« C'était monstrueux » : un ancien élève témoigne de la violence dans les écoles catholiques lasalliennes

 

Par  Constance Daulon

Pensionnat Jean-Baptiste-de-La-Salle à Rouen, le 4 fevrier 2026. Le collectif d’anciens élèves des établissements des Frères des écoles chrétiennes ont identifié 47 structures du réseau de la congrégation catholique où des violences physiques et sexuelles auraient été commises. CHRISTINE WURTZ / RADIO FRANCE / MAXPPP

Dans les années 1970, Marc a été élève dans un établissement tenu par la congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes. Alors que deux députés viennent d'interpeller le ministre de l'Education nationale sur ce réseau catholique, le cofondateur du collectif des victimes témoigne de violences physiques et sexuelles. Et raconte comment ces faits, longtemps refoulés, lui sont revenus en mémoire.

Début septembre 2025, Marc et sa femme Alice (les prénoms ont été modifiés), alors en vacances au Pays basque, tombent par hasard sur un chemin de croix à l'occasion d'une balade. A chaque virage en lacet, une croix est plantée : « Ça m'est tombé dessus. D'un seul coup, tout m'est revenu. »Les baffes, les humiliations. Les attouchements même. Des années de violences, infligées par des adultes, sur les bancs de son école catholique. « Pendant quelques secondes, j'ai ressenti ce que je ressentais quand j'étais un petit garçon : une peur animale. C'était très brutal. » Le sexagénaire s'assoit et fond en larmes. Depuis, Marc est « en quête de réparation ». Le 1 février, il a cofondé avec Philippe Auzenet un collectif des victimes des établissements scolaires tenus par les Frères des écoles chrétiennes (aussi appelés Lasalliens, du nom de leur fondateur saint Jean-Baptiste de La Salle), congrégation qui gère aujourd'hui encore 150 établissements privés sous contraten France. Le collectif a déjà reçu 70 témoignages de victimes présumées, âgées entre 48 ans et 80 ans, et identifié 47 structures où des violences physiques et sexuelles auraient été commises. Des faits en partie connus par la congrégation, qui a ouvert dès 2014 une cellule d'écoute interne et qui confirme avoir déjà enregistré 72 saisines. Marc a lui-même contacté cette cellule le 20 janvier, mais il ne souhaite pas en faire une bataille individuelle : « Ce n'est pas au niveau de tout ce que nous avons enduré. Et, surtout, cela ne permet pas de questionner la responsabilité de la congrégation en tant qu'institution. »Alors que les députés Violette Spillebout (Ensemble pour la République) et Paul Vannier (La France insoumise), corapporteurs de la commission d'enquête parlementaire sur les violences en milieu solaire, ont écrit une lettre au ministre de l'Education nationale Edouard Geffray pour l'interpeller, le collectif s'apprête à porter plainte : « Ce serait une première en France. » A titre individuel, Philippe Auzenet, cofondateur du collectif, a déposé plainte dès novembre 2025 pour des violences commises par d'autres élèves dans l'école lasallienne Jean-Baptiste-de-La-Salle à Rouen, entre 1958 et 1961, « sous le regard des surveillants qui ne sont jamais intervenus ». « J'ai vu des camarades perdre connaissance sous les coups » Pour Marc, les premiers souvenirs commencent à remonter en mai 2025 lors d'un dîner au restaurant. Un des convives a été scolarisé comme lui à Saint-Augustin, un établissement tenu par les Frères des Ecoles chrétiennes à Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines. « Putain, c'était vraiment des barbares », lance l'homme. Marc s'étonne de l'entendre évoquer des « brutes » et des « tocards complètement déjantés », qui leur infligeaient des « coups de poing » et des « raclées ». Mais il finit par lâcher : « Tu as raison, c'était monstrueux. » Les deux hommes commencent à se rappeler les noms de certains frères, mais la discussion reste sur le ton de la rigolade, « façon anciens combattants ». Sur le chemin du retour, « ça commence à me remuer un peu », se remémore Marc. Deux mois plus tard, en juillet, le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les violences en milieu scolaire est dévoilé. Avec son fils, Alice cherche dans un groupe Facebook s'il est faitmention de Saint-Augustin. Ils découvrent des posts évoquant des violences dans l'établissement, écrits par un homme vivant dans le Sud-Ouest. Mais Alice n'en parle pas encore à Marc. Lecteur assidu du « Monde », ce dernier lit tout l'été les articles sur l'affaire Bétharram, du nom de l'établissement béarnais où des violences physiques et sexuelles ont été perpétrées pendant des décennies.

Rapport Bétharram : « Dans l'enseignement catholique, le châtiment corporel a longtemps été un principe éducatif. Dans le public, il relève de l'acte individuel »

Marc a été élève à Saint-Augustin entre 1969 et 1978, du CP à la troisième. Il n'a pas de souvenirs du primaire, « mais, à partir de [sa] rentrée en sixième, les choses deviennent plus précises ». Dans cet établissement catholique, les cours sont assurés par des frères en soutane et des laïques : « L'éducation était extrêmement stricte et fondée sur les punitions corporelles. Dès qu'on était en retard, qu'on avait un cahier mal tenu ou qu'on portait des habits inappropriés, on recevait des baffes, des coups de poing ou de règles. » Marc se souvient ausside la corde épaisse utilisée par le professeur de gymnastique pour frapper les élèves : « J'ai vu des camarades être roués de coups à en perdre connaissance. » Un véritable « climat de terreur » : « J'étais terrifié à l'idée d'y aller. A la fin des grandes vacances, je tombais malade. Les dimanches soir, je dormais mal. » « Je fais ma vie en oubliant » Sa mère, qui souhaitait que Marc devienne prêtre, n'a jamais cru son fils, malgré les marques sur son corps : « Elle disait que j'exagérais, que c'étaient des bagarres entre garçons. Elle voulait à tout prix me maintenir dans le catholicisme. Je suis devenu agressif avec elle dès qu'elle me parlait de religion. » Au fil des années, il comprend que pour ne pas être « une victime », « il faut passer dans le camp des durs et apprendre à se défendre » : « Ça m'a forgé un caractère de type intransigeant, colérique. Faut pas m'emmerder, quoi. » A la mort de ses parents, il ne versera aucune larme. A la fin du collège, Marc quitte Saint-Augustin à la suite de la mutation de son père à l'étranger. Dès lors, raconte-t-il, « je fais ma vie, en oubliant les violences ». Un départ qui l'a « sauvé », même si les traces de son passage chez les Lasalliens sont là : des difficultés scolaires lui font redoubler sa seconde - « mes notes s'étaient beaucoup dégradées au fil du collège » -, mais il obtient son bac.

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A l'école de Saint-Cyr puis à l'armée, où il se sent « comme un poisson dans l'eau », la routine militaire lui paraît facile, il est même à l'aise lors des opérations les plus complexes. Il aime la prise de risques, les sports extrêmes. « J'ai aussi des problèmes relationnels, notamment sur la durée », glisse-t-il. Alice est sa troisième épouse, et il n'a pas beaucoup d'amis : « Je suis très solitaire. » Pour sa femme, Marc a deux personnalités : « Il est très sociable, mais sans amis ; gentil, mais cassant ; pragmatique, mais très irrationnel dans beaucoup de ses décisions. » Aujourd'hui, Marc en est certain : s'il est comme il est, c'est parce qu'il a vécu tout cela. « A l'origine, je n'étais pas quelqu'un de colérique, ni de violent. » A partir de 2023, il cherche à gérer ses emportements. Il consulte plusieurs thérapeutes, mais aucun ne comprend d'où viennent ses colères. « Personne ne pose jamais la question des violences scolaires. » « C'est un secret entre toi, moi et Dieu » Les violences physiques ne sont pas les seules que Marc a vécues à Saint-Augustin. Sa levée d'amnésie traumatique est encore partielle, mais des scènes très précises sont revenues depuis. « Lors de ma préparation à la première communion, je devais faire une série de confessions auprès d'un prêtre qui venait pour l'occasion, une à deux fois par semaine. » Ces tête-à-tête ont lieu au couvent des soeurs augustines, en face de l'école. Chaque élève entre à tour de rôle dans la pénombre d'une petite pièce fermée de la chapelle. « Je m'asseyais à côté du prêtre qui me demandait quels avaient été mes péchés. A 10-11 ans, il n'y en a pas tous les jours... Lui affirmait le contraire, en me mettant la main sur la cuisse. » Le curé insiste pour connaître les méfaits de Marc et lui pose également des questions « extrêmement perturbantes », telles que : « Est-ce que tu penses à jouer avec le zizi de tes camarades ? » Ou : « Est-ce que tu penses au sexe de ta soeur, de ta mère ? » Marc répond que non. Le prêtre s'obstine : « Tu es sûr ? Ça ne te donne pas envie ? Nous sommes tous des pêcheurs, mon fils. » Pendant la discussion, Marc subit des attouchements sexuels de la part du prêtre. « Il concluait souvent en disant : "Je te pardonne. Tu vas aller réciter le "Notre Père", je te bénis et ceci reste entre nous. C'est un secret entre toi, moi et Dieu." » Pendant leurs vacances au Pays basque en septembre 2025, Alice parle à Marc des commentaires trouvés sur Facebook. « Ça m'a tellement bouleversé que j'ai contacté l'auteur de ces posts », raconte le sexagénaire. Le lendemain, il part rencontrer Jean (le prénom a été modifié) à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. « Lui avait une mémoire quasiment chirurgicale de tout ce qui s'était passé quand il était élève. » Après cet échange, Marc réalise que tout ce qui lui était revenu la veille, sur le chemin de croix, est « vrai ». Car, depuis vingt-quatre heures, il doutait : « Je me demandais si ça m'était vraiment arrivé. » Mais Jean lui relate les mêmes violences, les mêmes punitions corporelles, les mêmes noms des frères. « Ça a été une véritable machine à laver émotionnelle, qui m'a totalement déstabilisé. Maintenant, je vis avec. » Depuis, Marc a des flashs. Le jour de Noël, il s'est souvenu de l'aumônier qui recevait ses confessions. Il se rappelle désormais son odeur et son nom, mais des « zones d'ombre » persistent : « Je suis convaincu que ce prêtre nous a accompagnés en classe de neige. Je me souviens de m'être fait une entorse au genou qui m'avait empêché de skier et je me suis retrouvéseul avec lui plusieurs jours de suite. » Pour l'instant, c'est tout ce dont il se souvient de ce voyage scolaire.

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Depuis sa levée d'amnésie, Marc a fait plusieurs crises de tachycardie, au point de solliciter un cardiologue : « C'est mon réveil traumatique. » Des troubles du sommeil sont également apparus, ainsi qu'une immense fatigue, comme « un grand coup de massue ». « Je n'arrive pas à remonter la pente. » Sa vulnérabilité est palpable.« Je suis plus fragile, mais je me sens aussi plus tourné vers les autres. » Marc prévoit de consulter un spécialiste de l'amnésie traumatique, pour qu'il l'aide notamment à lutter contre ses « crises de larmes incontrôlables ». Mais, pour l'instant, le sexagénaire, très investi dans le collectif récemment fondé, manque de temps : « Nous sommes submergés de témoignages et l'on ne peut pas laisser sans réponse tous ces gens qui nous demandent de l'aide. Et puis, ça me fait beaucoup de bien d'échanger avec d'autres victimes. » « Un Lasallien représente mes bourreaux » Concernant les accusations portées par Marc, la congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes « reçoit ce témoignage avec gravité », soulignant que « la souffrance exprimée ne peut jamais être minimisée ». Son avocat, M Matthias Pujos, précise cependant au « Nouvel Obs » que lorsque les victimes mettent en cause un prêtre (qui n'est donc pas membre de la congrégation), « il incombe au diocèse d'examiner et de traiter le signalement ». S'il s'agit d'un frère de la congrégation, pour des violences sexuelles, c'est auprès de la cellule d'écoute mise en place par la congrégation en 2014 que le signalement doit être fait. A ce jour, cette cellule a enregistré « 72 saisines », dont 70 ont déjà permis le versement d'une indemnité financière « pour un montant total de 2 434 882 euros », « conformément » au barème préconisé par la Commission Reconnaissance et Réparation mise en place en 2021 après les conclusions de la Commission indépendante sur les Abus sexuels dans l'Eglise.Ces 70 cas concernent « exclusivement des violences sexuelles commises par des auteurs décédés ou dont les faits sont prescrits », précise M Pujos. Depuis 2022, la congrégation a également effectué « trois signalements en justice [...] auprès des procureurs de la République de Besançon, Evry-Courcouronnes et Reims » pour des violences sexuelles mettant en cause des religieux. France-Inter a toutefois révélé le 9 février qu'une « clause de confidentialité » figure dans le protocole d'indemnisation, imposant notamment aux victimes « ne pas tenir de propos critiques » à l'égard de la congrégration, ce qui suscite leur indignation. Après avoir saisi la cellule, Marc a été reçu au siège de la congrégation à Paris. Il a pu expliquer à une laïque et à un frère qu'il n'était pas venu parler de son cas personnel. « C'est trop difficile de raconter ce qui m'est arrivé devant un Lasallien, il représente mes bourreaux. » Il leur a lu les revendications du collectif de victimes : « Une reconnaissance de nos souffrances, un accès complet aux archives de la congrégation, la création d'un fonds de 100 millions d'euros dédié au dédommagement des victimes et un dispositif de protection des élèves actuellement scolarisés. » A la suite de cette rencontre, Marc leur a envoyé par mail son texte, en précisant qu'il attendait leur réponse pour le 31 janvier. Il n'a pas eu de retour depuis.

 

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