Comment l'enseignement catholique réagit aux témoignages de violences physiques et sexuelles, qui se multiplient depuis l'affaire Bétharram

 Publié   Mathilde Goupil

Article France Info 

Certains collectifs de victimes ne se satisfont pas des excuses, de la promesse de "réflexion" et des quelques annonces de la part des responsables du secteur. Ces derniers assurent que les conditions de scolarisation ont "évolué" depuis l'époque des faits dénoncés.

"Soit on continue de fermer les yeux et d'être complices, soit on agit." Élève à Notre-Dame de Bétharram, près de Pau (Pyrénées-Atlantiques) entre 1989 et 1990, Pascal Gélie a porté plainte en mai, pour "violences sur mineur de moins de 15 ans", contre d'anciens membres de l'équipe éducative. Alors que le rectorat doit mener une inspection de son ancien établissement, lundi 17 mars, il attend des "réponses" de l’État et de l'enseignement confessionnel, confronté à une vague de témoignages depuis le début de l'année.

Dans le sillage d'ex-élèves de Notre-Dame de Bétharram, de très nombreux anciens écoliers d'autres établissements catholiques ont dénoncé des sévices physiques et sexuels subis depuis les années 1950. Plusieurs ensembles scolaires du Sud-Ouest sont ainsi concernés, comme Saint-François-Xavier à Ustaritz (Pyrénées-Atlantiques) ou Notre-Dame du Sacré-Cœur à Dax (Landes). Mais aussi d'autres ailleurs en France, comme Saint-Pierre au Relecq-Kerhuon (Finistère).

"C'est affreux et inqualifiable"

Face à ces témoignages, les cadres de l'enseignement privé tentent de faire face. "Que l'école catholique ait pu à ce point trahir son projet et la confiance des élèves, c'est affreux et inqualifiable", réagit le secrétaire général de l'enseignement catholique, Philippe Delorme, auprès de franceinfo. Il reconnaît néanmoins que "les méthodes éducatives étaient particulièrement affreuses jusqu'aux années 1970". "A mon arrivée, il y a vingt ans, on m'avait parlé de paires de claques et d'une façon de faire qui datait de l'Ancien Régime", se remémore aussi Emmanuel Ortolo, directeur diocésain des Landes et chef d'établissement de Notre-Dame du Sacré-Cœur, à Dax.

En revanche, l'ensemble des responsables interrogés assure découvrir les cas de violences sexuelles. "Pour la quasi-totalité des victimes, nous avons été mis au courant par les médias", a déclaré Marc Aillet, évêque du diocèse de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), lors d'une conférence de presse, jeudi. "J'ai été dans le petit séminaire à côté de cet établissement [Notre-Dame de Bétharram] pendant huit ans et je n'ai jamais imaginé ces choses-là", a promis Laurent Bacho, prêtre et porte-parole de la congrégation du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram, qui a fondé l'école.

L'ampleur des violences sexuelles sur mineurs commises au sein de l'Eglise est pourtant documentée. Dans son rapport(Nouvelle fenêtre) paru en 2021, la Commission indépendante sur la pédocriminalité dans l'Eglise catholique (Ciase) a estimé à 330 000 le nombre de victimes entre 1950 et 2020. Près d'un tiers (30%) des faits ont eu lieu dans les établissements et internats scolaires, "premier lieu des violences sexuelles" contre les mineurs au sein de l'Eglise. Les victimes sont très majoritairement (83%) des garçons, âgés pour la plupart (62%) de 10 à 13 ans. Les sévices sexuels s'inscrivent "dans un continuum de violences pédagogiques", relève aussi la Ciase.

Jusque dans les années 1990, les faits, même connus, sont très peu dénoncés par l'encadrement scolaire à la justice, constate le rapport. Et ne donnent pas plus souvent lieu à des sanctions canoniques.

"On déplaçait les prêtres, on étouffait sans doute les choses pour protéger l'image de l'institution."

Marc Aillet, évêque de Bayonne

lors d'une conférence de presse, le 13 mars

"Cette loi de l'omerta était générale" dans la société, assure l'évêque de Bayonne. "Dans les congrégations religieuses, qui jouent un rôle important dans l'enseignement catholique, la culture du silence, inhérente à l'Eglise, est redoublée du fait de l'obéissance due au supérieur, et d'une culture corporatiste qui incite à garder le silence au sein de la communauté et à protéger ses membres", nuance l'historienne Agnès Demazières. "Ces congrégations exercent aussi une force d’attraction sur des personnalités perverses du fait de ce climat de silence et d’un accès facile à des enfants et des personnes vulnérables", avance la spécialiste de l'histoire du christianisme, autrice de Sans loi ni foi : Prêtres et violences sexuelles. Au cœur du système catholique.

Des mesures mises en place dès la fin des années 2010

Au fil du temps, la part des violences sexuelles commises dans les établissements scolaires diminue, passant de 36,3% des abus, jusqu'en 1969, à 8,9% depuis 1990, note la Ciase, du fait de "la réduction de la place des internats" et de "la professionnalisation des maîtres de l'enseignement privé" à la place des religieux. Parallèlement, les pratiques de l'Eglise évoluent dans les années 2010, en lien avec "la constitution d'associations de victimes de violences sexuelles (...) et la publicité croissante faite aux affaires relatives à ces crimes et délits". 

En 2016, la Conférence des évêques de France demande la création d'une cellule d'écoute pour les victimes dans chaque diocèse, et la loi dite "Villefontaine" oblige la justice à signaler à l'Education nationale les mises en examen et condamnations de ses personnels pour des faits graves. En 2018, l'enseignement catholique se dote d'un programme de protection des publics fragiles(Nouvelle fenêtre), qui codifie les procédures d'alerte en cas de violences physiques, morales ou sexuelles sur un élève. Depuis 2021, l'ensemble des établissements publics et privés ont aussi la possibilité de contrôler le casier judiciaire des candidats lors du recrutement.

"L'enseignement catholique a avancé en même temps que la société, qui a fait beaucoup plus de place à l'enfant ces dernières années", résume Vincent Destais, directeur diocésain des Pyrénées-Atlantiques. "De tels faits ne pourraient avoir lieu aujourd'hui sans être signalés et immédiatement stoppés", estime Romain Clercq, directeur de Notre-Dame de Bétharram.

"Les révélations récentes parlent du passé. Elles n'engagent pas une réaction immédiate, une correction de nos pratiques éducatives actuelles."

Pantxika Lopepe, directrice du collège Saint-François-Xavier à Ustaritz

à franceinfo

"Il y a des procédures en place. On ne va pas dans la chambre d'un enfant tout seul, par exemple. Les chefs d'établissement sont formés. (...) On a vachement évolué", martèle Emmanuel Ortolo, de Notre-Dame du Sacré-Cœur, à Dax.

Un "important délai nécessaire à la libération de la parole"

"Dire qu'il n'y a plus de problème aujourd'hui c'est faux et archi-faux, c'est encore trahir les victimes", déplore Pascal Gélie, ancien élève de Notre-Dame de Bétharram, où certains témoignages font état de violences jusqu'en 2016, relate France 3 Nouvelle-Aquitaine(Nouvelle fenêtre).

Ces dernières années, plusieurs affaires ont été portées en justice. Parmi d'autres exemples : un ancien maître d'internat de Stanislas à Paris a été condamné à un an de prison avec sursis en septembre pour des violences sur six élèves commises entre 2012 et 2018, rapporte France 3 Paris Ile-de-France(Nouvelle fenêtre). L'ex-directeur adjoint de Saint-Michel d'Annecy (Haute-Savoie) a été condamné en 2021 à trois ans d'emprisonnement, dont un an avec sursis, notamment pour agressions sexuelles sur mineurs en 2018, rappelle France 3 Auvergne Rhône-Alpes(Nouvelle fenêtre).

Confrontés à ces cas récents, les cadres de l'enseignement catholique y voient cependant des faits isolés et non des violences "systémiques".

"Retrouver dans l'enseignement catholique, en 2025, le genre de système qui a existé à Bétharram, ça me paraîtrait très très étonnant."

Emmanuel Ortolo, directeur diocésain des Landes

à franceinfo

Si elle constate que les violences dans les établissements scolaires "semblent se tarir dans les années 1980", la Ciase signale quand même qu'"en raison de l'important délai nécessaire à la libération de la parole, il est probable que des personnes victimes dans les années les plus récentes n'ont pas encore parlé".

"Quand cette réflexion aura abouti, je ferai des annonces"

Certains responsables de l'enseignement catholique promettent néanmoins d'aller plus loin. La congrégation de Bétharram a annoncé début mars le lancement d'une commission d'enquête indépendante, dans les 15 pays où elle est implantée. Elle s'est également engagée à indemniser les victimes de violences sexuelles commises dans ses murs, même quand les auteurs sont des laïcs. L'institution a aussi retiré au père Henri Lamasse, qui a reconnu une agression sexuelle en garde à vue, la possibilité de célébrer la messe en public, avant une potentielle sanction du Vatican, a fait savoir l'évêque de Bayonne(Nouvelle fenêtre).

D'autres cadres disent réfléchir à des améliorations, avec plus ou moins de célérité. Le secrétaire général de l'enseignement catholique, Philippe Delorme, cherche le moyen de renforcer les contrôles exercés par la tutelle des établissements scolaires – soit une congrégation religieuse, soit le diocèse dans lequel est implantée l'école. Il souhaite aussi "améliorer la formation des personnels" au recueil de la parole de l'enfant et aux procédures de signalement, et s'assurer que les remontées de cas problématiques parviennent aux instances "au-dessus" du diocèse, ce qui n'est pas "toujours" le cas. "Quand cette réflexion aura abouti, je ferai des annonces", promet-il.

De son côté, Pierre-Vincent Guéret, le président de la Fédération nationale des organismes de gestion de l'enseignement catholique (Fnogec), qui regroupe les associations employant le personnel non-enseignant des établissements catholiques, se dit favorable au renforcement des contrôles dans les établissements. Tout en refusant de les prendre en charge.

"Les pouvoirs publics n'en font pas assez, mais nous on n'est pas policiers, c'est pas notre job de faire des enquêtes."

Pierre-Vincent Guéret, président de la Fnogec

à franceinfo

Dans un courrier aux membres de la fédération, fin février, il a appelé à la fermeté "lors du traitement de situations de personnels défaillants" et au contrôle strict des casiers judiciaires. "On a pu avoir des remarques de rectorats sur la difficulté de contrôler trop de casiers", assure-t-il, espérant du ministère une solution pour simplifier la démarche. Un rapport parlementaire(Nouvelle fenêtre) estimait en 2019 que l'Education nationale avait "nettement renforcé les contrôles autour de ses recrutements" mais qu'il existait "des marges de progression" pour le contrôle du personnel non-enseignant.

Contacté, le ministère de l'Education nationale n'a pas répondu à franceinfo. La ministre, Elisabeth Borne, rappelait mi-février qu'une circulaire de juin 2024 prévoit déjà le renforcement des contrôles dans les établissements privés sous contrat. "Les contrôles de l'Etat ne permettent pas de détecter ce qui est de l'ordre de crimes", estime cependant Pierre-Vincent Guéret, le président de la Fnogec. "Aucun contrôle ne peut détecter une maltraitance si vous n'allez pas la chercher : pour ça, il faut auditionner 100% des élèves."

Face aux critiques, Elisabeth Borne a promis, lundi, un élargissement du périmètre des contrôles, qui devront évaluer le climat scolaire et s'assurer de l'absence de maltraitances envers les élèves. Les équipes chargées de les mener seront également renforcées. La remontée des faits de violences dans l'enseignement privé sous contrat sera aussi rendue "obligatoire" par décret, a-t-elle promis. Les élèves en internat devront par ailleurs répondre à des questionnaires anonymes chaque trimestre.

Imprescriptibilité des crimes sexuels et réparation financière

Au-delà des décisions annoncées par la congrégation de Bétharram, les propositions de l'enseignement catholique sont loin de satisfaire les collectifs de victimes et les syndicats enseignants du privé. "L'Etat devrait fermer les internats", tranche Franck Pécot, secrétaire général du Snep-Unsa, soulignant que ces derniers devaient seulement servir à "scolariser des gamins qui vivent loin" des autres établissements scolaires. Il réclame aussi davantage "de médecins et d'infirmiers scolaires", qui peuvent aider à repérer les violences, alors que leur manque est encore plus criant dans le privé que le public, notait la Cour des comptes(Nouvelle fenêtre) (document PDF) en 2020.

Plusieurs organisations enseignantes exigent surtout une reprise en main de l'enseignement privé par l'Education nationale. " Aujourd'hui, les chefs d'établissements se désignent par cooptation" et cultivent encore largement le "pas-de-vagues" pour sauvegarder "les intérêts financiers" du privé, estime une enseignante membre du collectif Stop aux souffrances dans les établissements catholiques. L'organisation appelle à ce que le chef d'établissement soit désigné par l'Education nationale, après obtention d'un concours, comme dans le public.

De leur côté, de nombreuses victimes réclament l'imprescriptibilité pour les crimes sexuels commis à l'encontre des mineurs, une piste écartée par la Ciase. Elles souhaitent également l'ouverture des archives des établissements scolaires, des diocèses et des congrégations pour que les auteurs d'agressions soient entendus par la justice. Enfin, elles demandent l'élargissement de la réparation financière à l'ensemble des victimes de pédocriminalité au sein de l'Eglise. "Mettre en place des cellules d'écoute, c'est très bien, faire de la sensibilisation des profs, c'est très bien, lance Antoine Garapon, président de la Commission reconnaissance et réparation. Mais réparer les dégâts qu'on a commis en payant, c'est autre chose. Ça veut dire qu'on prend vraiment au sérieux ce qui s'est passé."

 

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