Hélène Perlant : « Les écoles catholiques forment un système perméable à la perversion »

 

Hélène Perlant à Bordeaux, le 15 janvier 2026. GUILLAUME BONNAUD/PHOTOPQR/« SUD OUEST »/MAXPPP

Propos recueillis par  Gurvan Le Guellec

Hélène Perlant : « Les écoles catholiques forment un système perméable à la perversion »

Article Nouvel Obs 

Peut-on faire confiance à l'Eglise pour protéger nos enfants et les élever intellectuellement ? Non, répond radicalement Hélène Perlant, agrégée de lettres, ancienne élève de Bétharram et fille de François Bayrou, dans « le Déni », un essai pensé pour alerter les familles CSP +de plus en plus tentées par les sirènes du privé.

C'est l'histoire d'un étonnement. Celui de lire un livre habité, extrêmement polémique dans sa thèse - la perméabilité des écoles catholiques à la perversion -, et de ne trouver aucune trace de cette fièvre dans les recensions qui en sont faites. Hélène Perlant, qui publie « le Déni » (Michel Lafon), est la « fille de » François Bayrou, éphémère Premier ministre (décembre 2024-septembre 2025) et ancien ministre de l'Education nationale (1993-1997). Elle consacre une dizaine de pages poignantes - et, pour le coup, largement commentées - à ce drôle de statut, qui aura contribué à son effacement.

Enseignement catholique : le réquisitoire d'Hélène Perlant, fille de François Bayrou, contre un système qui prospère

Mais cet effacement et sa délivrance, à 50 ans passés, sont aussi le fruit d'un trauma bien plus profond. Celui d'avoir été exposée, adolescente, à un système pervers emmurant ses victimes et les témoins passifs de ses exactions dans le silence et la culpabilité. Ce système est celui de l'établissement Notre-Dame-de-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), où l'agrégée de lettres fut scolarisée, mais il est aussi, selon elle, celui de l'enseignement catholique tout entier. On peut être étonné, bousculé, voire choqué, par cette thèse. Mais comment ne pas s'y confronter, sauf à reproduire de manière performative ce « déni » que l'auteure ne cesse de dénoncer. Entretien. Votre livre porte une thèse extrêmement polémique : l'enseignement catholique constituerait un « système » producteur de déni et perméable à la perversion. Pourtant, la quasi-totalité des médias n'en font pas mention. Comment l'expliquez-vous ? Hélène Perlant Peut-être parce que je ne stigmatise personne. Dénoncer ne fait que renforcer la mécanique du déni. Mon idée est plutôt d'analyser ce que le « système » catholique a produit en nous - non pas la description clinique des violences, d'autres l'ont déjà très bien fait, mais le processus intime par lequel nous avons été amenés à nous taire, à nous effacer de nos propres vies, des années durant, que nous soyons victimes ou témoins passifs. Se familiariser aussi avec cette ressource émouvante de l'être humain qui se mure dans le silence pour ne pas céder à son agresseur et se rendre à son injonction - se savoir détruit, sali, irrattrapable. Je souhaiterais que mon récit décante dans l'esprit des gens, notamment ceux qui font le choix de l'enseignement catholique. Qu'ils puissent se poser des questions, simples, fondamentales, trop souvent enfouies. En 2021, le rapport de la Commission indépendante sur les Abus sexuels dans l'Eglise (Ciase) mettait déjà en avant les risques inhérents au magistère moral des prêtres et les logiques de dressage assumées jusqu'au début des années 2000 par certains établissements catholiques. C'est un peu ça votre sujet ? Oui et non. Cela va beaucoup plus loin que la dénonciation d'une autorité « malheureusement » dévoyée ou de pratiques disciplinaires « heureusement » d'un autre temps. Ce que je raconte, c'est un système perméable à la perversion, pensé et mis en scène pour qu'elle puisse se déployer - et qui perdure. Le pervers vise la sidération, il agit donc au vu et au su de tous. Bétharram, à la fin des années 1980, suinte la pédocriminalité et personne ne le voit : phrases, regards déplacés, prêtres bizarres, discours obsessionnels pour ne pas dire obsédés sur la sexualité, élèves appelés dans les chambres des religieux... Ces « échanges » se font portes fermées, c'est insensé, mais s'ils osent, c'est qu'ils ne peuvent pas être mal intentionnés. Bétharram, c'est aussi une fétichisation systématique des signes religieux qui participe à renverser la culpabilité du bourreau vers la victime. On viole dans des chambres ornées de crucifix. Et on envoie les élèves dits fautifs geler la nuit en sous-vêtements sur un perron surplombé par la statue « protectrice » de la Vierge. Comme s'il fallait signifier à ces enfants qu'ils sont seuls, sans recours, et que même leur mère, aveugle et impuissante, ne peut plus rien pour eux.

Affaire Bétharram : « La violence était régulière, installée, ritualisée », confie un ancien élève

L'Eglise répète que le Bétharram que vous avez connu était une exception. Et que de telles dérives seraient inimaginables aujourd'hui. Entendez-vous cette objection ? Non, j'affirme même le contraire : nous sommes au commencement du dévoilement des violences systémiques subies par les enfants au sein de l'enseignement catholique. Et si l'on continue à parler d'exception, on en reprend pour trente ans de déni. Les enfants préféreront toujours se taire qu'entraîner l'implosion de leur famille. C'est pourquoi je sème mon « secret de Polichinelle ». Je dis : « C'est chez tout le monde et c'est partout. » Vous portez une accusation grave. Qu'est-ce qui vous amène à considérer que des violences systémiques se perpétuent aujourd'hui dans les écoles catholiques ? Ce sont ces ambiances pesantes que me décrivent mes étudiants passés par le privé, ce goût de la provocation dès qu'on parle de sexualité, et encore plus d'homosexualité. Ce sont aussi tous ces regards intranquilles et ces rires gênés que j'ai croisés en accompagnant des choeurs d'enfants. Et, évidemment, tous ces témoignages que ne cessent de recueillir les journalistes. Derrière les crimes commis, c'est la relation de miroir que les écoles catholiques établissent avec les familles qui doit être questionnée. Dans sa version perverse, cette obséquiosité permanente que je décris à Bétharram joue sur la culpabilité des uns et des autres - père trop peu présent, mère trop inquiète - pour endormir leur vigilance. L'école catholique, c'est l'école des familles et la famille à l'école. Ils se valident l'un par l'autre, rendant impossible le signalement du moindre problème. Comment dénoncer une école que ses parents ont choisie, a fortiori lorsqu'elle incarne l'idéal qu'ils se font de la bonne éducation ?

« On ne peut pas se contenter de dire : "Nous sommes une grande famille, la grande majorité des faits est derrière nous" » : après Bétharram, l'enseignement catholique face aux plaintes

Cette intrication entre la famille et l'école est souvent perçue comme la garantie d'un meilleur accompagnement des enfants... Oui, et je comprends très bien ces gens qui, sans être croyants, se tournent vers l'enseignement catholique à la recherche d'un « plus » dans la prise en compte des singularités de leurs enfants ; j'en ai fait moi-même partie. Mais quel est ce « plus » ? Aujourd'hui comme hier, l'enseignement catholique se pose comme une sorte de prolongement symbolique du cocon maternel, une « lumière » en opposition avec un monde extérieur présenté comme obscur, décadent et désenchanté. Ce rapport au réel est à la fois immature et dangereux. Car le monde et l'humain sont ce qu'ils sont avec leurs richesses, leurs conflits, leurs ambiguïtés et même leurs perversions. Et ce n'est pas en cherchant à les masquer qu'on arme les enfants pour y faire face, c'est en les analysant, en les mettant à nu. Ce qui est étonnant avec le catholicisme, c'est qu'il s'est construit sur l'idée du péché originel, donc de l'ambivalence profonde de nos sentiments, mais qu'il nourrit en parallèle une passion régressive pour l'innocence. Avec en corollaire ce rapport louche à la sexualité. Les tensions autour des programmes d'éducation sexuelle sont symptomatiques. Pour l'enseignement catholique, elle n'est acceptable que si elle est expurgée de toutes les questions qui fâchent : contingence des identités de genre, des orientations, des pratiques sexuelles, part sombre du désir... Après Bétharram, vous avez vécu des jours heureux en khâgne au lycée Sainte-Marie de Neuilly. Pourquoi ne pas le mettre davantage en avant ? Parce que précisément il s'agissait d'une exception. Sainte-Marie de Neuilly était dirigé par trois féministes exceptionnelles parmi les premières agrégées françaises en histoire et en philosophie. Et, avant d'être des religieuses, ces femmes étaient des intellectuelles qui s'étaient fait une place dans leur discipline et n'auraient jamais reculé face à une problématique, qu'elle cogne ou non avec leur foi. Malheureusement, cette situation n'est pas la règle. Dans la plupart des établissements, c'est l'anti-intellectualisme qui règne. Avec juste une réponse aux demandes de parents stressés : on vous parle ponctualité, tenue, sérieux, bachotage, taux de réussite au bac et des fameux profs-toujours-absents du public. Bêtise sur cliché... Tout ceci s'accompagne d'une symbolique et d'un discours chrétiens fétichisés, totémisés, donc propices à toutes les inversions de sens. Vous pouvez y mettre ce que vous voulez : le Christ, Mère Teresa, Stérin, Bolloré, Pétain, la vie autant que la mort...

Rapport Bétharram : « Dans l'enseignement catholique, le châtiment corporel a longtemps été un principe éducatif. Dans le public, il relève de l'acte individuel »

Vous exprimez également un doute sur la sincérité des évêques qui n'auraient aucun problème à « se faire engueuler par la moitié du pays, tant qu'on n'approche pas de la seule chose qu'ils couvrent : eux et ce qu'ils en savent déjà sans rien vouloir en savoir »... Comment reçoivent-ils la révélation des violences commises à Bétharram et dans tant d'autres écoles ? Par la compassion. Mais cette réponse tape à côté du problème. Car il ne s'agit pas de se faire pardonner, il s'agit de comprendre et d'en faire quelque chose. En sont-ils capables ? J'ai des anciens étudiants devenus prêtres qui font ce cheminement, mais chez les évêques, ma conviction est que le déni collectif est inversement proportionnel au savoir de chacun. Il faut dire que mon parcours personnel me donne droit à la méfiance. Partout où je suis allée, de Bétharram à Bordeaux, j'ai été confrontée à la déviance de l'Eglise et de ses cadres. Depuis la publication du rapport de la Ciase et le scandale de Bétharram, l'Eglise s'efforce quand même de lutter contre ces déviances. Des formations, des cellules d'écoute ont été mises en place... Mais que valent ces outils, si le système, structurellement, produit du déni ? La manière qu'ont les évêques de compatir tout en faisant mine de tomber des nues est à mes yeux un marqueur. Celui de gens qui savent depuis très longtemps mais se sont convaincus qu'ils n'en savaient rien. Et peut-être aussi celui d'anciennes victimes qui se débattent avec leurs traumas. Choisir l'Eglise peut être une manière de se reconstruire après un parcours d'agression et de se persuader que ce qui a eu lieu n'existe pas : avoir été abusé, avoir été témoin passif, sinon complice d'une agression ou même avoir été tenté de commettre l'irréparable. C'est le secret de chacun, mais j'ai l'intuition que de nombreux hommes d'Eglise ont choisi cette vie sans élucider la part silenciée d'eux-mêmes. Quand je vois Mgr Aillet, l'évêque de Bayonne, écouter les victimes avec son air pincé, entre deux tweets homophobes, je ne peux pas m'empêcher de penser au petit garçon qu'il a été, fils d'officier de l'OAS [Organisation de l'Armée secrète, formation terroriste d'extrême droite qui défendait la présence française en Algérie, NDLR], « éduqué » à coups de rangers chez les scouts d'Europe.

« C'était monstrueux » : un ancien élève témoigne de la violence dans les écoles catholiques lasalliennes

Et pourtant, malgré Bétharram, l'enseignement catholique n'a jamais autant attiré. Sa recherche d'excellence séduit un nombre croissant de parents, alors que le public est accusé d'avoir cédé au « nivellement par le bas »... J'abhorre ce terme d'excellence. D'abord, c'est l'outil du pervers. Dans les affaires de violences, le fait d'être « élu » par l'adulte est un facteur aggravant de vulnérabilité. Les agresseurs s'en prennent aux fragiles mais aussi aux « meilleurs ». Et pour cause : ils s'enfermeront d'autant plus dans le déni qu'ils auront le sentiment d'avoir été choisis. Et puis, plus globalement, que veut dire ce mot « excellence » ? C'est un mot faux ; pire, c'est un mot mortifère. Car que te reste-t-il, une fois que l'institution t'a déclaré excellent ? Rien. Juste l'ombre de la mélancolie. Si tant de diplômés de grandes écoles aujourd'hui sont malheureux, c'est qu'ils ont été élevés dans cette idée d'excellence, aussi enfermante que destructrice. Notre méritocratie est quand même basée sur cette idée. Le concours général, inventé il y a près de trois siècles par des religieux, continue à couronner les meilleurs lycéens. Et l'actuel ministre de l'Education nationale, Edouard Geffray, vient d'annoncer son extension au collège... Eh bien, c'est ridicule ! Qu'est-ce que cela veut dire « être le meilleur élève d'une génération » ? Le meilleur en saut à la perche, je comprends. Mais le meilleur élève en français ? Comment penser que la singularité de la langue, de l'imaginaire, de l'analyse peut s'étalonner ainsi ? Et à considérer qu'il soit possible de distinguer 1 000 ou 2 000 collégiens ou lycéens plus avancés académiquement que les autres, qu'est-ce que cela signifie de leur dire qu'ils sont les meilleurs d'une génération ? Que vont-ils faire de ce fardeau ? Vivre éternellement avec la peur de ne plus l'être ou, pire, en faire le carburant de leur quête narcissique, à la manière d'un Emmanuel Macron, dont on nous rabâche qu'il était un élève « excellent » ? Nos enfants n'ont pas besoin d'excellence. Ils ont besoin de rencontres intellectuelles qui les aident à s'imaginer une vie singulière, sans suivre forcément les rails tracés par papa et maman. Je maintiens que ces rencontres, vous avez plus de chance de les vivre dans le public. Dans le privé, les enseignants doivent répondre à la commande sous-jacente des parents : reproduire avant d'émanciper.

Education : les parents attachés à un enseignement privé très public

Sous couvert de bizutage, vous avez subi une agression à 18 ans dans un grand lycée public bordelais. Tout a été fait pour que vous retiriez votre plainte. On pourra vous objecter que la culture du déni n'est pas l'apanage du privé... C'est une réalité, bien sûr. Je connais un lycée public où, depuis des années, des élèves sont terrorisés par un prof et finissent régulièrement chez le psy. Ceci dit, le déni côté public n'est pas celui que je décris dans le privé. Il relève de la paralysie propre au fonctionnement bureaucratique de l'Education nationale, couvre parfois des agressions scandaleuses, mais ce n'est pas un système. Dans le privé, l'établissement, par son organisation, par sa culture, par sa relation aux enfants, aux familles, par son caractère propre en somme, peut devenir partenaire de la perversion, comme je vous l'ai raconté. Je ne connais pas de situation analogue dans le public. Il n'y aurait donc rien à sauver dans l'enseignement catholique ? Détrompez-vous. Je ne souhaite pas sa disparition. Je tiens juste à ce qu'on mette un terme à sa dérive familialiste et identitaire. Pour revenir à votre question première, j'assume mon regard polémique sur l'Eglise mais pas depuis un anticléricalisme classique. Pendant toute ma jeunesse, on m'a fait croire - ou je me suis fait croire à moi-même - que mes préventions vis-à-vis du religieux étaient idéologiques. Alors que, non, ce que j'ai vécu, c'est un malaise physique, un état d'hypervigilance, le sentiment latent mais inexprimable d'être en danger. Ce sentiment a été finalement validé par la vie. Je le ressens encore. A la différence qu'aujourd'hui, je me sens capable d'y mettre un sens et d'élaborer quelque chose à partir de celui-ci.

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