"Oui, nous portons une responsabilité" : les écoles catholiques s'emparent du sujet sur les abus sexuels dans les établissements
Après le récent scandale de violences physiques et d'agressions sexuelles commises au sein de l'établissement catholique béarnais Notre-Dame-de-Bétharram, l'heure est à la prise de responsabilités et à la transparence. Le Diocèse d’Orléans a réuni mercredi 2 avril les enseignants du Cher, de l’Indre et du Loiret pour mieux protéger les enfants des violences et abus sexuels.
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"Nous n’avons rien à cacher", affirme Jean-Pierre Bonnet, directeur inter-diocésain de l'enseignement catholique du Berry-Loiret, en introduction de cette journée organisée par la Direction de l’Enseignement Catholique des départements du Cher, de l’Indre et du Loiret.
Dans le département, 47 écoles primaires, 20 collèges et 20 lycées sont sous contrat avec la ligue d’enseignement privé catholique. Le but de cette journée : former le corps pédagogique à repérer les abus et agressions sexuelles dont sont victimes les enfants scolarisés dans leurs établissements.
Dans la salle, des enseignants, chefs d’établissement, responsables d’internat, animateurs de paroisse, sont glacés par les chiffres dénombrant les victimes. Après le récent scandale de violences physiques et d'agressions sexuelles commises au sein de l'établissement catholique béarnais Notre-Dame-de-Bétharram, l'heure est à la prise de responsabilités et à la transparence. Cette journée doit déboucher sur des engagements concrets, pris en concertation avec l'ensemble du corps pédagogique.
30 % d'abus dans des établissements catholiques
Jean-Pierre Bonnet évoque l'affaire Bétharram et la relance en septembre 2024 de la commission d’enquête parlementaire sur les violences sexuelles au sein de l’Église notamment en raison de défaillances relevées par le Parlement. Le déni ne peut plus sévir.
Oui, nous portons une responsabilité. Si nous ne sommes pas coupables, nous nous sentons trahis vis-à-vis des familles, vis-à-vis du contrat de confiance établi entre l’école et la famille.
Jean-Pierre Bonnet, directeur inter-diocésain de l'enseignement catholique du Berry-Loiret
Véronique Margron est invitée en visio-conférence : celle qui préside la Conférence des religieux et religieuses de France est aussi la première réceptrice du témoignage d’une victime de l’abbé Pierre. Suite à cela, une enquête indépendante a été lancée sur le fondateur d’Emmaüs. "Les crimes ne se résolvent pas en famille", appuie-t-elle.
Dans les écoles, les camps de scouts, les paroisses, il y a des violences systémiques à caractère massif. On a un mode de fonctionnement facilité, voir organisé pour faire perdurer le silence.
Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France
D’après un rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) remis le 5 octobre dernier, l’ampleur des violences perpétrées envers les enfants depuis les années 40 est terrifiant : 30 % des abus commis par des clercs l’ont été dans des établissements catholiques.
Si les abus ont été principalement commis par des prêtres et religieux jusqu’aux années 1970, ils sont remplacés par des enseignants de l’Éducation nationale après cette période. Après 1990, les abus scolaires représentent moins de 5 % des violences sexuelles perpétrées par des religieux.
Un angle mort reste à étudier dans l’enseignement catholique : l’évolution du nombre d’agressions commises par des laïcs dans la période récente.
Jean-Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase)
Véronique Margron évoque la "silenciation", ce mécanisme "dans lequel on peut être emporté, où l’on défend l’institution plutôt que la personne, ce rapport sacré au prêtre participant à mettre une chappe de plomb sur la parole de la victime, la manipulation du sacré", comme autant de causes menant à ces violences massives.
"Comment instaurer, maintenant, une confiance lucide ?" tel est l’objet de cette rencontre : ne plus ignorer le mal, mais travailler ensemble à la guérison et la prévention.
On a été enfermés, ensevelis dans un tombeau de silence. Maintenant, c’est comme si on roulait la pierre sur le côté. Mais attention aussi à ceux qui aimeraient qu’on arrête d’en parler, qui disent, ça suffit.
Véronique Garnier, coresponsable du service de protection des mineurs et des personnes vulnérables au diocèse d’Orléans
Repérer les enfants victimes d’incestes et d’autres violences sexuelles
Parmi les trois ateliers proposés aux enseignants, Véronique Garnier, coresponsable du service de protection des mineurs et des personnes vulnérables au diocèse d’Orléans partage son histoire avec les directeurs d’établissement et les enseignants pour mieux faire comprendre le silence tenu par les enfants sur les abus qu’ils subissent.
"J’avais de très mauvais résultats, j’étais isolée. Je suis allée voir une psychologue, c’est la seule adulte qui m’a un peu aidée, mais elle n’a rien dénoncé du tout"
Véronique Garnier, coresponsable du service de protection des mineurs et des personnes vulnérables au diocèse d’Orléans
Comment repérer qu’un enfant est victime de violences et d’agressions sexuelles ?
Marquée pour la vie, cette victime d’abus n’a qu’une obsession : que ça n’arrive pas à d’autres. "Parfois, l’enfant va juste dire, il me touche, ou ne rien dire et faire un dessin, il va avoir un comportement agressif, violent ..."
Parmi les personnes présentes, deux directeurs d’école et des enseignants sont venus réfléchir à un meilleur repérage des enfants en souffrance.
D'après la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles Faites aux Enfants (CIIVISE) à peu près trois enfants par classe sont victimes d'inceste.
L’inquiétude des professeurs est palpable : "On n’est pas formés pour, qui peut-on appeler ? On en parle entre enseignants, mais c’est compliqué : qui est victime, qui affabule, pour dire une souffrance, oui, mais pas celle-là ?" interroge Virginie Blanco, enseignante à l’école Saint Marceau à Orléans.
La parole des enfants victimes peine à se frayer un chemin à l'école, étouffée souvent par les enfants eux-mêmes. Les enseignants se sentent alors impuissants face à ces chiffres alarmants.
Malgré la mise en place du programme EVRAS à l’école maternelle et l’école élémentaire "Eduquer à la vie affective et relationnelle", les violences persistent. Pour Virginie Blanco, le guide n'est pas toujours adapté. "Il faudrait plus insister sur ce qu'est une relation saine, une éducation à l’affectivité, le consentement".
Il faut particulièrement être vigilants aux enfants porteurs de handicap, ceux qui ne sont pas tout à fait comme les autres, ceux qui s’isolent, car ils sont plus à risque.
Véronique Garnier, coresponsable du service de protection des mineurs et des personnes vulnérables au diocèse d’Orléans
Les enseignants échangent, font remonter la nécessité d'avoir un
référent dans chaque établissement, d'établir des protocoles clairs pour
l'ensemble du corps éducatif présent à l'école, afin que le repérage
des enfants victimes d'abus soit facilité.
Recueillir la parole est un enjeu crucial, et former l'ensemble du corps pédagogique également : "s’il n’y a qu’une seule personne référente et qu’elle ne fait pas son travail là-dessus… Il faut que l’ensemble du personnel ait des repères." La venue d’une personne extérieure à l’établissement scolaire peut également faire émerger des questions que les enfants n’auraient pas osé poser à leur enseignant.
Après un temps d’échange, les enseignants partagent leurs conclusions : une charte formalisée pour les intervenants ou parents accompagnateurs doit être obligatoirement mise en place, signée et respectée afin de sécuriser les sorties ou voyages scolaires, être formé pour être particulièrement attentifs aux enfants sensibles est primordial, tout comme mettre en place une cellule d’écoute absolument confidentielle.
"Jai dû enquiquiner le Diocèse pour qu’il y ait du concret"
Quand on interroge Véronique Garnier sur la continuation d'un corporatisme présent au sein de l'Eglise et des établissements catholiques, cette dernière est franche :
Beaucoup d’évêques disent encore, tant qu’on n'a pas rencontré quelqu’un victime, on ne comprend pas. Peut-être qu’eux-mêmes sont trop fragiles pour entendre, mais si on n'a pas quelqu’un qui pousse, il ne se passe pas grand-chose. C’est quand même encore comme ça aujourd’hui.
Véronique Garnier, coresponsable du service de protection des mineurs et des personnes vulnérables au diocèse d’Orléans
La banalisation de la part de directeurs d’école quant à des faits dénoncés par certains parents est toujours là, d’après Véronique Garnier: "Je pense qu’aujourd’hui encore, il y a de tout. Il a des personnes intègres, d’autres encore dans le système. Il y a des endroits où on est encore dans le déni."
La journée s’est clôturée par une prise de parole enregistrée de Perrine Goulet, députée Modem, Présidente de la délégation aux Droits des enfants à l’Assemblée Nationale. La nécessité que les enfants puissent se confier à un tiers de confiance est primordiale pour renforcer la protection de ces derniers. Que les enseignants puissent, avec tout le corps pédagogique et autres employés de l’établissement scolaires, repérer et inciter les enfants à parler est essentiel.
Mais pour Perrine Goulet, la prévention débute aussi et surtout en aidant un enfant à repérer s’il est victime de viol ou d’agression sexuelle. Passer par l’écriture peut aussi être une alternative à la parole. La députée le rappelle : 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année. Un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes.

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