"Sans Bétharram, je n'en parlais pas" : un ancien élève de l'école de Sorèze raconte les violences physiques subies
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Les violences sexuelles et physiques dévoilées par d'anciens élèves de Bétharram font tache d'huile. D'autres établissements religieux sont également dans le collimateur, comme l'abbaye-école de Sorèze dans le Tarn. Après le livre de Frédéric Beigbeder retraçant ce qu'a vécu son père, le témoignage d'un ancien élève que nous appellerons Rudolf.
"Je ne savais pas du tout ce à quoi je m'attendais". Pourtant Rudolf vient de passer 5 ans en pensionnat dans un établissement religieux de la région parisienne : l'école Saint-Martin de France à Pontoise (95). Il a désormais 15 ans lorsqu'il arrive presque par hasard à Sorèze en 1989.
Ses parents sont séparés et son père vit dans le sud de la France. Il est resté 5 ans dans cet établissement parisien privé : "J'ai tout fait pour me faire renvoyer car je ne supportais plus l'univers de la pension où j’ai subi des violences physiques et psychologiques."
"Ça gueulait partout façon Full Metal Jacket"
Presque par hasard, son père tombe sur l'établissement tarnais de Sorèze au pied de la montagne noire. La mère valide ce choix et voilà donc Rudolf embarqué dans une nouvelle pension qui s'avérera pire que la précédente. "Pourtant, j'avais 15-16 ans, j'avais déjà vécu des choses et j'étais en âge de mieux comprendre. Ce n'était pas comme le père de l'écrivain Frédéric Begbeider arrivé à l'âge de 8 ans."
Rudolf échange alors avec un ami, envoyé la même année dans ce type d'établissement religieux privé à Riaumont (Pas-de-Calais). Actuellement se tient le procès de 6 religieux accusés de violences volontaires sur mineurs. En 1989, ce pensionnat tenu par des extrémistes de droite échangeait du personnel avec Sorèze.
"Ma venue à Sorèze n'avait pas vraiment été organisée par mes parents. Je suis arrivé au mois d'août 1989 à la gare de Castelnaudary. Dès mon arrivée, il a fallu se mettre au garde à vous dans la cour des rouges (NDR : chaque âge avait une couleur, le rouge était celle des plus âgés). Le directeur Jacques Fabre de Massaguel décédé depuis, nous a présenté les surveillants, des anciens paras du 8e RPIMA et des anciens légionnaires. Nous étions beaucoup à ne pas vouloir faire l'armée et on s'est retrouvés dans cet univers carcéral. Ça gueulait de partout façon Full Metal Jacket".
Sorèze est en effet une école militaire jumelée avec la légion de Castelnaudary. Le décor est sommaire : des box dortoirs divisés en cellules, sans porte et des murs ne montant pas jusqu'au plafond... Un lit en fer, une chaise. L'été ça allait encore mais l'hiver il faisait très froid. "Les douches étaient peu nombreuses. C'était la course dès le réveil et les premières empoignades car le temps était limité. Dès que quelque chose n'allait pas, il y avait des punitions collectives : garde à vous sous le soleil, sous la pluie, dans le froid, pendant plusieurs heures. Je me souviens de bizutages : bites au cirage, gars mis à poil et poussés dans un ancien bassin de natation dans l’eau très froide."
Garde à vous et grosses gifles
Comme il est un peu plus âgé, Rudolf réussit à échapper à ces bizutages. Ses journées sont rythmées par l'apprentissage de la marche au pas, les "gardes à vous", "repos", répétés sans cesse. "Les remontrances physiques sont arrivées : claques, grosses gifles pour un oui pour un non, coup de poing. Il y avait des expéditions punitives organisées dans les dortoirs par certains surveillants. Ils nous envoyaient bastonner un élève en pleine nuit, à visage couvert. Je me souviens d’un gars qui avait eu très peur de mourir. J’ai été moi-même acteur de quelque chose qui m'a hanté pendant des années : je suis allé casser la gueule à un gars, car on avait été punis à cause de lui. Je lui ai donné un coup de tête violent et cassé le nez. Il se baladait avec un plâtre. Personne n'a cherché à comprendre."
Les élèves ont aussi droit à des séances "cinéma" à la gloire des modèles de l'école : Jean-Claude Van Damme ou Silvester Stalone. Et lorsqu'un surveillant est un peu plus souple sur le règlement, il ne fait pas long feu à Sorèze. " Un surveillant était plus sympa mais il a été viré car pas assez dur. J’ai monté une pétition pour demander qu’il reste. J'ai été convoqué par le directeur qui m’a accueilli d’une gifle magistrale, sans un mot. Il m'a mis à genoux avec les mains sur la tête et m’a battu. Je me suis mis à pleurer. Coups de livre, coups de pied et coups de poing... Deux adultes sont entrés pendant que je subissais ça mais ils n’ont rien fait. J’ai 52 ans et je ne dors toujours pas tranquille."
Un trauma perpétuel
Sans son roman "Un homme seul" où il raconte ce qu'a vécu son père pensionnaire à Sorèze en 1946 à l'âge de 8 ans, l'écrivain Frédéric Begbeider décrit parfaitement la situation.
Les élèves tabassés étaient privés de visites pour que les parents ne voient pas leurs bleus, même si leurs pires ecchymoses étaient mentales... Sorèze est un apprentissage de la solitude, une condamnation à une peine incompressible au début de la vie.
Frédéric BeigbederRoman "Un homme seul" aux éditions Grasser
Rudolf est marqué à vie par son passage à Sorèze, même s'il n'a duré qu'un an. Il n’a pas subi de violences sexuelles mais ne dort toujours pas sur ses deux oreilles : "si on me réveille j’ai des réactions violentes, par peur. On nous disait de fermer notre gueule, nous étions habitués et formatés à s’endurcir. Il ne fallait pas montrer nos failles et faiblesses. On se disait : il faut tenir le coup."
Il n'a pas voulu parler de tout ça dans le détail avec ses parents, seulement quelques confidences à sa grand-mère, impuissante. Des rumeurs disaient qu’un jeune prêtre faisant la navette entre Riaumont (Pas-de-Calais) et Sorèze et qu'il aimait bien les plus jeunes.
Sur Facebook, la compagne de Frédéric Beigbeder a créé un groupe de victimes. Rudolf est devenu membre. Un jour, il reçoit une curieuse newsletter de l'institution disant qu'un écrivain a publié un livre rempli de mensonges et que l'on compte sur lui pour rétablir la vérité et défendre Sorèze. Il a échangé avec Frédéric Beigbeder. "Je me reconnais parfaitement dans ce qu'il a écrit même si l'époque était complètement différente. 40 ans après, pas grand-chose n'avait changé."
Rudolf a eu envie de raconter ces traumas mais il n'a pas pu écrire. "Je ne dors toujours pas sereinement. Je hais toujours les dimanches car c'est le jour où on rentrait en pension. La hiérarchie m'horripile, j’éprouve une aversion pour l’ordre. Mon frère 3 ans et demi plus jeune que moi est ressorti brisé par cet univers d'enfermement. Dans mes amis de pensions, 3 se sont suicidés dont un de Sorèze."
Rudolf essaie aujourd'hui de survivre à ces traumas. Il veut surtout que toutes ces choses subies à Sorèze ou ailleurs sortent et qu'on en finisse avec le déni.

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