«Il faut quand même que ça rapporte un peu»: entre quête de rendement et foi, la finance catholique cherche son chemin
RÉCIT - Dans les congrégations religieuses, des économes cherchent à faire fructifier les bas de laine pour faciliter la vie de la communauté. Mais en la matière, l’Église tâtonne encore pour orienter les choix d’investissement.
Quand on lui parle placement, sœur Michelle*, cheveux grisonnants et sourire avenant, n’y va pas par quatre chemins. « Il faut quand même que ça rapporte un peu», confesse-t-elle. Dans sa congrégation de l’Est de la France, qui compte une centaine de religieuses, parler argent n’est plus tabou. « On a de petits salaires, précise-t-elle. Cet argent nous permet de vivre. » La congrégation possède de l’immobilier , de l’assurance-vie. De quoi faire fonctionner le monastère, sans extras. Alors quand il s’est agi d’apprendre à faire fructifier le bas de laine de la communauté, tout en respectant les paroles de l’Évangile, sœur Michelle n’a pas hésité. Elle s’est inscrite à l’Institut des hautes études en finance religieuse (IHEFR), fraîchement créé, pour y suivre une formation. Une première en France.
Sous les voûtes du XIIIe siècle du Collège des Bernardins, à Paris, l’auditorium a d’ailleurs fait salle comble, en cette journée inaugurale du 27 janvier. Des banquiers tirés à quatre épingles, un évêque bardé d’une grande croix, des religieuses en tuniques noires et col blanc. Tous sont venus écouter la bonne parole. François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France en personne, y a fait une apparition. « L’objectif de cette formation est de réfléchir sur la façon dont la finance résonne avec la tradition chrétienne », explique Paul de Rochebouët, secrétaire général du Collège des Bernardins.
Ce sujet a parfois été sulfureux au sein de l’église. Jusqu’au Saint-Siège. La banque de la cité papale a défrayé la chronique dans les années 1980. « En 2014, quand je suis arrivé à la Banque du Vatican, les pratiques n’étaient pas celles d’aujourd’hui, raconte Jean-Baptiste de Franssu, le président de l’Institut pour les œuvres de religion (IOR). Quoi qu’ait dit le Pape le dimanche lors de l’Angélus, on faisait le contraire, dans la gestion des portefeuilles, le lundi », reconnaît le financier. Un temps désormais révolu assure-t-il, onze ans après son arrivée.
Ces dernières années, l’établissement a fait évoluer ses pratiques pour les mettre au niveau des standards bancaires classiques. Le manque de professionnalisation qu’a constaté Jean-Baptiste de Franssu à son arrivée « n’est pas différent de ce que beaucoup de congrégations ou diocèses vivent aujourd’hui », relève-t-il. Les économes des congrégations sont souvent bombardés là sans rien n’y connaître. « La première étape, c’est apprendre la différence entre une action et une obligation », détaille Jérôme Coursier, le président de l’association Ethique et Investissement, qui aide les religieux à mieux investir. Mais quand on évoque les labels de finance responsable, c’est la brasse coulée. »
Zone grise
Ces tâtonnements contrastent avec la dynamique de la finance islamique, dont les principes ont été fixés dans les années 1940. Une différence qui se mesure notamment au poids des encours : 5000 milliards de dollars en 2025 pour la finance islamique (+250 % depuis 2014), selon l’estimation des Nations unies, contre quelque 1800 milliards pour la finance chrétienne – l’argent détenu par l’Église, les congrégations, et les chrétiens allant à la messe. Le boom de la finance «charia» compatible est en partie attribuable aux pétrodollars du Moyen-Orient, mais pas uniquement. « Le mode de décision y est beaucoup plus centralisé,rappelle Jean-Baptiste de Franssu. Les grands imams éditent des règles, qui s’appliquent. Dans le monde catholique, il n’y a pas un prêtre qui fait le tour des paroisses pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Nous sommes structurés très différemment.»
Jusqu’à très récemment, l’Église catholique n’avait d’ailleurs pas de doctrine explicite sur les placements. Peut-être parce que l’interdiction de l’usure au Moyen Âge a contribué à rendre le sujet inflammable. L’argent est certes présent dans les écritures, et aujourd’hui dans les prises de positions du Pape François. « Les principes de la finance au sein de l’église, c’est 2000 ans de tradition », résume Olric de Gelis, théologien et directeur du pôle recherche du Collège des Bernardins. Mais sans que cela se traduise en recommandations applicables en matière d’investissement financier. «L’argent doit servir et non gouverner», a rappelé récemment le Saint-Père.
En 2022, le texte « Mensuram Bonam » a été publié par l’académie pontificale pour essayer de clarifier les choses. Ce document d’une cinquantaine de pages a pour socle la doctrine sociale de l’église (DSE) (dignité de la personne, bien commun...), née fin XIXe, et l’articule avec les principes de bonne gestion financière. Les préconisations peuvent être très concrètes, mettant en avant de «bons outils» tels que « les fonds communs de placement» ou les actions. Ce vade-mecum invite aussi les congrégations et les diocèses à tirer parti de leur rôle d’actionnaires pour « influencer les entreprises dans lesquelles elles investissent ». En revanche, il n’est pas question de spéculer ou d’accumuler. Le texte fixe aussi des lignes rouges en excluant certains secteurs d’activité (contraception, recherche sur les cellules souches, exploitation des enfants...).
Un éclairage précieux, notamment quand il s’agit de se frayer un chemin dans le maquis des placements responsables (labels ISR, ESG...), censés trier le bon grain de l’ivraie mais qui trouvent vite leurs limites aux yeux des religieux. « C’est le minimum pour éviter les voyous, mais ce n’est pas suffisant », fait valoir Régis Rougenin-Baville, économe au Diocèse de Rennes, venu se former à l’IHEFR. Les mailles du filet sont jugées trop larges. «Il y a une zone grise énorme,poursuit le gestionnaire, reprochant à certains fonds d’être des poupées russes. «Il est difficile de savoir exactement ce qu’il y a dedans », poursuit le gestionnaire.
Une initiative déjà en 1983
La question du rendement se pose aussi. « Les conseillers bancaires font les gros bras quand un placement fait plus 20 %. Mais ce n’est pas ce qu’on demande », raconte Julie*, économe d’une petite congrégation dans le Sud de la France. On veut que l’argent serve aussi nos valeurs. »Pour autant, ces communautés ont aussi besoin de faire fructifier leurs avoirs. « Soyons réalistes, il faut un minimum de rentabilité »,confirme sœur Anne, d’une congrégation de l’Ouest de la France, dont les placements servent à financer la formation des novices.
L’offre bancaire, davantage tournée vers le grand public, ne répond pas vraiment aux attentes des religieux. Les banques restent pourtant encore aujourd’hui l’interlocuteur privilégié des congrégations. « La religieuse du fin fond de la Bretagne place l’argent dans l’agence bancaire de son village ,constate Paul de Rochebouët. Elle n’a souvent pas beaucoup de choix. Si elle veut soutenir la vaccination dans les pays pauvres ou la reforestation, cela risque d’être compliqué. »
Des Sicav d’inspiration chrétienne existent néanmoins. La première, NS 50, a été lancée en 1983, à l’initiative d’une religieuse, sœur Nicole Reille. « Elle avait été la première à comprendre, dans les années 1970, qu’il fallait investir dans les actions pour financer la fin de vie des sœurs. Cela avait créé un tollé au sein de sa congrégation », rappelle Michelle Bernard-Royer, chargée de mission chez Ethique et Investissement. Mais il ne s’agissait pas que de faire fructifier l’argent en Bourse. Elle allait interpeller le patron de Total, les syndicats, elle croyait au dialogue. »
Fonds inspirés de la doctrine chrétienne
Cette histoire a depuis fait école. La communauté Saint Martin a lancé la Sicav pro Clero en 2012. Un fonds diversifié (actions, obligations) «éthique», dont une partie des actifs finance la formation des prêtres, et qui porte la bonne parole, dans les assemblées générales des entreprises où il est présent. L’occasion de nouer le dialogue avec les dirigeants et de mettre en avant certains sujets. « C’est comme partout, si le dossier n’est pas en haut de la pile, il n’est pas traité », indique Olivier Deguerre, président de Phitrust, une société de gestion qui promeut la finance à impact.
Des sociétés comme Amundi, Degroof Petercam, Allianz, Delubac.., ont des fonds qui s’inspirent directement de la doctrine sociale de l’église. Plus récemment, en 2022, le Secours catholique a lancé, avec l’assureur Generali, le contrat Kaori-vi. L’allocation, elle aussi inspirée de la DSE, « intègre des supports sélectionnés pour leur pratique vertueuse » et répond à des « exigences éthiques et financières ».
Pour autant ces produits sont bien souvent méconnus des religieux. « C’est tout le paradoxe. La conférence des Evêques de France, qui fait autorité, dresse une liste des fonds qui respectent les principes chrétiens, mais les économes ne vont pas s’en inspirer », regrette Jean-Baptiste de Franssu. À leur décharge, rien dans le nom de ces produits n’indique leur inspiration. « Notre contrat n’est pas un placement pour les chrétiens , même si ces derniers se retrouveront dans notre démarche, justifie François Soulage, président du comité d’éthique de Kaori. Il faut éviter tout risque d’enfermement. »
Faible levier d’action
D’ailleurs, mettre en avant le côté confessionnel d’un placement n’est pas forcément synonyme de succès en France. Des contrats qui se voulaient compatibles avec la « Charia » (pas d’intérêts, pas de spéculation, pas d’alcool ou de jeux d’argent...) lancés en 2013 par les assureurs Swiss Life ou Vitis Life (un assureur luxembourgeois) n’ont ainsi jamais trouvé leur public. Quelques produits sont néanmoins accessibles dans l’Hexagone. Le géant Blackrock propose par exemple un ETF Monde « MSCI World Islamic », un panier « charia» compatible. On y trouve notamment des actions Microsoft ou Tesla.

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