"Un enfer" : une enseignante d'un lycée privé de Vincennes harcelée pour avoir dénoncé des violences sexuelles

Après avoir signalé les agissements d'un surveillant aujourd'hui condamné pour des violences sexuelles, une enseignante du lycée Ledoux à Vincennes se dit victime de représailles.

Par Emilie Salabelle Publié le Article Actu 92

L’affaire Bétharram est-elle l’arbre qui cache la forêt ? Depuis les révélations d’abus sexuels dans cette institution catholique, d’autres témoignages émergent du passé au sein d’autres établissements privés. Bien avant la tempête médiatique, actu Paris révélait en mars 2024 comment un surveillant sévissait auprès de jeunes femmes, dont certaines mineures, élèves du lycée privé Claude-Nicolas Ledoux – EBTP de Vincennes. Depuis, l’homme a été condamné pour agression sexuelle et harcèlement sexuel sur mineur par personne ayant autorité sur la victime. Mais la lanceuse d’alerte, une enseignante en philosophie, assure vivre depuis une situation intenable au sein de son établissement. Elle se dit abandonnée par le rectorat, alors que le ministère de l’Éducation vient de lancer un nouveau plan pour lutter contre les violences physiques, morales et sexuelles à l’école.  

Le surveillant condamné

Des bisous imposés, des attouchements, des allusions sexuelles, des gestes sans équivoques... De nombreux témoignages incriminaient Monsieur P., surveillant de l'établissement, qui agissait en toute impunité auprès des jeunes filles scolarisées dans cet établissement qui prépare aux métiers du BTP, d'art et du design. Madame B., enseignante et déléguée syndicale, en avait alors informé la direction, après avoir été alertée spontanément par ses élèves. Face à l'absence de réaction des équipes encadrantes et du rectorat, puis aux pressions exercées au sein du lycée pour faire taire les jeunes filles et décrédibiliser leurs accusations, elle avait réalisé un signalement auprès du procureur de la République.

À l'issue de plusieurs auditions, le surveillant mis en cause a comparu au tribunal de Créteil le 8 octobre 2024 "pour des faits d'agression sexuelle, agression sexuelle par personne ayant autorité sur la victime, harcèlement sexuel sur un mineure de moins de 15 ans", confirme le parquet à actu Paris. Il a été jugé pour des faits commis entre 2020 et 2024 au préjudice de huit victimes. "Déclaré coupable, il a été condamné à 24 mois d'emprisonnement avec sursis simple, interdiction d'exercer une activité au contact de mineurs pendant 10 ans et privation du droit d'éligibilité pendant un an" ajoute le parquet. L'homme fait appel.


Pour Madame B., l'annonce de ce verdict a été un soulagement. "Je repense à toutes les filles qui ont témoigné, qui ont été insultées pendant des mois. Elles ont été tellement courageuses."

"Ce signalement m'a porté préjudice"


Mais au lycée, c'est toujours l'omerta. Le rectorat a missionné une enquête interne, sans jamais communiquer les résultats. L'administration a simplement indiqué à Madame B. "conseiller les équipes des écoles". Ni le CPE, ni le directeur d'établissement, qui avaient cherché à étouffer l'affaire, n'ont été sanctionnés, nous indique l'enseignante. Seul changement notable : la mise en place d'une procédure contre le harcèlement. Contacté, le rectorat n'a pas répondu à nos questions.

De son côté, l'enseignante explique vivre une "descente aux enfers". "Ce signalement m'a porté préjudice, ça va me prendre quelques années pour remonter la pente", lance-t-elle gravement. Isolée au sein de l'équipe pédagogique, dénigrée auprès de ses collègues, elle évoque un enchaînement répressif à son encontre. "J'ai été licenciée de mon contrat avec les BTS et une partie de mes autres heures de cours m'a été retirée, ce qui me fait perdre 2500 euros net par mois de salaire."

L'enseignante évoque également des actes de vandalisme sur sa voiture et jusque chez elle. "On m'a broyée, on m'a calomniée. J'ai été trahie pas mes collègues qui me traitent comme une pestiférée. Et j'ai été trahir par l'institution".

"Violence institutionnelle"

La professeure attend toujours l'application de sa protection fonctionnelle accordée par le rectorat, mais dont la prise en charge des frais juridiques se fait toujours attendre. En revanche, elle reçoit en janvier 2025 une convocation pour une procédure disciplinaire. "Je suis tombée des nues. J'ai l'impression d'une manœuvre stratégique pour essayer de me sanctionner coûte que coûte. C'est une violence institutionnelle. On ne protège pas les lanceurs d'alerte. On prend le parti de l'employeur de droit privé. Si les institutions délaissent les agents et n'aident pas les enfants victimes pour préserver des chefs d'établissement, que faire ?"

Laurent Fassot, responsable CGT de l'enseignement privé au sein de l'académie de Créteil, dénonce une "situation ubuesque" à l'égard de Madame B. "Il y a deux poids deux mesures. Les directeurs d'établissement font ce qu'ils veulent et ne sont que très rarement contrôlés, pendant que l'on cherche à sanctionner une enseignante parce qu'elle a signalé un problème de prédation sexuelle. C'est scandaleux. On est dans une zone de non droit, où règne l'omerta et la vendetta".

"Le rectorat n'a pas su protéger"

Selon Madame B., les dérives dans les établissements privés pourraient être limitées par un cadre légal plus ferme, notamment en installant un concours pour les postes de chef d'établissement et les équivalents des CPE dans le privé. "Cela permettrait d'éviter l'impuissance du rectorat face à des salariés de droit privé. Il faudrait que ces postes tournent régulièrement. Les missions du CPE demandent des compétences en droit et en psychologie de l'enfant, c'est un vrai métier."

La professeure a été entendue par plusieurs sénateurs lors d'un groupe de réflexion sur les violences sexuelles dans les écoles, avec d'autres membres du collectif Stop SouffrancEC. Compte-rendu entretien Sénat. À l'issue de cette rencontre, les sénatrices de Paris Colombe Brossel et de la Drôme Marie-Pierre Monier ont écrit à la ministre de l'Éducation Élisabeth Borne.

"Le rectorat, tenu informé de cette situation, n'a pas su protéger cette enseignante en dépit des leviers existants. [...] Nous connaissons votre engagement dans la lutte contre les violences physiques, morales ou sexuelles, ce dont témoigne le lancement récent du plan "Brisons le silence, agissons ensemble", visant à mieux faire remonter les faits de violences constatés, améliorer les procédures de recueil de la parole des élèves et intensifier les contrôles menés dans les établissements privés. [...] Une telle ambition politique nécessite d'assurer l'accompagnement de professionnels de terrains telle que Madame [B.], sanctionnée sur le plan professionnel et personnel dans son engagement aux élèves", écrivent-elles dans ce courrier, consulté par actu Paris. L'enseignante espère obtenir un audience au ministère de l'Éducation.

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