«Personne ne m’interdit de parler» : Jean-Marie Delbos, «victime zéro» de Bétharram
Violé à la fin des années 50 par le jeune prêtre Henri Lamasse, le Béarnais, aujourd’hui âgé de 79 ans, avait dénoncé dès 1961 son agresseur, placé en garde en vue en février.
Pour Jean-Marie Delbos, 79 ans et quelques cancers, Bétharram, c’est le combat d’une vie. Ou plutôt le combat pour sa vie. Comme il existe un patient zéro ― le premier qui contracte une maladie lors des grandes épidémies ―, le Béarnais est la «victime zéro» de l’immense scandale de Bétharram, ce fleuron de l’enseignement catholique dans les Pyréenées-Atlantiques qui, pendant des décennies, a consciencieusement camouflé la terreur et la perversité qui y régnaient. Le retraité de la police est le premier à avoir publiquement révélé cet océan d’horreurs, le premier de la longue liste de ceux qui, ces derniers mois, portent, les uns après les autres, leur dossier au procureur de la République de Pau ― 200 jusqu’à présent.
«Personne ne m’interdit de parler», lance Jean-Marie Delbos, attablé, ce jour de printemps, devant une eau gazeuse. Personne (ni rien) n’arrête le Béarnais, grande gueule et forte tête. Dans ce genre de mauvaises affaires, il en faut toujours des capables de foncer dans le tas. Le dos cassé, marchant difficilement avec une béquille, il a roulé une centaine de kilomètres depuis son village natal Castetnau-Camblong, dans le Béarn, jusqu’à Lourdes. C’est la deuxième fois qu’on s’y rencontre.
Habitué des rébellions
Il y a trois ans et demi, le 6 novembre 2021, Jean-Marie Delbos était déjà là, sur l’immense parvis de la basilique Notre-Dame du Rosaire, avec sa petite pancarte : «Bétharram 1956-1961, victime et cocu.» Seul, il se plante au milieu d’un nuage noir d’évêques catholiques qui viennent de reconnaître la responsabilité institutionnelle de l’Église catholique dans le scandale des violences sexuelles et leur caractère systémique après la publication du rapport Sauvé. Et s’apprêtent à faire repentance. «Avec ma pancarte, je suis passé devant chacun d’entre eux, raconte Delbos. Deux femmes sont venues pour essayer de me faire partir. J’ai refusé. Alors ils ont envoyé un petit curé qui m’a demandé ce que je voulais.» La presse entoure le septuagénaire. Pour la première fois, Jean-Marie Delbos révèle le scandale de Bétharram qui enflera des mois plus tard. Et dénonce, à nouveau, les «fellations forcées» par le prêtre Henri Lamasse à la fin des années 50.
L’homme a l’habitude des rébellions. Orphelin, il est élevé, comme ses deux sœurs, par sa grand-mère Catherine. Avec amour mais «chichement». «Nous vivions en autarcie, avec ce que nous avions, des poules, le jardin, se souvient-il. Pour soulager ma grand-mère, le curé du village a proposé de me faire entrer à Bétharram. C’est lui-même qui m’a conduit là-bas.» L’adolescent ne fréquente pas le collège. Il rejoint l’apostolicat, une sorte de petit séminaire, un pensionnat très rude pour jeunes garçons que la congrégation religieuse, en juste retour, comptait bien recruter.
«Il avait la soutane ouverte»
Plantée sur une petite colline qui domine le Gave de Pau, la bâtisse de cinq étages est imposante, signe de la puissance que les prêtres de Bétharram ont eue localement, mais aussi en Afrique, en Asie et en Amérique latine où la congrégation dispose d’un solide réseau d’écoles. «C’étaient des bienfaiteurs qui payaient notre pension»,raconte Delbos. Dans cet univers déjà clos sur lui-même, l’apostolicat est plus encore inaccessible à ce qui vient de l’extérieur. Lever à 5 h 30, toilette à l’eau froide, des prières qui rythment la journée. Et les nuits d’angoisse.
Celui qui sauve l’élève d’une dizaine d’années, c’est le père Raymond Descomps, son directeur de conscience. «C’était un scientifique, le professeur de sciences naturelles»,précise Jean-Marie Delbos. Qui lui confie ce qu’Henri Lamasse, jeune prêtre de Bétharram, professeur de chant et surveillant du dortoir, fait subir la nuit aux pensionnaires. «Il avait la soutane ouverte, s’occupait de notre anatomie. Quand nous nous réveillions, il nous disait de nous calmer», raconte l’ancien élève de l’apostolicat. En 1961, il veut dénoncer les faits à la direction : «Les autres se sont dégonflés, je me suis retrouvé seul à dire ce qui se passait.»
En représailles, Jean-Marie Delbos, blessé au genou après une chute, est, selon son récit, envoyé à l’hôpital militaire psychiatrique de Pau : «Je côtoyais des soldats qui avaient été rapatriés d’Algérie.» L’un d’eux, émasculé par les combattants algériens, meurt à ses côtés. Il reste quinze jours au milieu de ce cauchemar quand un psychiatre s’étonne de sa présence. A la sortie, il retourne vivre auprès de sa grand-mère qui prend fait et cause pour lui ― une attitude rare à l’époque ― et alerte notables et gendarmerie. Rien ne se passe. La grand-mère Catherine est à son tour menacée, selon Jean-Marie Delbos, par les pères de Bétharram . «Ils sont venus à quatre, nous ont fait sortir de la maison, nous ont dit qu’ils saisiraient nos biens pour se rembourser des frais de ma scolarité», affirme-t-il.
Actes «inqualifiables et ignobles»
Delbos passe son certificat d’études pendant son service militaire, se hisse à la force du poignet et des concours administratifs internes dans la police nationale, se marie, a deux enfants. Dès qu’il gagne un peu d’argent, il fait installer un monument funéraire sur la tombe de sa grand-mère. Bétharram le hante encore. Il porte plainte en 2010 contre Henri Lamasse, mais il y a prescription. Son agresseur, à ce moment-là, est exfiltré à Bethléem, mis à l’abri par la congrégation.
C’est finalement à la suite d’une lettre adressée au Vatican qu’une procédure canonique, c’est-à-dire interne à l’Église catholique, est ouverte quelques années plus tard. Comme sanction en 2017, Henri Lamasse qui nie alors toujours les faits, a l’interdiction d’exercer une fonction religieuse et de célébrer publiquement la messe. Pourquoi n’y a-t-il rien eu de tel dès 2010 ? L’affaire de Bétharram est parsemée de ces ratés aux conséquences funestes.
A Lourdes, à l’automne 2021, c’est la théologienne Véronique Margron qui vient vers Jean-Marie Delbos. «Madame Margron», comme il dit avec respect, l’écoute, l’oriente vers la Commission reconnaissance et réparation qui se met en place. L’homme récupère le dossier numéro 4. Les pères de Bétharram l’indemnisent à hauteur de 35 000 euros. Mais ce qui compte surtout, à ses yeux, c’est la lettre qui accompagne cette indemnisation, datée du 13 février 2023 et signée du prêtre Laurent Bacho. La congrégation reconnaît «avec beaucoup de honte et de tristesse» qu’il a été victime d’actes «inqualifiables et ignobles de la part d’un religieux-prêtre». Placé en garde en vue le 19 février, le père Henri Lamasse, qui finit ses jours à l’âge de 94 ans dans une maison de retraite de la congrégation religieuse voisine de l’établissement scolaire, reconnaît pour la première fois les faits. Jean-Marie Delbos, lui, clame toujours qu’il n’est pas sa seule victime.

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