« Il faut changer les mots » : au Caousou à Toulouse, les jésuites savent mentir à l’Éducation nationale
MARTIN LOM
Journaliste Article Charlie Hebdo
Publié le 5 mai 2025 à 17h50
À Toulouse, l'établissement privé catholique du Caousou se retrouve à nouveau pointé du doigt après l'ouverture par le parquet d'une enquête contre son directeur, accusé d'escroquerie. La mère d'élève qui présidait le conseil d'administration a déposé plainte et le commissaire aux comptes fait un signalement au procureur pour des dépenses douteuses. Cette affaire financière vient s'ajouter à des dérives traditionalistes et des manquements au contrat d'association qui lie l'institution à l'État. Dans des notes révélées par « Charlie », l'établissement se prépare à duper les inspecteurs de l'Éducation nationale. Enquête.
Les étranges cours du Caousou
L’établissement jésuite était déjà sous pression depuis le mois de septembre après la publication d’une enquête de nos confrères toulousains de Médiacités. Le Caousou, qui a vu défiler sur ses bancs Dominique de Villepin, Philippe Douste-Blazy ou encore Julien Lepers, y était pointé du doigt pour son virage réactionnaire : tantôt l’interdiction d’une intervention de SOS Homophobie, tantôt d’une conférence sur l’histoire du droit à l’avortement en France. Le chef d’établissement s’était également opposé à la diffusion de caricatures de Charlie Hebdo dans le cadre d’un hommage à Samuel Paty en cours d’éducation morale et civique.
Cathos ou pas, les élèves sont également soumis à la « Formation Humaine », qui, derrière des allures de ciné-club, se transforme en séances d’évangélisation. Au programme des secondes cette année : Star Wars. « On y apprend que la Force c’est Dieu, Luke Skywalker Jésus, les Jedis les apôtres et Dark Vador l’ange déchu Lucifer », relate un enseignant. Soit un cours de catéchisme déguisé. Côté direction, on assume la « richesse de proposition du projet éducatif de l’établissement ». Et on défend les analogies cinématographiques : « L‘analyse du fait religieux […], y compris dans le 7ème Art, est une chose fréquente et riche de contenu qui ne contrevient pas à la laïcité, mais enrichit la culture générale. » La loi est pourtant claire : les temps religieux doivent être facultatifs, hors temps scolaire et financés sur fonds privés. En obligeant les élèves à assister à cette conférence sur le temps scolaire, le Caousou semble se servir des heures payées par l’Éducation nationale, par l’argent public, pour catéchiser ses têtes
blondes.
Qu’en disent les clients de l’établissement ? Le 25 janvier 2024, des parents signalent un de ces cours obligatoires de « Formation Humaine » dans un courrier à la direction, après des dérapages sur l’avortement et le mariage pour tous. Selon eux, lors de cette séance, un élève de seconde ose tenir tête au religieux et défendre le mariage homosexuel. « Tu es un macroniste », lui rétorque alors l’encadrant. Avant d’enchaîner : « Actuellement, nous sommes dans une dictature. » Rien d’étonnant, selon l’une de nos sources pour qui l’établissement « poursuit un vrai projet d’évangélisation traditionaliste ». L’institution assure que l’intervenant n’est jamais revenu au Caousou, tout en précisant que « la liberté d‘expression des intervenants est un principe fondamental ».
En 2021 déjà, des parents et enseignants s’étaient émus en interne de l’invitation au Caousou de Jeunesse-Lumière, une école d’évangélisation connue dans la région pour avoir pratiqué des thérapies de conversion sur des jeunes homosexuels, pratique interdite depuis 2022. Dans une motion au conseil d’administration, ils s’interrogeaient sur la « pertinence pédagogique » d’inviter l’organisme. « Ils sont intervenus sur des
heures de cours obligatoires banalisées », se souvient un enseignant. « Il ne s’agit plus ici de proposer un enseignement catholique mais de l’imposer, poursuit la motion. Que dire du respect des élèves qui ne partagent pas cette croyance ? »
Tromper l’ennemi
Pas de quoi dérouter l’institution qui persiste et signe. Pour tenir la barre, l’établissement peut compter sur un père jésuite et une bonne soeur. Adjointe à la pastorale, soeur Claire-Cécile Zimmermann impose la
doctrine au Caousou. « Elle terrorise tout le monde au sein de l’établissement », confie une enseignante. « Elle fouine partout pour voir s’il y a matière à censure. » Comme il y a deux ans, lorsque doit se tenir au CDI une exposition de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) sur la « chimie de l’amour ». En lien avec le programme de SVT, ce projet décrit « les processus chimiques nombreux et complexes liés au sentiment amoureux ». Inadapté à l’établissement, selon la soeur qui y oppose son véto. « C’est l’oeil de Moscou, le communisme en moins », résume la professeure. Mieux vaut en rire. À l’aune de l’affaire Bétharram et des suivantes, les établissements catholiques se méfient et s’organisent. Et c’est encore soeur Claire-Cécile Zimmermann qui est à la manoeuvre. Dans un courrier du 12 mars dernier que Charlie s’est procuré, la religieuse rédige deux notes à l’attention du conseil de direction du Caousou dans lesquelles elle explique sans détour comment se préparer à une éventuelle inspection des services de l’Éducation nationale. « Beaucoup de choses passent par le vocabulaire. Il faut changer les mots », théorise la soeur avant d’énumérer des exemples d’autres établissements du réseau jésuite, visiblement déjà bien rodés à la supercherie. « À Reims, les retraites [ des terminales ] sont devenues des séminaires
d’orientation et de discernement. » Pour camoufler les sorties pastorales, comme « une retraite de profession de foi », la soeur préconise donc de leur donner des « objectifs pédagogiques » : « le vivre ensemble, le service… ». Le diable se cache dans les détails, la duperie aussi.
Pourquoi s'embarrasser de la vérité ? La soeur explique que, de toute façon, les inspecteurs ne « maîtrisent pas le vocabulaire religieux » et « mélangent tout ». « Si nos ennemis apprennent à nous
connaître, tant mieux », fanfaronne la religieuse au sujet des fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale. « Il y a bien un combat spirituel : un nouvel avatar de difficultés qui durent depuis des siècles »,
écrit-elle. Seraient-ce la loi de 1905 et la crise entre l’Église et sa fille aînée qui seraient restées en travers de la gorge de notre soeur ? « [ Nos ] prédécesseurs ont été spoliés, expulsés… », rappelle-t-elle en tout cas, très sobrement.
« J’espère que tu ne retomberas jamais enceinte »
Les notes de la soeur ont tout d’un guide du bon comportement à adopter face à l’inquisition des services de l’État. Elle y écrit : « Faire référence au rapport Debray 2001 qui parle de l’importance de connaître les
religions. » Les éléments de langage sont tirés d’une réunion tenue à Lyon par l’Association Ignace de Loyola Education (AILE) qui gère les 21 établissements scolaires jésuites de France. « Revenir à la liberté d’enseignement qui est constitutionnelle. […] Le caractère propre nous autorise à une certaine liberté », peut-on y lire. La soeur appelle ses collègues à « ne pas se laisser apeurer » par les inspections.
Quitte à faire de l’obstruction ? Contactée par Charlie Hebdo, la religieuse a laissé à l’établissement le soin de nous répondre. La tutelle jésuite dément « tout propos qui laisserait entendre que le Caousou, comme les ensembles scolaires du réseau Loyola- Education, chercherait à maquiller ou à échapper aux contrôles ». Elle admet cependant que les propos issus des notes de la soeur adjointe à la pastorale « peuvent manquer de précision ou de justesse » et regrette « que de telles correspondances soient ainsi instrumentalisées à des fins de polémique ».
Apôtre de la morale religieuse au sein de l’établissement, la religieuse est également accusée par des collaboratrices de comportements apparentés à du harcèlement. « Il peut y avoir des tensions, ou des conflits », reconnaît le Caousou, tout en assurant que « ceux-ci sont verbalisés et accompagnés par la direction, qui prend soin de rappeler le cadre lorsque cela est nécessaire ». Dans un courrier adressé au chef d’établissement que Charlie a pu consulter, une salariée décrit des comportements tyranniques. Selon sa lettre, la religieuse s’emporte contre elle après une fausse couche : « Que ça te serve de leçon, j’espère que tu ne retomberas jamais enceinte ! » Témoin de violences verbales à répétition, cette salariée conclut son courrier à Sébastien Goulut : « Je vous demande de l’aide Monsieur. » Touche pas à ma bonne soeur ! L’intéressée dément ces propos et la salariée en souffrance est poussée vers la sortie.
Sauve-qui-peut
Aujourd’hui, la direction cherche à démasquer les traîtres qui s’épanchent un peu trop sur les pratiques de l’institution auprès des autorités ou, pire, des journalistes. Nos sources préfèrent donc rester anonymes. « C’est la chasse aux sorcières ! », nous fait-on savoir. Au Caousou, les bonnes vieilles traditions chrétiennes ont encore de beaux restes.
l’Assemblée nationale publié l’an dernier, l’enseignement privé est financé à 75 % par les deniers du contribuable. Pour quelles contreparties ? La commission d’enquête des députés Violette Spillebout et Paul Vannier, mise en lumière par l’affaire Bétharram, devra dresser un bilan des manquements des établissements privés sous contrat et des défaillances des services de l’État dans leurs missions de contrôle. Au Caousou comme ailleurs, l’heure est venue de siffler la fin de la récré.
Contactée par Charlie Hebdo, la direction de la tutelle jésuite – installée à quelques pas
du ministère de l’Éducation nationale, rue de Grenelle – s‘en remet à l‘audit du précédent commissaire aux comptes et affirme au sujet des dépenses de Sébastien Goulut qu’ « aucune ne concerne des acquisitions privées ». Elle assure qu’elle collaborera à l’enquête.
Le rectorat de l’académie de Toulouse n’a pas donné suite à notre sollicitation. Une inspection des services du ministère de l’Éducation nationale est prévue au Caousou d’ici à la fin de l’année scolaire.

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