Le directeur du collège du Sacré-Cœur de Versailles maintenu à son poste, malgré les alertes contre la dérive intégriste de l’établissement
Les inspecteurs chargés d’enquêter sur le collège ont pointé des «dysfonctionnements», mais le chef d’établissement reste en place, et poursuit son projet de renforcement de l’identité catholique.
A Versailles, les élèves du Sacré-Cœur reprendront le chemin de l’école lundi 1er septembre, comme tous les collégiens de France. Cette année à nouveau, leur scolarité se déroulera sous la coupe d’un chef d’établissement très contesté en interne.
En avril, CheckNews avait recueilli plusieurs témoignages de professeurs et parents d’élèves, racontant un mal-être croissant, en lien avec l’autoritarisme de son chef d’établissement, Emmanuel Assailly, ainsi que l’orientation «intégriste» donnée au collège. Depuis nos révélations, la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué dans cet établissement privé catholique sous contrat.
Voyage à Rome sur le thème du «pèlerinage»
Certes, des inspecteurs d’académie ont mené une mission d’enquête au mois de mai. D’après nos informations, leurs conclusions constatent bien des dysfonctionnements, mais elles n’ont pas été communiquées aux premiers intéressés. Et ne déboucheront pas sur la mise sur la touche du directeur contesté.
Notre enquête faisait état d’un climat délétère au sein du collège, à deux égards. D’abord, un renforcement de l’identité catholique du Sacré-Cœur, impulsé par Emmanuel Assailly quelques mois après qu’il ait pris la tête de l’établissement à la rentrée 2022.
Les documents consultés par CheckNews en avril attestaient de l’instauration de messes et célébrations imposées à tous les élèves, du remplacement des cours de culture religieuse par des sessions de catéchèse ou de l’organisation d’un voyage à Rome sur le thème du «pèlerinage» – longtemps obligatoire avant que la direction ne cède finalement. Tout cela alors que le contrat qui lie l’établissement à l’Etat implique de respecter la liberté de conscience des élèves. Et alors que nombre d’enfants inscrits au collège le sont pour les qualités attribuées à l’enseignement privé, non par conviction religieuse, certaines familles pratiquant même d’autres cultes. Par ailleurs, les enseignants dénonçaient «l’autoritarisme» avec lequel le chef d’établissement a imposé ces nouvelles orientations, et les «représailles» opérées par la direction sur les professeurs qui auraient exprimé leur désapprobation. «Tout collègue s’étant opposé à un membre de la direction [s’expose à] ce que je qualifie d’actes de vengeance au travers d’attaques verbales ou de pressions psychologiques», dépeignait l’un des 30 professeurs entendus dans le cadre d’un audit indépendant, transmis en décembre 2024 aux deux tutelles du collège – le rectorat de Versailles et la direction diocésaine de l’enseignement catholique des Yvelines.
Certains enseignants décrivaient même des situations pouvant s’apparenter à du harcèlement moral. Une dégradation de leurs conditions de travail telle qu’ils s’en étaient remis à la justice (où ils ont été déboutés, le tribunal ayant préféré laisser l’enquête administrative suivre son cours). « Comme si de rien n’était » Malgré tous les abus rapportés par certains professeurs, et corroborés par plusieurs parents d’élèves scolarisés au Sacré-Cœur, le chef d’établissement a été maintenu à son poste pour l’année scolaire à venir.
«Notre directeur est toujours en place», constatait amèrement auprès de CheckNews une enseignante, jeudi 28 août, jour de rentrée pour les équipes pédagogiques du collège. «M. Assailly est bien présent, comme si de rien n’était», soupirait un autre.
Les élus de la FEP-CFDT, premier syndicat dans l’enseignement privé, espéraient que le travail d’enquête allait aboutir au départ du chef d’établissement, le rectorat ayant le pouvoir de le suspendre en vertu du code de l’éducation, et ayant confié aux inspecteurs le soin d’«indiquer si l’engagement d’une procédure disciplinaire [à son encontre] semble opportune au regard de l’ensemble des faits».
A défaut de sanction disciplinaire, le syndicat comptait s’en remettre au directeur diocésain, qui aurait aussi pu débarquer le chef d’établissement en lui retirant sa lettre de mission. Il n’en a rien été. Peut-être parce qu’Emmanuel Assailly a officié pendant deux ans comme secrétaire particulier du directeur diocésain, avant d’arriver au Sacré-Cœur ?
En juin, la direction diocésaine expliquait au Parisien avoir activé un suivi du chef d’établissement «par un coach pour l’aider au discernement». Contactée par CheckNews quant aux nouveaux aménagements qui pourraient avoir été mis en œuvre, elle n’a pas donné suite.
Après avoir établi un diagnostic «du fonctionnement et du pilotage de l’établissement», les inspecteurs étaient chargés de formuler «des préconisations dans l’objectif de recréer un collectif de travail serein». Impossible de connaître les éventuelles mesures préconisées, les conclusions de l’enquête, rendues à la fin de l’année scolaire écoulée, n’ayant été communiquées ni aux professeurs, ni à leurs représentants de la FEP-CFDT, ni aux parents d’élèves – à notre connaissance, ils sont plusieurs à les avoir demandées.
Le rectorat, interrogé par CheckNews, se justifie : «Les conclusions ne peuvent pas être rendues publiques puisqu’elles concernent des situations individuelles.»
« Ajouter du stress aux enseignants»
Tout juste apprend-on, dans ses réponses lacunaires sur le déroulé de l’enquête administrative, que les atteintes à la liberté de conscience «sont des questions connexes au contrôle de l’établissement dont la phase contradictoire est en cours de finalisation», et que le rapport final devrait «prochainement» être remis à l’établissement.
Le rectorat précise également que 61 auditions ont été conduites dans le cadre de l’enquête, incluant «à la fois l’équipe de direction, des enseignants, des personnels Ogec [employés par l’organisme de gestion, ndlr], des élèves et des familles».
Pour prendre la température, la FEP-CFDT s’est donc tournée vers le ministère de l’Education nationale. «J’ai correspondu avec le ministère au mois de juillet, car le rectorat de Versailles lui a demandé conseil avant de prononcer des sanctions éventuelles, rapporte à CheckNews la secrétaire nationale du syndicat, Valérie Ginet. Le fait que le ministère soit consulté est un signe qu’il regarde de très près ce qui se passe dans les établissements privés.»
Ces échanges n’ont permis à Valérie Ginet d’obtenir que quelques bribes d’information. «Ce que je sais, c’est que les enseignants lanceurs d’alerte ne vont pas être inquiétés, que le rapport des inspecteurs va relever certains dysfonctionnements et préconiser des améliorations. Mais je ne sais pas si c’est le chef d’établissement ou l’établissement qui en porte la responsabilité.»
La dirigeante de la FEP-CFDT déplore l’opacité entretenue : «Laisser passer la rentrée sans informer les personnes directement concernées du résultat de leur démarche, c’est ajouter au stress des enseignants.» Sondé, le ministère de l’Education nationale se contente de renvoyer vers le rectorat.
Tour des médias Bolloré
Une chose est certaine : Emmanuel Assailly a tenté de se replacer ailleurs. Au printemps, il était candidat pour prendre la direction du lycée Sainte-Ursule de Tours à la rentrée. Mais sa candidature a directement été écartée par la tutelle diocésaine, confirme à CheckNews le directeur diocésain de l’Indre-et-Loire. Ce désir de mobilité contraste quelque peu avec la sérénité et la combativité affichées par le directeur du Sacré-Cœur en juin.
Tandis que des confrères du Parisien, de France 3 et du Canard enchaîné se faisaient à leur tour l’écho des «dérives autoritaires» d’Emmanuel Assailly, l’intéressé contre-attaquait par la voie des médias Bolloré. Sur Europe 1 ou dans le JDD, qui le laissent s’exprimer sans aucune contradiction, le directeur évoque «une cabale» orchestrée par «une poignée de professeurs», histoire de «masquer leurs manquements professionnels». Pour illustrer ces «débordements très graves», il cite toujours l’exemple d’une professeure qui, selon lui, a «demandé à des élèves de quatrième d’écrire la lettre qu’ils laisseraient avant de se suicider en s’inspirant de nouvelles du XIXe siècle».
«On a eu affaire à des chefs d’établissement assez retors, mais c’est la première fois qu’on a quelqu’un qui en rajoute une couche», souligne le secrétaire général de la FEP-CFDT dans l’académie de Versailles, Olivier Dhenry.
«C’est business as usual»
Pendant ce temps, en interne, «il n’a rien changé et a continué comme si de rien n’était, observe le représentant syndical. On attend de voir ce qu’il fait cette année». Une continuité qu’illustre le témoignage d’un père de famille, dont le fils était inscrit en troisième au Sacré-Cœur l’année passée. Dénonçant «l’extrémisme autoritaire de M. Assailly», il liste plusieurs «anecdotes parlantes». Comme cette sortie scolaire en juin, où son fils, pourtant «sensible aux insolations», s’est vu confisquer sa casquette, au prétexte que le directeur «la trouvait moche». Ou cet avant-dernier jour de cours, où il a été exclu de l’établissement jusqu’à la fin de l’année, comme d’autres camarades, pour avoir brandi un fumigène dans la cour, en plus des traditionnelles célébrations à base de farine et d’œufs. Une décision qui n’a pas été envoyée aux parents, comme le prévoit la procédure, ce qui ne leur a pas permis de la contester. «Il faut que ce soit comme lui le décide», conclut ce parent d’élève. Le sujet des atteintes à la liberté de conscience ne semble pas non plus réglé. Un autre père, dont le fils reste scolarisé au Sacré-Cœur, note que «c’est business as usual».
Il relate un épisode récent : «Mon fils a été pris à partie car il a refusé de faire une génuflexion en se signant lors d’un passage à la chapelle. Il a signalé qu’il est athée, on lui a répondu qu’il n’a pas le choix parce que c’est une école catholique.» Autre «classique» : la prière remplaçant la minute de silence. Alors que tous les établissements scolaires étaient invités à rendre hommage, le 12 juin, à une surveillante tuée par un collégien, la direction du Sacré-Cœur a annoncé aux parents que le collège s’associait «à cette minute de silence par une prière sur la paix lue sur la cour avant la montée en classe». Dans la même veine que ce qui avait déjà été choisi pour les hommages à Samuel Paty et Dominique Bernard. Il a aussi été préconisé aux parents d’expliquer ce temps de recueillement à leurs enfants. «Nous ne sommes par armés pour cela», regrette le père joint par CheckNews. Lorsqu’elle annonce une minute de silence, l’Education nationale prend en général le soin de préciser, justement, qu’il revient aux équipes pédagogiques de prévoir «un temps avec les élèves pour en expliciter le sens».
Après les messes de rentrée obligatoires en 2023 et 2024, le programme pour les mois à venir planifie de nouveau une «messe de rentrée pour toute la communauté» à l’issue des deux premières semaines de cours. «Au vu du document distribué aux parents, ça n’a pas l’air optionnel», pointe le même père. Qui ne croit pas à une inflexion : «On ne nous a jamais demandé si nous souhaitions que notre fils n’assiste pas à la messe.»
Contacté, Emmanuel Assailly n’a pas répondu à nos questions.

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