Au lycée catholique Le Caousou, les dérives conservatrices de la direction
Censure d'associations jugées trop "militantes", tabous sur les enseignements liés à la sexualité et refus d'exposer les élèves aux caricatures de Charlie Hebdo... Dans cet établissement privé toulousain, la direction impose ses valeurs morales et catholiques rigoristes. Une posture dénoncée par plusieurs professeurs, qui pose question pour un lycée sous contrat.
Publié le 30 septembre à 18h43, par Guillaume Bernard Article Mediacités - Toulouse
Au Caousou, établissement privé toulousain d'enseignement catholique bien réputé pour son classement dans le palmarès des lycées, la liberté pédagogique est respectée... à condition qu'elle ne contrevienne pas à la morale chrétienne. Et pour préserver cette dernière, la direction va plus loin que d'autres établissements affichant tout autant leurs valeurs religieuses. Les récents démêlés d'un enseignant avec sa hiérarchie en sont la parfaite illustration.
Professeur agrégé d'histoire, Chafik Benchekroun enseigne depuis huit ans dans cet établissement catholique privé sous contrat, niché au cœur de la Côte pavée. En novembre 2022, il souhaite faire intervenir dans une classe de cinquième l'association SOS homophobie dans le cadre d'un cours sur les discriminations, au programme de l'enseignement moral et civique (EMC).
Comme le prévoit la procédure, il contacte alors Sébastien Goulut, son chef d'établissement pour lui demander son autorisation. Dans un échange de courriels, que Mediacités a pu consulter, ce dernier coupe aux envies du professeur. "Il est nécessaire d'aborder ce sujet délicat de l'homophobie en l'insérant dans un projet plus global avec l'ensemble des discriminations, handicap, racisme, antisémitisme, sexisme, inégalités sociales", écrit Sébastien Goulut, avant de se dire "réservé" concernant l'Association SOS Homophobie, du fait de "leur côté militant qui pourrait heurter des élèves de cinquième".
Refroidi par cette réponse, Chafik Benchekroun annule son projet. Pour rappel, l'homophobie, ce "sujet délicat" dont parle le directeur fait partie des discriminations condamnées dans le droit français depuis 2003.
Un établissement privilégié, et en tête des classements
Le Caousou est un établissement scolaire privé sous contrat qui scolarise des élèves de la maternelle au BTS. Classé parmi les cent premiers lycées de France (à la 66è place), il affiche 100% de réussite au bac et au brevet et se veut un établissement d'excellence, fréquenté par un public aisé -indice de position sociale (IPS) de 143.4, le plus élevé de l'académie. Les enseignants, salariés de droit public, sont payés par l’Éducation nationale.
Le Planning familial interdit d'accès
L'enseignant ne renonce pas à sensibiliser ses élèves aux problématiques qui les concernent. En janvier 2024, il propose cette fois que le Planning familial intervienne "pour informer les élèves sur le droit à l'avortement en France dans le cadre du cours d'Histoire en terminale". Épaulé par Véronique Bernard, la directrice pédagogique du second degré au sein de l'établissement, Sébastien Goulut répond par mail qu'il "ne peut accéder à sa demande", car "le planning familial est une association militante qui défend le droit à l'avortement et à la contraception". Peut-être ignore-t-il que l'avortement est légal depuis 1974 et inscrit dans la Constitution depuis mars 2024.
Sébastien Goulut poursuit : "Le Planning familial peut prendre des positions susceptibles de susciter des polémiques dans l'établissement comme ce fut le cas par le passé dans d'autres établissements privés." Le directeur rappelle ensuite à l'enseignant que l'établissement fait régulièrement appel à l'Avras (Accompagnement vie relationnelle affective et sexuelle) pour sensibiliser les élèves à cette thématique.
"Venir parler de comment est-ce qu'on peut accéder à l'avortement et à la contraception n'est pas une position militante"
Contacté, le Planning familial 31 se dit étonné par ce refus. "'Venir parler de comment est-ce qu'on peut accéder à l'avortement et à la contraception n'est pas une position militante", martèle Élie, coordinateur du planning familial 31. "D'autant plus lorsqu'il s'agit d'intervenir dans le cadre d'un cours d'histoire et d'aborder la mémoire de la lutte féministe", ajoute Magalie, bénévole au sein de l'association.
Même étonnement du côté de la CGT Enseignement privé : "Dans le privé, le chef d'établissement est propriétaire des lieux, il a le droit de refuser l'entrée à qui il veut. En revanche, le rectorat pourrait considérer que ces motifs de refus ne sont pas légitimes, puisqu'on parle d'association reconnue, agréée par l'État qui intervient dans de nombreux établissements scolaires", expose François Prat.
Un professeur pas soutenu par le rectorat
Échaudé, Chafik Benchekroun ose une troisième proposition en février 2024. Cette fois-ci, c'est l'association "Contact de parents d'enfants LGBTQI+" qu'il souhaite inviter. Comme les autres, celle-ci est recalée par la direction.
Son directeur ne se donne même plus la peine d'argumenter. "Pour les raisons déjà évoquées lors de nos précédents échanges, je ne puis accéder à votre demande", indique Sébastien Goulut, dans un courriel lapidaire. "Est-ce que la lutte contre l'homophobie vous dérange ?", lui rétorque Chafik Benchekroun dans son mail resté dans réponse.
Après avoir essuyé trois refus, l'enseignant décide d'en informer ses supérieurs hiérarchiques au rectorat. "Moi et d'autres professeurs, nous nous sentons de plus en plus seuls pour défendre les valeurs de la République laïque, qui nous salarie, face au sentiment d'impunité d'un intégrisme de plus en plus affiché", écrit-il le 1er avril 2023 au rectorat de l'académie de Toulouse.
Le rectorat reçoit l'enseignant le 11 avril suivant, accompagné de Yassine Benqadi, syndicaliste au SREP-CFDT. "Il nous dit que Monsieur Chafik Benchekroun créait une relation de travail complexe avec son chef d'établissement, en se saisissant de ces sujets-là, se remémore le cédétiste. Le rectorat a confirmé qu'il n'interviendrait pas auprès du chef d'établissement." Chafik Benchekroun résume avec ses mots : "Je ne me suis pas du tout senti soutenu par mon inspecteur d'histoire et géographie", déplore-t-il. Contacté par Mediacités, le rectorat n'a pas répondu à nos sollicitations.
Interrogé au sujet de ses refus successifs, Sébastien Goulut assume ses décisions. Dans une réponse écrite à Mediacités, il rappelle que "les autorisations pour les intervenants extérieurs dans les collèges et lycées relèvent de la compétence du chef d'établissement". Sans s'étendre sur ce sujet précis (Voir en Coulisses), il argue aussi que les invitations "relevaient de la demande d'un seul enseignant et ne faisaient nullement l'objet d'un consensus".
Pas de caricatures sur Jésus et Mahomet
Il n'empêche. S'il ne va pas toujours jusqu'à la censure, l'interventionnisme de la direction en matière pédagogique est récurrent.
En janvier 2023, deux mois à peine après avoir proposé la venue de SOS homophobie, Chafik Benchekroun souhaite revenir avec ses élèves de Terminale sur l'assassinat de Samuel Paty, en montrant des caricatures de Charlie Hebdo lors d'un cours d'éducation morale et civique (EMC).
Conscient d'être sur un terrain glissant, il anticipe les protestations de certaines familles. "Je me permets de vous informer en avance, car je sais qu'il s'agit d'un sujet sensible qui peut déplaire à certains parents, et que je pourrais donc avoir besoin de votre soutien face à d'éventuels soucis", écrit-il à Sébastien Goulut. Il joint à son mail les caricatures du journal satirique qu'il souhaite montrer dans sa classe, l'une mettant en scène Jésus, les deux autres Mahomet.
Une fois encore, le directeur s'oppose à l'enseignant. S'il assure "respecter sa liberté pédagogique", il réprouve le choix des caricatures, qi peuvent, selon lui, "être interprétées comme des insultes". "Je ne vous serai par conséquent d'aucun soutien contre la probable hostilité des parents que vous prévoyez", le prévient-il.
Plus grave, le directeur du Caousou semble vouloir restaurer un délit aboli en 1881. Si "la liberté d'expression est un sujet important à traiter avec les élèves", écrit-il, "le droit de blasphème est plus sensible, et proposer de telles caricatures, dont les conséquences ont été si destructrices, constitue un risque non négligeable pour vous, pour les élèves que je me de protéger, et pour l'établissement dans son ensemble. En êtes-vous conscient ?". Questionné sur sa réaction, Sébastien Goulut assume et réitère ses propos [Voir En Coulisses] : "Si le droit français ne connaît aucune répression au blasphème, les infractions à l'encontre des croyants peuvent être interprétées comme des insultes".
Même sur ce point, l'académie de Toulouse ne soutient pas son professeur. "J'ai également évoqué cette situation lors de mon entretien au rectorat. Une fois encore, aucun soutien", se remémore Chafik Benchekroun. Yassine Benqadi, syndicaliste au SREP-CFDT, qui l'accompagnait ce jour-là, confirme : "Le rectorat a signalé que M. Goulut n'avait pas interdit à Chafik Benchekroun de faire ce cours. Sa réponse était donc inattaquable". Contacté sur ce point également, le rectorat nous a opposé le même silence.
Des réticences à parler de plaisir
L'interventionnisme de la direction du Caousou ne se limite pas aux cours de Chafik Benchekroun. En février 2023, des enseignants de SVT et des documentalistes organisent au CDI une exposition nommée "la chimie de l'amour". Pensée par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), elle décrit "les processus chimiques nombreux et complexes liés au sentiment amoureux", selon l'institut, et se veut en lien avec le programme de SVT.
Lors d'un comité social et économique (CSE) en date du 20 mars 2023, les enseignants s'interrogent alors sur les "réticences et craintes" manifestées par la direction à propos de cette exposition. Sébastien Goulut précise alors ses intentions, regrettant que "dans une époque où la pornographie envahit l'univers des jeunes, l'amour se trouve réduit au plaisir". Et le directeur d'ajouter : "il n'est pas question de remettre en cause la liberté d'enseignement et les programmes, mais il nous faut être intelligents, à la limite plus intelligents que le seul programme".
Enfin, il détaille, toujours lors de ce CSE, sa vision de l'enseignement au Caousou : "La pastorale, dans un établissement catholique et spécialement jésuite, ne se limite pas à l'enseignement religieux (...) Elle doit irriguer les pratiques pédagogiques et éducatives." Contactées, les enseignants documentalistes précisent que "la chimie de l'amour" a été reconduite au CDI l'année suivante, malgré les réticences du directeur. Ce qui fait dire à Sébastien Goulut, que la discussion a été "constructive".
Une célébration jésuite
La pastorale "irrigue" tellement les pratiques éducatives au Caousou, qu'elle constitue aussi une raison suffisante pour annuler des cours. Ou empiéter sur l'organisation des enseignants. Ainsi, la direction leur demande régulièrement de ne pas faire d'évaluations lors des journées de célébration religieuse, comme le jeudi Saint précédant Pâques.
Depuis quelques années, une partie de l'équipe pédagogique du Caousou dénonce "la présence de plus en plus prégnante de la religion dans l'établissement". Les cours sont banalisés au profit d'événements religieux, ce qui reste légal tant que ces cérémonies sont facultatives. [NDLR : Non, illégal sur heures de cours financées par l'État]
Le mardi 2 avril dernier, par exemple, des marionnettes géantes en soutanes noires à l'effigie des fondateurs de la Compagnie jésuite déambulent devant une estrade, sur fond de chant religieux. C'est l'ouverture de la "semaine jésuite", organisée à l'occasion des 150 ans de l'établissement. Dans le parc de six hectares de l'établissement privé, des religieux lisent un extrait des Actes des Apôtres et bénissent les 2300 élèves présents ainsi que leurs enseignants.
La cérémonie se veut festive, mais des enseignants s'offusquent que des cours aient de ce fait été banalisés. Car dans l'enseignement privé sous contrat, la liberté de conscience des enseignants et des élèves interdit que toute cérémonie religieuse soit imposée. Elle ne l'était pas, certes, "mais il était obligatoire que moi, enseignant de l'Éducation nationale, de ne pas faire classe et de descendre mes trente élèves de Cinquième dans la cour", témoigne Chafik Benchekroun.
Le professeur et ses élèves ont dû alors assister "à une célébration religieuse organisée par une dizaine de jésuites. On peut dire "ce n'est pas une cérémonie religieuse, c'est historique"... Ça reste mon heure de cours, payée par l'Éducation nationale, et je n'ai pas à la passer avec un prêtre jésuite", s'agace Chafik Benchekroun. "La plupart des élèves et des enseignants ne sont pas pratiquants et ne tiennent pas plus que ça à la religion", renchérit un autre enseignant, sous couvert d'anonymat.
Pour, la direction, qui a longuement répondu par écrit à Mediacités (Voir En coulisses), l'événement ne tient pas de la cérémonie religieuse, mais de la célébration du passé jésuite de l'établissement : "il était naturel dans ce contexte jubilaire que cette parole d'envoi soit dite par un jésuite", estime le chef d'établissement.
Cette célébration n'était que le point d'orgue d'une "semaine jésuite", qui s'est tenue du 2 au 5 avril 2024. Ce qui a particulièrement interpellé certains enseignants ? Tout au long de celle-ci, des activités ont été proposées par des jésuites. Les élèves souhaitant s'y rendre ont été autorisés à manquer les cours. "Une pratique courante dans l'enseignement privé religieux et qui est tolérée tant que l'activité reste facultative", explique Yassine Benqadi de la CFDT.
Caractère propre et liberté pédagogique
Dans l'enseignement privé catholique, le chef d'établissement est nommé par un diocèse ou une congrégation religieuse. Il est aussi responsable du "caractère propre" de son établissement. Importante dans les status, cette notion reconnue par la loi Debré de 1959, consacre l'exceptionnalité des établissements scolaire privés, y compris sous contrat, et leur permet de mettre en place un "projet pédagogique" en lien avec la religion (97% des établissements privés sous contrat sont catholiques en France). Ce projet doit cependant toujours respecter la liberté de conscience des élèves et ne jamais empiéter sur la liberté pédagogique des enseignants et le respect des programmes. Un équilibre délicat laissé à la libre appréciation de chaque établissement...
C'est là que le bât blesse. "Le vendredi 5 avril, les cours ont encore été annulés pour une messe hors les murs en fin de matinée", témoigne un enseignant préférant garder l'anonymat. Si cette messe n'avait rien d'obligatoire, les enseignants et les élèves qui ne souhaitaient pas y participer ont en revanche vu leurs remplacés par "une activité liée à la semaine jésuite".
La direction du Caousou voit les choses autrement. "Le fait que ce soit un prêtre qui intervienne (dans ces activités, NDLR) ne signifie pas qu'il intervenait dans le cadre de son ministère de prêtre, ni sur des thématiques religieuses", argumente Sébastien Goulut, sans vraiment convaincre. Et le chef d'établissement d'égrainer les diverses activités encadrées par les jésuites cette semaine-là, et qui ne sont pas, selon lui, de nature religieuse : atelier sur l'orientation, témoignages inspirés de leur vie...
"On ne peut considérer que les hommes d'Église ont une neutralité qui leur permette d'intervenir dans le cadre scolaire. Leurs interventions doivent être facultatives et en dehors du temps scolaire", rétorque François Prat, co-secrétaire général de la CGT Enseignement privé.
De fait, l'argument de la direction est d'autant moins recevable, qu'elle insuffle aux simples enseignants l'idée "d'évangéliser". C'est du moins ce que proposait une affiche, placardée il y a quelques années sur l'un des tableaux de l'établissement et envoyée par mail aux enseignants. Elle invitait ces derniers à suivre une formation facultative organisée par la Direction diocésaine de l'Enseignement Catholique en janvier 2022. "Cette journée n'a finalement pas eu lieu", conclut Sébastien Goulut, qui ajoute, ayant réponse à tout, que "l'éducation intégrale des jeunes, leur alphabétisation et instruction, le développement de leurs capacités intellectuelles et plus largement humaines, font pleinement partie de l'évangélisation sans contrainte, ni prosélytisme".
Pour cette enquête, deux des trois enseignants interrogés ont tenu à rester anonymes. Nous avons sollicité l'association Contact, une des trois qu'a voulu inviter l'enseignant qui témoigne dans cet article, mais les réponses obtenues ne nous semblaient pas apporter d'information supplémentaire. Contacté, le rectorat ne nous a pas répondu.
Le directeur Sébastien Goulut nous a répondu par écrit. Nous n'avons pu citer dans cet article qu'une partie de ses propos, mais voici l'intégralité de sa réponse ci-dessous.

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