À Compiègne, le lycée privé Jean-Paul-II a ignoré pendant trois ans les alertes sur son directeur d’internat
Le directeur d’internat de l’établissement catholique fait l’objet d’une enquête de gendarmerie. Il est suspendu depuis juin 2025, mais des alertes sur son comportement vis-à-vis des élèves filles, en particulier, ont été remontées auprès de la direction depuis au moins 2022.
Le lycée privé sous contrat Jean-Paul-II, à Compiègne (Oise), n’a pas fini de faire parler de lui. Déjà épinglé en 2023 pour des faits de sexisme et d’homophobie, c’est cette fois-ci son directeur d’internat, suspendu à titre conservatoire le 18 juin 2025, qui fait l’objet d’une enquête de gendarmerie, selon les informations de Mediapart.
Les témoignages d’élèves, qui pointent des gestes et des propos déplacés du directeur d’internat, ont pourtant été remontés à la direction de l’établissement depuis 2022, sans que rien ne soit entrepris pendant trois ans, jusqu’au courrier d’une salariée en mai 2025, relayé auprès du procureur par la direction.
De quoi contrebalancer les propos tenus par l’actuel chef d’établissement, Pierre-Louis Deulofeu, qui s’exprimait en novembre à l’invitation de l’association des parents d’élèves du privé sous contrat, l’Apel : « L’ensemble des adultes encadrants au sein du lycée général et technologique de l’institution Jean-Paul-II sont impliqués pour faire face aux violences faites aux enfants […]. Lorsqu’un élève évoque un acte de violence qui relève du pénal, nous n’hésitons pas à déclencher l’article 40 du Code de procédure pénale [qui oblige toute autorité constituée à informer la justice de délits dont elle aurait connaissance – ndlr]. Quoi qu’il en soit, tout acte de violence rapporté par un élève fait l’objet d’une enquête interne. »
En 2022, c’est d’abord Sophie*, alors en classe de première, qui se confie auprès d’une salariée de confiance de l’internat. Le directeur, N. H., vient souvent auprès d’elle quand elle est dans sa chambre, la regarde avec insistance, lui touche les cheveux. « Il me complimentait quand je portais une jupe, explique-t-elle à Mediapart. Il avait l’habitude de dire : “C’est pour moi que tu te fais toute belle aujourd’hui ?” »
L’homme avait également pour pratique de se présenter à l’improviste dans les dortoirs des filles : « Il entrait souvent dans ma chambre lors du temps d’étude le soir et cela me mettait très mal à l’aise. Il faisait aussi très régulièrement des remarques sur nos sous-vêtements. Il saisissait nos sous-vêtements lorsqu’il en voyait traîner dans nos chambres, sans notre autorisation. »
Un événement en particulier, à l’occasion d’une sortie, va déclencher cette alerte : « Il ramenait souvent le même groupe de filles au musée, dont je faisais partie, pour faire des activités le mercredi, explique l’ancienne lycéenne, aujourd’hui étudiante. Une fois, pour revenir du musée, on a dû prendre les transports en commun. À un stop, il y a eu quelques personnes qui sont entrées mais le bus était loin d’être plein. On s’accrochait à la même barre de bus, moi et le directeur, qui s’est alors plaqué d’un coup contre moi et j’ai pu sentir ses cuisses collées sur mes fesses. J’étais très mal à l’aise. »
Elle rapportera ce récit, avec une amie également interne, au chef d’établissement de l’époque, fin 2022. « Il m’a demandé si je ne surinterprétais pas les choses. Et dit qu’il ne pouvait pas écarter [N. H.] sans preuve. » Cette même année, le chef d’établissement est également informé de la présence de N. H. dans le couloir des filles le 9 juin 2022, jour du bal de fin d’année.
Sur une photographie, on peut en effet voir ce dernier dans la chambre d’une élève, téléphone à la main, assis sur un lit alors que la jeune fille est en sous-vêtements, en train de se préparer pour la soirée. « J’en ai parlé au directeur du lycée lors d’un entretien, je lui ai montré la photo, mais il m’a dit qu’il ne pouvait rien faire, sans preuve ou témoignage écrit », raconte un personnel de l’établissement.
Interrogée sur cette absence de réaction, la direction de Jean-Paul-II, qui nous a renvoyée vers le diocèse de l’Oise chargé de l’enseignement catholique dans le département, n’a pas répondu à Mediapart, tout comme N. H., lui aussi questionné sur ces divers agissements. Sophie, elle, quittera Jean-Paul-II et son internat avant la fin du lycée.
Plusieurs témoignages d’internes
Le chef d’établissement alors en poste prend sa retraite en 2023, peu de temps après avoir été accusé d’avoir tenu des propos homophobes, ce qui a occasionné l’ouverture d’une instruction pour diffamation, injure et provocation publique à la haine et à la discrimination par le parquet de Compiègne. Il est remplacé par Pierre-Louis Deulofeu à la tête de l’établissement.
Les deux années suivantes, de plus en plus de jeunes filles vont se confier sur les agissements de N. H. auprès d’adultes de l’internat ou du lycée. Auprès de Mediapart, elles décrivent comme Sophie un comportement problématique, des remarques sur leur tenue, leur poids, leurs cheveux, qui les mettent « mal à l’aise », et notamment sa présence régulière bien que prohibée dans le « plot », le couloir des filles, articulé autour d’un foyer et des chambres. « Il entrait en criant : “Garçon dans le plot !” », se souvient une élève.
Et pourtant, « aucun garçon, enfant comme adulte, n’a le droit d’entrer dans le plot des filles, sauf s’il y a une situation de danger », explique un ancien membre de l’équipe éducative de l’internat. « Et même là, je prenais une adulte femme avec moi. C’est interdit, point », précise-t-il.
Quand je fais des nattes, il me touche les cheveux, me dit que je suis jolie, qu’on dirait Pocahontas.
Fanny*, en terminale générale en 2024-2025 à Jean-Paul-II, est interne depuis la troisième dans le privé, et donc n’a cessé de côtoyer N. H. au cours de sa scolarité : « Une fois, c’était en seconde, pour les journées portes ouvertes, il a fait une annonce : “Pensez à ranger vos chambres. On ne veut pas voir de petites culottes traîner sur le bureau.” On s’est regardées avec les copines… »
Elle décrit aussi des gestes devenus « plus osés » à partir de la classe de première : « Lors d’une sortie du mercredi, où nous sommes allés visiter un monastère avec lui, il s’est collé à moi pour me chuchoter une blague dans l’oreille. Cette année [2025], pareil, il se colle, met ses mains sur mon dos, nous parle hyper près. »
« Parfois, il va presque nous coller, décrit aussi Camille*, élève de terminale à l’internat l’an passé. La fois où j’ai été vraiment pétrifiée, j’attendais qu’on m’ouvre la salle d’étude, j’étais entre lui et le mur, il m’a fait une réflexion sur mes cheveux en les touchant. Il n’y avait personne autour. »
Sarah*, scolarisée dans l’établissement catholique de Compiègne jusqu’en juillet 2025, vit en internat depuis la troisième. « Le directeur, je le connais depuis que j’ai 15 ans : il fait tout le temps des réflexions. Quand je fais des nattes, il me touche les cheveux, me dit que je suis jolie, qu’on dirait Pocahontas. J’aime bien m’habiller, mais dès que je mets une jupe, un décolleté, il me fait des remarques à la cantine, du genre “ j’aime bien ta petite tenue”. À la fin, c’est lourd… Une fois, j’avais un jean large et il m’a demandé si je n’avais pas froid, et dit qu’il préférait quand je mettais des jeans moulants. »
La jeune fille, boxeuse amatrice, a droit aussi à des « caresses » et à des remarques sur ses « mains abîmées ».
« C’est la base de la déontologie, on ne fait pas de sous-entendus sexuels ou de remarques sur les jupes ou je ne sais quoi, rappelle un ancien éducateur qui a depuis quitté l’établissement, heurté par ce comportement. Ce sont des adolescent·es, qui nous ont été confié·es par leurs parents, on ne peut pas savoir comment ils et elles vont se sentir après ces remarques. »
Des sorties pour les filles seulement
Les sorties du mercredi, très genrées, font l’objet de plusieurs interrogations, également relayées à la direction. « Souvent ce sont les filles qui y vont, et les garçons sont forcés d’aller au foot, se souvient Fanny. Et c’est tout le temps le directeur de l’internat qui supervise ces sorties. À la fin, il aime qu’on s’arrête à la Mie câline [une boulangerie – ndlr], pour payer quelque chose aux filles. » Sarah confirme : « C’est proposé à tout le monde mais il y a des places limitées, et c’est lui qui choisit : les garçons au foot et les filles au musée. »
Un ancien membre du personnel de l’internat se rappelle également l’organisation des sorties du mercredi en ces termes : « Il propose à tout le monde mais quand des garçons veulent y aller, ils sont dépêchés vers le sport, car ils ont besoin de “se dépenser plus que les filles”. Et c’est lui et uniquement lui qui s’occupe des sorties. »
Ce traitement différencié se poursuit dans la vie quotidienne de l’internat, où plusieurs personnes témoignent d’humiliations vis-à-vis des élèves garçons, de « hurlements » fréquents, à la cantine notamment, soit trois fois par jour pour ces internes.
Il nous a répondu qu’il ne pouvait rien faire s’il n’avait pas de preuves ni de témoignage écrit.
Pour André*, travaillant à Jean-Paul-II, la goutte d’eau est d’ailleurs un entretien avec un terminale, avant la fin d’année 2024. L’élève souffre d’une déformation physique sur le dos. « Il était abattu, voulait quitter l’internat, il en avait marre que le responsable d’internat soit tactile avec lui sur sa déformation, malgré ses demandes répétées d’arrêter. Il m’a dit que d’autres élèves se plaignaient de ce type d’agissement, notamment les filles. »
Pierre-Louis Deulofeu, le chef d’établissement de Jean-Paul-II, est informé le 19 mars 2024 de cette nouvelle plainte d’élève. « Il nous a répondu qu’il ne pouvait rien faire s’il n’avait pas de preuves ni de témoignage écrit », se souvient l’un de ceux qui ont lancé l’alerte. Dans un courrier adressé en mars 2025 à plusieurs personnes dont Pierre-Louis Deulofeu, que Mediapart a pu consulter, il est précisé que ces divers agissements ont été signalés « à de nombreuses reprises par différents responsables, éducateurs, professeurs et élèves », « sans qu’aucune mesure n’ait été prise à ce jour ».
Un laisser-faire très éloigné des propos publics du chef d’établissement, qui, toujours dans cette intervention auprès de la fédération des parents d’élèves du privé en novembre, décrivait sa pratique en ces termes : « J’insiste sur l’importance de la retranscription littérale de la parole de l’enfant sans porter le moindre jugement. Ce travail de préinvestigation permet aux autorités compétentes qui le demandent de transmettre des données fiables pour faciliter la poursuite de l’enquête. Cela demande beaucoup de temps et d’abnégation mais je le fais volontiers, car c’est mon devoir de chef d’établissement et de citoyen chrétien fidèle à sa conscience. »
Une communauté éducative dans le flou
Il faudra donc attendre un courrier de signalement d’une salariée de l’internat, en date du 31 mai 2025, pour que le chef d’établissement finisse par signaler lui-même N. H. auprès du procureur, par le biais de l’article 40, le 2 juin.
L’homme sera par la suite suspendu « à titre conservatoire », a précisé à Mediapart la direction de l’enseignement catholique du diocèse de l’Oise. « Cette suspension par mesure conservatoire est toujours en vigueur à ce jour », poursuit l’institution, qui précise qu’au « regard de ces éléments », le « chef d’établissement coordinateur a agi sans délai et conformément à la procédure en la matière ».
« Depuis que j’ai parlé au directeur en classe de première, je n’ai été aucunement contactée », remarque Sophie. Tous les personnels et les élèves interrogés par Mediapart n’ont, comme elle, jamais été sollicités dans le cadre d’une enquête administrative au sujet du directeur de l’internat, de quoi alimenter toutes les spéculations au sein de l’établissement.
« Il a été suspendu, a disparu, personne ne sait rien, et tout le monde s’interroge depuis juin », confirme un membre de la communauté éducative de Jean-Paul-II. « Je
ne crois pas que des choses aient été menées à ma connaissance, et je
suis suffisamment en proximité de l’internat pour le savoir », précise cette source, tout en rappelant que « beaucoup
de bonnes personnes travaillent dans cet établissement, et avec la plus
grande honnêteté, ne savaient rien de cette situation dans le passé ».
L’académie d’Amiens a été informée de cette mise en retrait du directeur de l’internat par un mail de la direction diocésaine de l’Oise (DDEC60) le 5 juin 2025. Avant cette date, « aucune alerte quant à cette situation n’était parvenue au rectorat », assure l’Éducation nationale.
Le rectorat précise que depuis plus d’un an et demi, l’académie d’Amiens a « renforcé sa communication auprès de l’ensemble de ses établissements publics et privés sous et hors contrat », sur la procédure à suivre concernant les violences faites aux enfants. Il s’agit bien de « recueillir, de quelque manière que ce soit, la parole de l’élève témoignant de faits inappropriés ».
« Ce recueil peut être fait par tout adulte de l’établissement, quelle que soit sa fonction, et peut être complété par un recueil complémentaire d’informations pour étayer le dossier », précise le rectorat, qui demande également d’agir « sans délai ». Les internats, depuis l’affaire Bétharram, sont particulièrement dans le viseur des autorités, a fortiori dans les établissements privés sous contrat catholiques.

Commentaires
SAUF, que Mme Laubignat était présidente et à la tête de l'Apel Jean-Paul 2, en 2022, 2023, 2024... Qu'à t-elle fait ? A t-elle dénoncé ce monsieur, alors qu'elle exerçait déjà à des fonctions nationales et qu'elle pouvait le faire aisément pour protéger ces enfants ? Peut-on parler d'indédence, si tel est le cas ?
Cet OGEC est tellement performant et lucide pour gérer ses propres personnels.
Bon courage pour la suite à ceux qui ont osé parler : quand on dénonce un problème, on devient le problème.