Stanislas : « La réputation de l’établissement passe avant la protection des enfants »
Issue de « ce petit milieu », elle avait justement, pense-t-elle, les « bonnes lunettes » pour s’atteler à cette enquête que beaucoup de ses proches lui ont déconseillé de faire : « Tu ne vas pas faire ça ! Tu n’as pas le droit de toucher à cette icône ». Cette icône, c’est Stanislas. « Stan », pour les initiés. Un établissement privé catholique sous contrat, à la réputation d’excellence, qui affiche 100 % de réussite au bac et 100 % de mentions, mais qui a aussi été accusé de sexisme, d’homophobie et d’autoritarisme.
Clémence Badault a abandonné les rives du gave de Pau, où elle a longuement enquêté sur l’affaire Bétharram*, pour le 6e arrondissement de Paris. Pendant huit mois, elle s’est plongée dans les coulisses de ce collège qui a vu passer des générations de ministres et de grands patrons, et qui pratique encore la non-mixité dans certaines classes. Au départ, elle voulait appeler son livre, coécrit avec Ixchel Delaporte, La Fabrique des élites. Clémence Badault était loin de se douter qu’en remontant le fil de l’histoire de cette institution, elle tomberait sur autant de « cadavres dans les placards »…
La direction de Stanislas estime que votre livre, Stanislas, la loi du silence (éditions Michel Lafon) est une enquête « à charge », elle précise que leurs portes vous ont été ouvertes, et qu’elle a collaboré en toute « transparence ». Que leur répondez-vous ?
Ils m’ont fait une visite, ce que j’appelle le « Stan tour » : deux internats, 2 piscines, 7 gymnases, 2 murs d’escalade, 3 amphis, 21 labos… C’est magnifique, on dirait un St Andrews à la française en plein cœur de Paris ! Mais après huit mois d’enquête, j’estime que la direction aurait pu m’accorder un véritable entretien et pas seulement la possibilité d’envoyer mes questions par mail. D’autant que sur les questions dérangeantes, ils ont botté en touche ou usé de la langue de bois.
e sais que la direction a envoyé un communiqué aux parents pour les prévenir de la parution du livre, qu’ils accueillent « avec attention ». Sur la protection des enfants, ils écrivent : « notre vigilance est permanente ». J’aurais aimé prendre cette affirmation comme une vérité, croire que les choses ont vraiment changé, mais dorénavant, j’en doute… En l’espace de quelques jours, j’ai déjà reçu plusieurs messages de potentielles victimes me disant qu’elles ont alerté et que personne ne les a écoutées… Je dois me rendre à l’évidence : Stanislas n’a jamais contacté les éventuelles victimes des prédateurs. Je me demande alors : combien de prédateurs, combien de victimes ? Je suis peut-être loin de la réalité…
On a tenté de vous dissuader d’écrire ce livre, vous avez subi des pressions. Des menaces ?
Non, pas de menaces. Mais toutes ces pressions m’ont encore plus donné envie de creuser ! Pour moi, en tant que journaliste mais aussi en tant que catholique, c’est absolument insupportable qu’on reste sur ces zones d’ombre, ces non-dits… Le ménage qu’on est en train de faire dans l’Église, il faut le faire aussi dans les établissements privés catholiques. C’est ce que l’on espérait avec le #MeToo de l’enseignement catholique, à la suite de l’affaire Bétharram.
On ne peut pas se targuer d’être le lycée d’excellence, la fabrique des élites, et avoir autant de cadavres dans ses placards ! Très honnêtement, quand j’ai commencé à travailler sur « Stan », je n’imaginais pas une seconde que j’allais tomber sur tout ça…
Il n’y a pas eu d’interruption dans la pédocriminalité : des années 70 jusqu’à quasiment aujourd’hui !
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Ce qui est terrifiant, c’est de se rendre compte que l’histoire se répète et que les réactions sont toujours les mêmes. Au fil de mon enquête, je découvre qu’il n’y a pas eu d’interruption dans la pédocriminalité : des années 1970 jusqu’à quasiment aujourd’hui ! À chaque décennie, j’ai trouvé des prédateurs… Le premier à être mis en examen, Jean-Yves Amoros, directeur des loisirs et de la culture, qui vécut à Stan pendant trente-deux ans, a été arrêté dans les locaux en 1998, après une plainte pour tentative de viol déposée par un élève. C’est la première affaire médiatisée. Ensuite, il y a Olivier Parent, responsable du foyer, et licencié en toute discrétion, en 2018, pour détention d’images pédopornographiques, puis condamné à un an de prison avec sursis en 2025 pour violences physiques sur six élèves de Stan [condamnation confirmée en appel, en juillet dernier, NDLR].
Ensuite, l’ancien directeur Daniel Chapellier (2002-2015), qui soumettait les élèves à des questionnaires totalement déplacés (« Est-ce que tu te masturbes ? Combien de fois par semaine ?….»). Cet homme qui pratiquait la police des mœurs auprès des élèves et que l’on a découvert, après son départ, accro au Viagra et aux fichiers pornographiques, a été condamné en juin 2025, à 5 ans avec sursis pour agression sexuelle sur un enfant de 14 ans lorsqu’il était directeur de Saint-Jean-de-Passy [il a interjeté appel, NDLR]. Sans oublier, son acolyte, l’abbé Guillaume Seguin (2000 à 2009), mis en cause dans le cadre de deux agressions sexuelles survenues lors de confessions… Il a été sanctionné par l’Église.
Vous êtes tombée presque par hasard sur des témoins oubliés, au nom prestigieux… des petits-neveux du général de Gaulle !
Oui, ils auraient été victimes de Jean-Yves Amoros, le premier agresseur connu de Stan [condamné à 7 ans pour tentative de viol sur un élève de troisième, NDLR]. Deux frères sont cités au procès, en 2003, juste par leurs prénoms, en tant que témoins. J’ai trouvé la preuve qu’il s’agit de petits-neveux du Général de Gaulle. Ils n’ont pas porté plainte. J’ai tenté de contacter leurs proches, sans succès.
La parole n’est pas du tout libérée à Stan
Vous dites qu’il a été très compliqué de faire parler d’anciennes victimes, bien plus que dans l’affaire Bétharram.
Oui, la parole n’est pas du tout libérée à Stan. Combien de fois ai-je entendu : « Surtout, vous ne mettez pas mon nom ! Vous ne pouvez pas savoir le pouvoir qu’ils ont… » ? Des gens qui ont aujourd’hui 40, 50 ans, qui sont chefs d’entreprise ou avocats, et qui n’osent pas parler. En 2007, une mère se permet de dénoncer les méthodes de Chapellier au diocèse et au rectorat après que son fils a été convoqué à un entretien complètement inapproprié (« Et le porno ? Tu regardes du porno ? »). Le lycéen ne recevra jamais son bulletin de réinscription, et sera blacklisté de tous les établissements privés parisiens par la suite !
J’en viens à me demander : qui protège Stan ? L’État ? Le diocèse ? Quand Olivier Parent est licencié, personne n’informe les familles des raisons de son départ. Sous la pression d’anciens élèves et grâce à la médiatisation de l’affaire, en janvier 2021, Stanislas finit par ouvrir une cellule d’écoute plus de deux ans après le licenciement du surveillant.
Sur les autres affaires, il n’y a jamais eu d’appel à témoins. Ce qui compte avant tout, c’est de protéger l’image d’excellence. La réputation de l’établissement passe avant la protection des enfants.
Vous notez, comme de nombreux élèves, un virage identitaire depuis la Manif pour tous.
Oui, c’est à ce moment-là, en 2012, que Chapellier, qui alertait sur les « dangers » d’être en couple en prépa et mettait en garde les garçons sur les relations homosexuelles, part en croisade. Stan devient alors la base arrière de la Manif pour tous : des banderoles sont entreposées dans l’école, le directeur Daniel Chapellier écrit aux parents pour leur demander d’interpeller les députés, de venir manifester, les élèves sont encouragés à battre le pavé… Stanislas a par la suite été accusé de dérives sexistes et homophobes, un rapport d’enquête a été rendu, en 2024, dans ce sens. Mais sa conclusion a été totalement édulcorée par la cheffe de l’Inspection générale de l’Éducation, Caroline Pascal.
Vous soulignez un mélange des genres, selon vous malsain, entre la religion, la scolarité et la vie privée des élèves, surtout pour les internes en classes préparatoires.
Pour une école privée sous contrat – donc financée à hauteur de 75 % par l’État –, il y a une offre spirituelle démesurée, qui pose question au regard de la liberté de conscience. Un prêtre le décrypte : « À Stan, celui qui est tout en haut de la pyramide, au-dessus du directeur, c’est l’aumônier ! » Les aumôniers assistent aux conseils de direction toutes les semaines. Et l’aumônier général a toujours ses appartements dans l’enceinte de l’établissement.
Il y a trois aumôniers, deux chapelles, trois messes par jour (de 7 heures à 23 heures), les confessions – fortement recommandées – peuvent se faire à toute heure… Des entretiens qui s’immiscent dans la scolarité et dans l’intimité des ados, d’après les récits qui me sont faits. J’ai en tête ce témoignage qui illustre bien ce mélange des genres : le directeur Chapellier annonce le redoublement à un élève en fin de collège. Puis, finalement, il accepte de le garder à une condition : que celui-ci se rende tous les mercredis à confesse avec l’abbé Seguin, lequel finira par tenter de l’embrasser…
Comment expliquer l’attitude de certaines familles, qui préfèrent ne rien voir ou se taire ?
Il y a cette espèce de reproduction des élites. Ce sont souvent des parents qui ont fait Stan ou qui ont intégré des grandes écoles. Pour eux : en dehors de Stan, point de salut ! Ce qui donne un sentiment de toute-puissance aux directions successives. Un ancien élève le résume ainsi : « T’as le sentiment que si tu te fais virer de Stan, ta vie est foutue ». Donc, on ne fait pas de vagues.
Si la majorité des élèves ont passé une scolarité formidable à Stanislas – et je ne dis pas le contraire –, pour moi, il suffit qu’un élève se fasse violer pour qu’on en parle, et qu’on règle le problème. L’excellence ne doit-elle pas être dans la protection de nos enfants ?
*« Le silence de Bétharram », d’Alain Esquerre, Clémence Badault et Tiphaine Pioger (éditions Michel Lafon).

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