Collège Saint-Pierre au Relecq-Kerhuon : en plus des violences, des fraudes ?

Par Hervé Chambonnière Le 25 septembre 2025 à 06h00     Article Le Télégramme

 


Sept mois après le déclenchement de l’affaire, le collectif de victimes du collège Saint-Pierre, au Relecq-Kerhuon (29), a découvert que les autorités savaient tout dès… 1971. Les violences, et même ce qui ressemble à une escroquerie. C’est un petit trésor, une sacrée trouvaille. En lançant ses recherches archives que le diocèse a bien voulu lui ouvrir, dans les le collectif des élèves victimes de brimades et sévices dans les années 1960-1990 au collège privé Saint-Pierre, près de Brest, a fini par dénicher une pépite. La preuve que les violences physiques en question avaient été signalées très tôt aux autorités de l’État. Il y a plus de 50 ans.

« Châtiments corporels »… et fraude aux bourses ? C’est ce que rapporte officiellement, au préfet du Finistère, l’inspecteur d’académie départemental en poste à Brest, dans un courrier du 3 mars 1971, que Le Télégramme a pu consulter : « Pour le maintien de la discipline, le directeur aurait parfois recours aux châtiments corporels ». Depuis au moins sept ans déjà - on le sait aujourd’hui -, des enfants se font « massacrer », comme l’un d’eux l’a rapporté dans nos colonnes, par le directeur de l’établissement, le père Yves L., et des enseignants laïcs qu’il a recrutés. Dans la lettre de mars 1971, l’information survient à la fin, de manière presque anecdotique. L’inspecteur a préféré mettre en avant d’autres « infractions », qualifiées d’administratives. Notamment des irrégularités de gestion des bourses d’État. Des élèves boursiers ayant quitté l’établissement étaient toujours déclarés inscrits. D’autres, qui ne devaient pas en bénéficier, étaient comptabilisés. Le collège facturait enfin aux familles des frais indus. Les faits, non détaillés dans la missive, suggèrent une possible fraude et un éventuel détournement de fonds publics. Dans sa lettre, l’inspecteur d’académie note que ses remarques au directeur L. sont « restées sans effet ». L’inspecteur poursuit : « Il est probable, sinon certain, que d’autres irrégularités ont été commises dans ce domaine (NDLR : gestion des bourses), sans avoir été décelées. » 

Sanction contournée… Quelles suites ont été données au signalement ? Plusieurs courriers officiels le révèlent. Comme proposé par l’inspecteur d’académie, Yves L. a été traduit devant un conseil départemental de l’enseignement primaire. Cet organe présidé par le préfet, qui avait notamment compétence disciplinaire et contentieuse, a infligé, le 21 juin 1971, au directeur L. une « interdiction d’exercer dans la commune ». Aucun signalement pénal n’a, semble-t-il, été effectué. Rien ne viendra mettre un terme aux sévices institutionnalisés, qui se poursuivront jusqu’à la fusion du collège avec l’école des filles, en 1988. Soit 17 années après le signalement officiel. Le directeur est certes officiellement sanctionné. Mais en théorie seulement. Dans les faits, comme le rapporte l’inspecteur d’académie à sa hiérarchie, à trois reprises en 1972 et 1973, l’abbé L. est toujours présent au sein de l’établissement ! « Il y exerce même des fonctions plus importantes que précédemment », note l’inspecteur. Réponse de la hiérarchie, en décembre 1973 : l’abbé L. n’est plus « directeur » mais « supérieur » du collège. Fonction qui « échappe à notre compétence ». … puis amnistiée La sanction n’est pas appliquée. Elle sera même effacée en 1974, à la suite d’une « tradition républicaine » : la loi d’amnistie alors adoptée au début de chaque nouveau mandat présidentiel (ici celui de Valéry Giscard d’Estaing). Manifestement sollicité pour savoir si la loi s’applique à la sanction visant l’abbé L., le ministère de l’Éducation tranche : « Les faits reprochés, bien que certains, tels les châtiments corporels, soient sévèrement punis dans l’enseignement public, ne paraissent pas constituer des manquements à la probité, aux bonnes mœurs ou à l’honneur, ni avoir mis en danger la sécurité des personnes (sic). Ils sont donc amnistiés. » Au rectorat, une main anonyme a annoté sur le courrier : « On attendra… Mais c’est curieux que l’escroquerie (NDLR : le mot est souligné), avec les bourses nationales, soit si vite oubliée. On ne retient que "les châtiments corporels" ». Palmes académiques sollicitées ! Le ministère a-t-il été bien informé de la sanction et des circonstances ? Le PV détaillant la sanction infligée à Yves L. a bien été envoyé, quelques semaines plus tôt, au ministère. Mais sur le bordereau d’envoi, on peut lire cette inscription manuscrite : « Copie limitée à la page 3 ». Les faits mentionnant l’escroquerie y figuraient-ils ? Les « enquêteurs » du collectif de victimes ne sont pas parvenus à retrouver ce PV. L’« oubli » est tel que, quelques années plus tard, en 1982, Yves L. est même proposé pour recevoir les Palmes académiques. Cette demande d’ordre honorifique récompensant de « services éminents rendus à l’Éducation nationale » apparaît dans un courrier d’une figure politique bretonne : Georges Lombard, avocat, sénateur, ancien député, ancien maire de Brest (1959-1973). Malgré le soutien du diocèse, qui adresse au sénateur un CV vierge de tout incident, cette distinction ne sera jamais accordée à l’ecclésiastique. Informés de ces développements, la direction de l’enseignement catholique du Finistère et le diocèse de Quimper-Léon indiquent « réaffirmer avec force notre engagement pour établir toute la vérité sur les affaires du passé, en lien étroit avec le collectif, en collaboration avec les autorités ». « Nous souhaitons obtenir des réponses claires grâce au travail de la justice, poursuivent-ils. Notre priorité demeure l’écoute et l’accompagnement des victimes, la reconnaissance de leur souffrance et la recherche de la vérité, sans réserve ni omission. » 

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