il fallait rappeler cette convergence des rapports officiels et des décisions de l'exécutif pour prendre la mesure de la rupture imposée par le mouvement lycéen. Leurs revendications pose le débat éducatif sur d'autres rails.
Que demandent-ils ? Des locaux scolaires rénovés et adaptés au changement climatique. Ils parlent aussi de l'entretien des locaux et spécifiquement des toilettes qu'ils veulent "propres et fonctionnelles". Ils demandent l'embauche de personnels éducatifs, de santé et d'accompagnement d'orientation : psychologues, conseillers d'orientation (à raison d'un pour 500 lycéens). Ils demandent aussi la création de vrais postes d'enseignants, là où le budget veut en supprimer et où le ministre brandit l'embauche de contractuels. Leur troisième revendication concerne la réforme des rythmes scolaires en lien avec "revenir sur la réforme du bac et du lycée". Les lycéens ont bien perçu que le stress qu'ils subissent et les journées interminables sont le fruit des réformes Blanquer qui ont totalement dénaturés les emplois du temps et même les relations humaines dans les établissements. Enfin, ils demandent la suppression "de la sélection via Parcoursup". Enfin la "refonte de la démocratie lycéenne" passe, pour eux, par de vraies élections avec des candidats présentés par les organisations lycéennes, beaucoup plus que par le nombre d'élus.
Les revendications lycéennes reposent la question des moyens en éducation. On sait, depuis l'étude de l'IPP, que la dépense éducative du pays, artificiellement gonflée par une convention comptable, est en réalité inférieure à la moyenne OCDE. Depuis la fin du 20ème siècle, la dépense d'éducation a perdu près de 1.5 point de PIB soit une quarantaine de milliards. Alors que la baisse démographique libère des moyens financiers, une autre étude de l'IPP montre que les investir dans l'éducation est un investissement rentable.
Une opposition éthique
Elles dessinent une école bienveillante tournée vers les besoins des élèves. On est aux antipodes de l'Ecole souhaitée et installée depuis 2017, une école du tri, de la compétition et de l'autorité hiérarchique. Les valeurs portées par les lycéens sont en nette opposition à ce qui est porté depuis 10 ans par les organismes officiels, le ministère de l'éducation nationale, la majorité sénatoriale (avec la loi Brisson), l'OCDE etc.
Les lycéens attaquent un édifice idéologique. Ils abattent des projets bien lancés. C'est cela qui explique aussi la fermeté de l'opposition au mouvement. En février 2020, au moment de la publication du numéro 82 de la Revue de Sèvres, Xavier Pons me confiait : "Je crois à la vertu de l'exemple. Dans les études d'opinion les Français sont pour le libre choix de l'Ecole à 72% et même 85% dans les quartiers défavorisés. Mais une fois mis devant le choix ils se posent des questions". Le meilleur barrage à la privatisation est éthique. C'est le message des lycéens.
François Jarraud

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