« C’était le Roi Soleil, il avait un droit de cuissage » : première journée de procès éprouvante pour l’ex-directeur de Saint-Joseph, accusé de harcèlement
Ce jeudi s’est tenue la première journée d’audience dans l’affaire de
harcèlement moral et sexuel dont est accusé Dominique Devos, l’ancien
directeur du collège Saint-Joseph à Arras, dans les années 2010.
L’homme, 57 ans, dit regretter des propos déplacés, invoquant la
maladresse. Le dossier compte neuf victimes. Plaidoiries et réquisitions
ce vendredi.
Article La Voix du Nord
jeudi 28 novembre 2024 - Samuel Cogez
Quels sont les faits reprochés à Dominique Devos ?
L'ancien directeur de Saint-Joseph est renvoyé devant le tribunal d'Arras pour harcèlement moral, essentiellement, et sexuel sur neuf femmes au total, dans les années 2010. Une employée d'entretien, des secrétaires, trois enseignantes et les deux directrices d'école successives. La première journée d'audience s'est tenue ce jeudi.
Le harcèlement sexuel tout d'abord. Une employée affirme qu'il lui a caressé la cuisse, lui tirait le soutien-gorge. « Une heure à l'hôtel, c'est deux heures de rattrapées », lui aurait-il glissé. Une secrétaire dit aussi qu'il l'aurait caressée, jeté des trombones dans son décolleté, jusqu'à faire des propositions déplacées.
Le harcèlement moral ensuite. On parle ici de brimades, vexations ou moqueries. Sur la coiffure, les tenues, le physique (« Tu ne passeras bientôt plus les portes »), tenant des propos tantôt grivois, tantôt « assassins ». Trois femmes racontent qu'il écrivait souvent sur les bras des gens.
Une secrétaire raconte aussi les explosions de colère, les coups de pied dans les portes. Un jour, il aurait tout renversé de son bureau, le jugeant en désordre. Elle doit tout ramasser, seule, sa collègue ayant reçu l'interdiction de l'aider. Deux ex-secrétaires abondent : « Parfois il était calme, parfois il explosait ». L'une a démissionné pour ces raisons, épuisée.
Le sort des deux anciennes directrices sera évoqué ce vendredi matin.
Maladroit, badin, stressé : la défense ambiguë de M. Devos
Interrogé longuement,Dominique Devos, grand, cheveux longs, élégant et volubile, se dit « effaré » : « Je suis désolé mais en même temps je ne comprends pas tout ». L'ancien directeur, autrefois prof à Saint-Charles, jure d'abord n'avoir jamais eu conscience ou l'intention de faire du mal. Il admet cependant des propos déplacés, entend que ses réflexions aient pu être mal vécues, mais se réfugie derrière son côté « badin », « blagueur » et « maladroit ».
Il nie en revanche farouchement les accusations de harcèlement sexuel. Derrière lui, son épouse est de marbre. « Je suis un homme heureux dans mon mariage » jure-t-il. Les gestes déplacés ? « Jamais », pas plus que les blagues graveleuses. La poubelle renversée ? « Pour ranger ».
« Mais pourquoi elles inventeraient cela ? » interroge le président. « Pour m'imputer leur mal-être, parce qu'elles ne sont pas bien », répond-il. Dans la salle, les plaignantes soufflent. Il invoque aussi les tensions internes après la fusion Saint-Joseph – Jeanne-d'Arc.
Pourtant, des signaux d'alerte étaient apparus dès 2012, quand un collectif d'une vingtaine d'enseignants était monté au front pour dénoncer un malaise. M.Devos était montré du doigt pour ses méthodes et son comportement « imprévisible », « impulsif », sans ménagement. Le diocèse l'avait alors recadré.
Une personnalité très clivante
Adoré par certains, honni par d'autres, M.Devos est une personnalité clivante. Même les experts ne sont pas d'accord entre eux. Quand la première expertise psychologique parle de « perversité », de « volonté de faire mal évidente », de traits « mégalomaniaques, narcissiques et hystériques », la seconde est plus rassurante.
La centaine de témoignages recueillis sont soit positifs, soit négatifs, mais rarement neutres.
« Je veux bien entendre qu'il faut de l'empathie, mettre du lien, mais il y a aussi la réalité du quotidien , répond le prévenu. Je ne cherche pas d'excuses, j'aurais dû faire plus d'efforts ».
Paroles de victimes : « C'est normal, c'est M.Devos »
– Une employée autrefois à l'accueil : « C'était mon premier jour. Il a pris une chaise, s'est assis à côté de moi et m'a caressé la cuisse. Je lui ai fait une remarque qu'il a mal prise, il est parti en claquant la porte. J'ai demandé à mes collègues ‘ Qu'est-ce que c'est que ça ? ' Elles m'ont dit ‘ C'est normal, c'est M.Devos ' ».
– « C'était un challenge : plus il arrivait à faire pleurer, plus il continuait ». L'agent d'accueil.
– Une secrétaire : « Si ma collègue n'avait pas fait la démarche, j'aurais gardé ça pour moi. Un mois avant qu'elle porte plainte, je lui avais dit que pour que ça change, il faudrait que je me pende dans le bureau ».
– Une ancienne agent d'entretien « Il parlait tout le temps de sexe, qu'il était bien gaulé, il parlait de ma poitrine. Il me rabaissait tout le temps aussi. Il savait que j'avais une perruque, il me disait que lui ses cheveux tenaient sur sa tête. Il détruit les gens autour de lui ».
– « Il se prenait pour le Roi Soleil, il avait un droit de cuissage. » D'une enseignante, décédée.
Des caméras envahissantes et… illégales
Deux caméras à l'extérieur, une vingtaine à l'intérieur dans le hall, l'infirmerie, l'accueil… : pourquoi un tel déploiement de vidéosurveillance ? Pour la sécurité, « en cas d'incident », argue M.Devos, rappelant fugue ou intrusions passées. Les plaignantes ne voient pas les choses ainsi. Selon elles, c'était pour surveiller. « J'ai autre chose à faire que regarder des caméras », s'agace-t-il.
Des plaignantes se sentaient pourtant épiées. L'une reçoit un message lui demandant ce qu'elle fait dans le hall. Il pouvait regarder les images en direct depuis son téléphone portable, même en vacances. Absent, il envoie ainsi ces messages : « Pourquoi vous portez une écharpe ? », « Vous direz à votre collègue que ses nouvelles lunettes sont très jolies ».
En outre, les caméras n'avaient aucune existence légale. Même si certaines ont été implantées avant l'arrivée de M.Devos en 2000, la démarche de régularisation n'est intervenue… qu'en 2017. L'usage des vidéos ou des captures d'écran reste flou. Certaines, remontant à 2012, ont été retrouvées dans l'ordinateur de M.Devos. Elles auraient dû être détruites après 30 jours.

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