Le privé, ou l'école de la sécession
Sous contrat mais sans contrôle
Anne Jourdain
Alors que l'affaire de Bétharram suscite l'émotion, des députés appellent à mieux protéger les élèves et l'État entend davantage superviser le privé. Car, malgré les moyens publics à sa disposition, l'école « libre » rend peu de comptes. Ni sur ses dérives pédagogiques ni sur l'entre-soi qu'elle favorise.
Des violences sexuelles sur des enfants décrites comme un phénomène « massif »; 30 % d'entre elles commises dans des écoles et internats catholiques. En 2021, après deux ans d'enquête, la commission sur les abus sexuels dans l'Église remettait son rapport aux autorités ecclésiastiques. Le secrétaire général de l'enseignement catholique, nommé par la Conférence des évêques de France, faisait acte de contrition. M. Philippe Delorme demandait « pardon à toutes les victimes et à leurs familles, dont l'institution a trahi la confiance » (La Croix, 6 octobre 2021). Quelques années plus tard, voilà le même moins porté au repentir. Interrogé par RMC le 20 février 2025 sur les violences pédocriminelles à Notre-Dame-de-Bétharram - un établissement privé sous contrat des Pyrénées-Atlantiques -, M. Delorme bataille : « Toute la société est responsable. Il n'y a pas que l'école, il n'y a pas que l'école catholique. » L'État, pourtant alerté à de multiples reprises, n'a jamais vraiment exercé son pouvoir de contrôle. Mais en quoi consiste-t-il ? Quel rapport l'éducation nationale entretient-elle avec une école qui se veut libre ? Et libre de quoi ?
La loi dite « Debré » de 1959 régit les modalités d'association sous contrat : là où « ils répondent à un besoin scolaire reconnu », les établissements d'enseignement privé voient la rémunération de leurs enseignants ainsi que leurs dépenses de fonctionnement prises en charge par l'État (1). Si leur « caractère propre » autorise l'instruction religieuse, « l'enseignement [y] est dispensé selon les règles et programmes de l'enseignement public ». Tous les enfants « sans distinction d'origine, d'opinion ou de croyances y ont accès », mais rien ne garantit l'absence de discrimination (2). Et si la loi prévoit également le « contrôle pédagogique et le contrôle financier de l'État », les détracteurs du privé dénoncent des garde-fous très insuffisants.
Le 19 juin 1960, 300 000 personnes se rassemblent au bois de Vincennes à l'appel du Comité national d'action laïque tandis que 10 millions de pétitionnaires protestent. Qu'importe. La loi Debré entre en vigueur. Le camp laïque s'en trouve affaibli. Parmi les « 110 propositions pour la France », le programme de François Mitterrand en 1981, figure la création d'un « service public unifié et laïque de l'éducation nationale » (Spulen). L'occasion de reprendre la main. Alors que le privé n'a cessé d'étendre son emprise, et que la décentralisation impose aux collectivités une nouvelle part de son financement, M. Alain Savary s'attelle à la réforme début 1984. Le ministre de l'éducation nationale se heurte à l'opposition parlementaire, à l'épiscopat et à la puissante fédération des parents d'élèves de l'enseignement « libre ». Des millions de manifestants font reculer Mitterrand, ce qui provoque la démission du gouvernement, et exaucent l'archevêque de Paris.
« École catholique, deviens ce que tu es ! », avait lancé le cardinal Jean-Marie Lustiger aux 800 000 personnes réunies à Versailles le 4 mars 1984. Aujourd'hui, les 7 500 établissements sous contrat de cet enseignement scolarisent 96 % des 2 millions d'écoliers du privé. Ses bastions ? L'ouest de la France, la région parisienne ou le Nord. Entamée dans les années 1980, son « irrésistible ascension n'est pas imputable à un regain de ferveur ou de foi », souligne l'historien Antoine Prost. Le caractère confessionnel de l'enseignement importe moins que la réputation de sérieux du privé. L'instauration du collège unique en 1975 n'a, du reste, rien arrangé; sur ses bancs, les élèves se serrent pour accueillir les enfants des classes populaires. « L'enseignement privé constitue une alternative à la dégradation, réelle ou supposée, du service public, et un remède aux contraintes nées de l'explosion scolaire et de la volonté de démocratisation » (3), résume Prost. En Seine-Saint-Denis, où l'enseignement public manque de tout, le nombre de collèges privés a crû de 30 % depuis 2011 alors que les effectifs globaux n'augmentaient que de 10 % (4).
« Français sans peur, chrétiens sans reproche »
Le contrôle des établissements sous contrat relève de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGESR). Dans le cas du lycée musulman Averroès, à Lille, le rapport, pourtant positif, n'a pas empêché un déconventionnement à la rentrée 2024, du fait d'enseignements jugés « contraires aux valeurs de la République » par le préfet du Nord. Celui de Paris n'a pas réagi, en revanche, après que l'IGESR s'est inquiétée d'un climat homophobe et sexiste à Stanislas. « Français sans peur, chrétien sans reproche » : la devise de cette institution catholique du 6e arrondissement incline sans doute à la confiance. Mme Amélie Oudéa-Castéra, éphémère ministre de l'éducation nationale, a choisi d'y scolariser ses enfants, du fait, a-t-elle prétendu, des absences des professeurs de l'école publique du quartier. Douteuses, ces allégations renvoient pourtant à une réalité, massive. Faute de remplaçants, le public n'a pu assurer 10 % des heures de cours en 2018-2019 (5). Décrépitude de l'école de la République, recherche de l'entre-soi et offre privée pléthorique dans certaines métropoles incitent à la sécession.
À Marseille, l'enseignement privé sous contrat, fort de cent seize établissements, prospère. « Une conséquence de la qualité de la proposition de l'enseignement catholique, veut croire M. Jacques Le Loup, le directeur diocésain. Nous nous réjouissons du plan de rénovation des écoles engagé par la municipalité. Dès lors que le public se porte bien, c'est par adhésion à notre projet que les familles se tournent vers nous. Nous entretenons d'excellents rapports avec le maire Benoît Payan. Parce que nous sommes engagés dans une logique de coopération, et non de concurrence. » En atteste la distribution par la mairie d'un kit de fournitures scolaires gratuit à tous les écoliers. Y compris à ceux des écoles privées dont les indicateurs sociaux côtoient les sommets. Le conseil départemental des Bouches-du-Rhône a, lui, augmenté les subventions facultatives aux établissements privés de 30 % entre 2018 et 2023. Le diocèse s'en félicite. Les collèges constituent un produit d'appel. « C'est assurément notre niveau le plus dynamique, explique M. Le Loup. Nos structures sont de petite taille, le cadre y est familial, et nous disposons d'une bonne implantation territoriale. »
Une vingtaine de congrégations religieuses siègent dans la cité phocéenne. Elles disposent d'un impressionnant patrimoine immobilier. Les anciennes maisons pour missionnaires en transit accueillent aujourd'hui des institutions scolaires qui s'ajoutent aux établissements dépendant directement du diocèse. Si le prestige des écuries à concours fait la renommée des jésuites, ces derniers se distinguent aujourd'hui par leur volonté de scolariser les populations plus déshéritées. Comme au collège Saint-Mauront, implanté dans l'un des quartiers les plus pauvres d'Europe, construit au pied d'une cité dont le narcotrafic assure la triste notoriété. Les élèves sont, pour 70 % d'entre eux, boursiers, les frais de scolarité s'élèvent à 517 euros l'année. Là, on a su adapter la pastorale à un public presque exclusivement musulman. Les classes de sixième et cinquième bénéficient d'un cours de culture religieuse, celles de quatrième et troisième d'heures de « formation de la personne humaine ».
Les locaux sont récents mais modestes. Dans les salles de sciences rénovées, les paillasses neuves et le matériel de laboratoire ont été achetés par la Fondation de Montcheuil, structure de financement jésuite. Le collège jouit d'une bonne réputation dans le voisinage. Il ne peut honorer toutes les demandes. On scrute donc tout particulièrement l'attitude des postulants. Le niveau scolaire, l'établissement en fait son affaire. Non sans une certaine réussite. Les résultats au brevet surpassent les moyennes nationale et académique. Le dispositif « Vacances studieuses » qui accompagne une cinquantaine d'élèves pendant les congés y est peut-être pour quelque chose. En plus des enseignants, des lycéens d'une autre institution jésuite y proposent du soutien scolaire. Les jeunes de la très huppée École de Provence valident ainsi une des composantes du programme d'action sociale, comme l'exige leur cursus.
Cet établissement (école, collège, lycée) affiche l'indice de position sociale (IPS) le plus élevé de Marseille. Dans le quartier aisé de Saint-Giniez, l'entre-soi règne. Chaque matin, un cortège de grosses cylindrées encombre la rue. Pressés, les lycéens, qui arrivent au volant de leurs bolides sans permis, se laissent parfois aller à un petit coup de klaxon. Il faut la jouer serrée pour avoir une place sur le parking, enlever sa veste griffée et filer en classe. Car, « à Provence, il n'y a pas d'uniforme mais un dress code », explique Mme Marie-Pierre Chabartier, directrice de l'établissement. « Les marques sont proscrites, on recherche une forme de sobriété »... vestimentaire. La chapelle, les salles de classe ou d'étude, le centre de documentation et d'information (CDI), ses petites alcôves propices à la rêverie, le self, les bâtiments administratifs, tous les espaces sont climatisés. La personne chargée de l'entretien et des réparations virevolte de l'un à l'autre en voiturette de golf. Du parc subsistent quelques arbres à l'ombre réparatrice, mais les installations sportives, coiffées d'une grande halle, occupent l'essentiel de la superficie. Là, bat souvent le coeur de la « famille Provence », des « agapes » de Noël au « gala » de juin, auxquels tous les parents sont conviés. Ici comme dans de nombreux établissements privés, l'Association des parents d'élèves de l'enseignement libre (APEL) pèse de tout son poids.
« L'association des parents d'élèves compte 90 membres, leur président est un partenaire de confiance. Il a d'ailleurs son bureau près du mien, poursuit Mme Chabartier. Provence, c'est un peu "Marseille-village". Je ne peux pas avoir une petite toux sans que tout le quartier se demande si j'ai un cancer. » Parfois, les parents donnent un coup de main pour la pastorale. Mais ils veillent surtout à la bonne fortune de leurs rejetons. « Spé maths » pour tous les élèves de terminale ou presque, option chinois, préparation au KMK - certification de langue allemande -, au Cambridge English Certificate, au Test of English as a Foreign Language (Toefl). Un partenariat avec une université de Miami permet de se préparer au Dual Diploma et aux études outre-Atlantique. Au sein d'une promotion, 20 % étudieront ensuite à l'étranger. Ce qui épargne les angoisses de Parcoursup. « En jeunes hommes et femmes libres, qui ont fait leurs choix », la directrice laissera les terminales prendre « leur envol ». Non sans avoir dignement célébré la fin de la scolarité. Un hôtel particulier de la Corniche accueille le bal de fin d'année.
Allier excellence ignacienne et matériaux biosourcés
Mme Chabartier l'admet : « Développer la mixité sociale, ce n'est pas si facile. » Mais à coeur vaillant rien d'impossible. Dans le collège Loyola, un nouvel établissement du 15e arrondissement dont elle suit attentivement la construction, bien loin des quartiers chics du sud de la ville, elle usera de son entière liberté de recrutement pour « favoriser la rencontre de différents publics, assurer la réussite de chacun et valoriser tous les talents ». Là, murs amovibles et mobilier à roulettes permettront de scinder les groupes-classes quand l'aménagement des horaires optimisera la prise en charge de l'hétérogénéité scolaire. Le projet pédagogique alliera l'excellence ignacienne à l'ouverture culturelle. Promis, ce havre de paix en matériaux biosourcés et à l' « architecture résiliente » n'aura rien d'un bunker. La salle polyvalente et les installations sportives seront ouvertes aux associations du quartier. Du côté des pouvoirs publics, on y croit. Le conseil départemental met 2 millions d'euros sur la table, l'État accélère la procédure d'agrément, passée de cinq à deux ans. Mais les voitures sans permis pousseront-elles jusque-là ?
Le secrétariat général à l'enseignement catholique (SGEC) tempère : « Le coût moyen total d'un élève du privé représente environ 70 % du coût moyen total d'un élève du public (6). » La différence tient entre autres aux élèves accueillis - en particulier aux proportions différentes de boursiers... - ou au bâti du public pris en charge par les collectivités territoriales. Difficiles à estimer, leurs dépenses au bénéfice du privé - de l'ordre de 2 milliards d'euros par an - et celles de l'État - un peu moins de 9 milliards d'euros - financeraient les établissements sous contrat à hauteur de 75 % (7). Si ce niveau de soutien ne détonne pas au sein des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la spécificité française tient, explique le sociologue Choukri Ben Ayed, à « la discordance entre la masse des financements accordés et la très grande liberté par rapport aux règles imposées au public (8) ».
Au printemps 2023, quelques mois avant de quitter le ministère de l'éducation nationale et de la jeunesse, M. Pap Ndiaye a bien signé avec M. Delorme, de l'enseignement catholique, un protocole d'accord relatif à la mixité sociale et scolaire des établissements privés sous contrat. Ce plan d'action garantit la « liberté d'inscription » et le « libre choix des familles ». Pas sûr que son application, « pensée dans une approche non contraignante et progressive », infléchisse la politique censitaire de recrutement (9). Dans le même temps, il renforce le rôle du SGEC auprès de l'État et de ses services déconcentrés. Une institutionnalisation conférant un véritable pouvoir d'influence au réseau des écoles catholiques et à l'Église, que la république gaullienne avait en son temps voulu éviter.
« La loi Debré de 1959 est un texte fin, il faut revenir à sa lettre. » M. Paul Vannier, député La France insoumise (LFI), a conduit une mission d'information parlementaire sur le financement des établissements privés sous contrat. Avec son co-rapporteur, il a pu constater la carence des contrôles de l'État : cinq audits budgétaires par an pour 7 500 établissements, quatre inspections menées par l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche (IGAENR) au cours des quatre dernières années... Les parlementaires préconisent la fixation d'objectifs de mixité sociale et scolaire à chaque établissement. Ces nouvelles modalités d'association avec l'État feraient l'objet d'une évaluation tous les trois à quatre ans. Des malus financiers sanctionneraient les manquements. Il n'en fallait pas moins pour que l'élu se voit accusé de ranimer la « guerre scolaire ».
Une offre adaptée aux enfants de la bourgeoisie
« Venez découvrir dans les podcasts "Les mixités dans l'enseignement catholique" les initiatives inspirantes qui esquissent un autre visage (10). » Piqué par la publication du « rapport Vannier-Weissberg », le SGEC déploie pour qui veut l'entendre un récit qui ne résiste pas à l'examen des faits. Le second degré de l'enseignement privé accueille désormais une majorité d'élèves issus de milieux favorisés - 55,4 % en 2021, contre 41,5 % en 2000 (11). « Nous subissons un phénomène sociodémographique lié à l'embourgeoisement des grands centres urbains », soutient le secrétaire général. Le sociologue Pierre Merle décrit plutôt une stratégie de montée en gamme de l'enseignement catholique, en particulier la fermeture de lycées professionnels, qui « a pour objectif et résultat une meilleure adéquation de l'offre (...) aux orientations scolaires les plus fréquentes des enfants des catégories favorisées », autrement dit « une "ghettoïsation par le haut" » (12).
« Vilipender l'ensemble de l'enseignement catholique n'a aucun sens. » À la tête du réseau catholique du diocèse de Sées, dans l'Orne, M. Romain Lhémery chapeaute une cinquantaine d'établissements, réunissant 10 000 élèves de la maternelle au lycée. En accord avec l'évêque, le directeur diocésain entend mettre à l'honneur « une spiritualité ouverte au champ des possibles dans le cadre d'une éducation intégrale. Dans nos établissements, nous proposons un chemin de foi, la catéchèse ne demeure qu'offerte. Nous sommes loyaux envers l'État, et respectueux des collectivités, à qui, d'ailleurs, nous faisons faire des économies. Nous rendons service au territoire ». Les 31 écoles sous sa responsabilité complètent l'offre éducative publique de cette terre rurale, mais pour combien de temps encore ? « Les classes ferment, sans grèves ni banderoles, mais ces dernières années, en raison de dotations en baisse, nous avons dû rendre à l'État l'équivalent de 30 emplois à plein temps », déplore M. Lhémery. Et les perspectives n'augurent rien de bon : « Selon les projections de l'Insee, la population entre 3 et 18 ans pourrait connaître une baisse de 24 % d'ici à 2030. Nous nous attendons à être fortement percutés. »
Pour sauver la petite école Saint-Joseph du Merlerault et renflouer ses caisses, on fait feu de tout bois. Lors de la kermesse, ce sont les parents qui installent le tivoli dans la cour, collectent auprès des entreprises locales les lots à gagner et préparent les victuailles. Les agriculteurs font de la retape en bordure de la départementale. Une bâche tendue sur des ballots de paille informe les automobilistes : « École Saint-Jo. Kermesse : jeux, viandes grillées... » Les commerçants du village offrent les grillades. En échange, la cantinière viendra parfois se fournir chez eux pour la demi-pension. Ce dévouement ne saurait pourtant suffire. C'est bien la fusion avec le collège Marie-Immaculée de Sées, dont elle est devenue une extension administrative, qui permet à l'école de tenir. Toutes les semaines, la directrice de l'établissement secondaire prête main-forte aux maîtresses suppléantes qui prennent en charge tous les niveaux. La démographie en berne n'explique pas à elle seule la baisse des effectifs. Dans ce petit coin de l'Orne, l'enseignement catholique sous contrat fait face à une âpre concurrence d'établissements de la même obédience hors contrat, ce qui n'est pas sans gêner l'évêque aux entournures.
En 1988, quelques prêtres intégristes fondent une société de vie apostolique : la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre. Elle possède aujourd'hui deux séminaires. Elle dirige aussi plusieurs établissements privés hors contrat, parmi lesquels l'Institut Croix-des-Vents, à Sées. À l'entrée de la petite cité médiévale, hauts murs, ferronneries de bonne facture et parc boisé dissimulent une chapelle et sept mille mètres carrés de bâtiments. « Dont deux mille restent à rénover », indique la présentation de la cagnotte, sur le site Internet de l'institut. Les frais de scolarité, qui peuvent dépasser 10 000 euros pour les lycéens, ne couvrent semble-t-il pas toutes les dépenses de l'établissement. « Si le salut des âmes n'a pas de prix, il nécessite des moyens concrets mis en oeuvre au service de l'éducation à la vérité ».
Les écoliers arborent un look très XIXe siècle. Veston bleu marine et culottes courtes pour les garçons, blouses indigo à petit col claudine et jupettes pour les filles. À partir du collège, la mixité n'est plus de mise (13). On insuffle une « pédagogie virile » et l' « amour de la civilisation européenne » aux seuls garçons. « Dans un monde liquide et sans repères, nous nous efforçons de transmettre à nos élèves un héritage historique et culturel pour faire d'eux des hommes enracinés. » Obligatoire le latin, tout comme le chant grégorien et polyphonique. Les cours de littérature font la part belle aux « classiques parfois oubliés par démagogie » tel Homère, ou Sylvain Tesson. En revanche, la « partie du programme relative à la sexualité humaine est reportée au lycée ». Outre les études surveillées, deux heures hebdomadaires de catéchèse et la pratique impérative du rugby achèvent de remplir l'emploi du temps.
Depuis 2001, le projet pédagogique porté à Croix-des-Vents aurait convaincu de nombreuses familles de venir s'installer dans les environs de Sées. Manquait pourtant un établissement secondaire d'élite pour les jeunes filles. Qu'à cela ne tienne ! En 2018, parents et membres de la Fraternité Saint-Pierre voient leurs efforts récompensés. Le conseil départemental de l'Orne leur cède, contre un loyer dérisoire, la jouissance d'un palais du XVIIe siècle attenant à la cathédrale. L'Institut d'Argentré - Sainte-Anne ouvre ses portes pour former « des femmes épanouies, sachant répondre à leur véritable vocation féminine, si malmenée aujourd'hui ». Si de nombreuses prières rythment les journées, il reste du temps pour étudier, l'histoire notamment. À l'occasion d'un projet sur Guillaume le Conquérant, les demoiselles d'Argentré ont reçu des « invités ». « Ces personnes sont venues en tenue médiévale normande (...), elles nous ont appris à broder au point de Bayeux ! », s'extasient-elles dans leur Gazette. Un cracheur de feu était également de la partie. Sur un ton non moins enthousiaste, un autre article rend compte du concours de crèches qui oppose les classes les unes aux autres avant Noël. Les sixièmes ont écrasé la compétition grâce à « un effet de lumière sur le petit Jésus », et remporté pour prix de leur victoire une boîte de chocolats.
En France, l'enseignement hors contrat ne scolarise que 1 % des élèves. Mais en une dizaine d'années, à la faveur de la croisade contre l'« ABCD de l'égalité » et de la Manif pour tous, de la vogue pour l'enseignement alternatif aussi, le nombre des écoles aurait plus que doublé (14). En 2023, on comptait 108 nouveaux établissements. La plupart d'entre eux ont pu bénéficier des conseils juridiques de la Fondation pour l'école (15), créée en 2008 par Mme Anne Coffinier, figure des milieux catholiques intégristes. Le gouvernement de M. François Fillon - avec M. Xavier Darcos à l'éducation nationale - la reconnaît d'utilité publique. Parce qu'elle assure aux donateurs d'appréciables déductions d'impôt, la fondation parvient à lever des fonds et à développer ses activités. L'année passée, les legs et donations lui ont permis de distribuer quelque 2 951 000 euros à 201 écoles « libres », aux deux tiers financés par les contribuables.
Pédagogie Montessori et vocations sacerdotales
« Certes, ce sont parfois de très petites structures, mais le "hors-contrat" représente 6,5 % des établissements secondaires de France », se réjouit M. Michel Valadier, qui pilote désormais la Fondation pour l'école. Avant cela, il dirigeait l'établissement Saint-Dominique du Pecq, un groupe scolaire qui dépend du très traditionaliste Institut du Christ roi souverain prêtre. Et la fonction lui a valu d'être fait chevalier de la Légion d'honneur en 2022. Assidu aux colonnes du Figaro ou de Valeurs actuelles comme aux matinales de Radio Courtoisie, il s'émeut de se voir associé à l'extrême droite. « Nous dispensons nos conseils à toutes les personnes qui nous sollicitent et qui s'engagent à respecter notre charte. Parmi les nouvelles écoles que nous accompagnons, beaucoup s'inspirent de la pédagogie Montessori. Quant aux établissements confessionnels, leur part demeure stable. » Les dix structures « abritées » par la Fondation pour l'école s'approprient curieusement les préceptes de la pédagogue italienne. Parmi elles, la Fondation Aristote édite gratuitement des manuels scolaires pour apprendre la grande histoire de France « par le coeur ». Excellence ruralités crée des écoles qui s'appuient sur l' « anthropologie classique issue de la culture grecque et chrétienne ». Quant à la Fondation Alliance Plantatio, elle favorise le déploiement d' « écoles paroissiales académiquement rigoureuses ».
« Chaque année, nous sommes à l'origine de 20 % des vocations sacerdotales. Gageons que les évêques seront bientôt plus enclins à nous accueillir sous les plis de leur soutane. » Pour M. Valadier, dans un contexte de déprise de l'Église de France, la distance entre le « sous-contrat » qui en dépend et le « hors-contrat » pourrait s'atténuer. Néanmoins, si l'alliance de circonstance est susceptible de séduire une partie de l'épiscopat, il n'est pas certain que la manne publique suive. L'enseignement catholique, qui ne peut se passer des subsides de l'État, y réfléchirait donc à deux fois. Dans un discours prononcé à la Chambre des députés en 1921, l'abbé Jules-Auguste Lemire allait jusqu'à s'opposer au versement de bourses pour les pupilles de la nation scolarisés dans les écoles « libres ». Cet ardent républicain, figure du catholicisme social, avertissait : « Quand on veut être libre, il faut savoir être pauvre. »

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