Les profs, eux aussi victimes de harcèlement scolaire
Les profs, eux aussi victimes de harcèlement scolaire
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Tensions
entre collègues, manque de soutien de la direction, les enseignants
sont nombreux à se plaindre, et pas de leurs élèves. Comment expliquer
une telle dégradation des relations humaines dans l'Éducation nationale?
Par Marie-Estelle Pech
Et si l'enfer professionnel pour les enseignants ne se trouvait pas en
cours mais... dans la salle des profs? Les récentes enquêtes de
victimation auprès des personnels scolaires dévoilent une tension
grandissante dans les relations entre adultes. Le harcèlement subi par
les enfants est un phénomène désormais connu. Celui qui touche les
enseignants passe sous les radars. Dans le dernier rapport annuel de la
médiatrice de l'Éducation nationale. Catherine Becchetti-Bizot, publié
en 2023. les chiffres parlent pourtant d'eux-mêmes: 14% des saisines des
personnels de l'institution, soit 548 demandes.concernaient les
relations professionnelles. Une augmentation de près de 67% en cinq ans.
Elles portent sur les tensions avec la hiérarchie ou entre collègues,
des situations de mise à l'écart ou d'isolement.
"Je n'ai jamais été harcelée en tant qu'élève.
Il a fallu que j'expérimente cette situation douloureuse en tant
qu'enseignante!», confie Karine, professeure des écoles, qui a subi l'ostracisme de ses collègues pendant deux ans alors qu'elle officiait dans
un établissement dans la Drôme. Certaines enseignantes, plus âgées,
n'appréciaient pas les bons rapports qu'elle avait établis avec la
directrice. Elles
détournaient la tête et chuchotaient quand elles la voyaient: "Elles
répandaient des rumeurs auprès des parents, prétendant que j'étais
lesbienne et que j'avais eu mon fils par insémination artificielle.
Elles en sont venues à déchirer et à arracher les dessins des élèves que
j'avais affichés devant ma salle de classe! J'ai fini en burn-out et
j'ai obtenu d'aller dans un autre établissement", raconte-t-elle.
Un "degré de souffrance élevé"
Les saisines reçues par les médiateurs régionaux de l'Éducation
nationale expriment généralement un degré de souffrance élevé difficile
à prendre à la légère. Le vocabulaire est significatif: "climat de
surveillance et de délation, état de détresse psychologique: confiance
brisée, procédés et propos irrespectueux, travail transformé en
cauchemar et en angoisses". Si la qualification de harcèlement est
souvent difficile à retenir sur un plan juridique, de telles situations
sont symptomatiques d'un
vrai malaise. Isabelle Le Foll-Remoué, professeure de philosophie dans
un lycée de l'ouest de la France, a témoigné dans un livre Les profs
aussi sont harcelés (Lattés, 2020): en l'espace de cinq ans, elle a subi
une descente aux enfers au point d'aller tous les jours travailler la
boule au ventre. À l'âge de 50 ans, et tandis que sa hiérarchie l'a toujours bien notée, elle commence à recevoir des critiques émanant de
parents au sujet de ses cours. A sa grande surprise, elle n'est pas
soutenue par son proviseur: "J'ai droit de sa part à des petites
remarques dénigrantes. Il m'épie, me reprochant chaque petit retard. Je
commence à me dévaloriser, à penser que mes cours sont nuls,"
raconte-t-elle à Marianne. Sans explication, il lui retire la terminale
littéraire avec laquelle elle avait l'habitude de travailler. A son
grand désespoir, elle ne trouve aucun soutien de la part de ses collègues pourtant témoins de la situation. Il a fallu qu'elle menace de
porter plainte pour qu'il change de comportement.
L'association L'autonome de solidarité laïque constate une "progression du harcèlement interne" qui représentait en 2022 près de 6% des demandes de protection juridique des personnels éducatifs -environ 400 cas- contre 2.6% en 2021. Alors que cette association, à laquelle adhère en grande partie les professeurs, expliquait en grande partie cette augmentation par les tensions induites par la crise du Covid. Une fois celle-ci passée, les tensions n'ont pas baissé. Ces tendances confirment les résultats d'une étude de victimation menée par les sociologues Benjamin Moignard et Éric Debarbieux en 2013 puis en 2022 auprès de 9000 enseignants : ils décrivent un climat dégradé et un véritable "effondrement de la qualité des relations entre adultes" en lien avec une remise en cause très forte de ces hiérarchies. Les équipes au sein des établissements sont par ailleurs jugées peu ou pas solidaires par 40.5% des répondants en 2022 contre 33.6% en 2013. Bonne ambiance ! La question du harcèlement moral est devenue "centrale".
Presque d'un professeur sur sinq s'estime avoir été harcelé en 2022 contre un peu plus de un sur dix en 2013. C'est le cas d'Émilie, qui débarque dans une nouvelle école primaire en septembre 2023 : "Avant même mon arrivée, j'ai été prise en grippe car les collègues en place espéraient qu'un de leurs amis soit nommé à ma place. À cela s'ajoutent une poignée de parents insupportables et des dysfonctionnements internes: une insuffisance de la surveillance à la récréation que j'ai soulevée. Mes propres enfants, scolarisés dans cet établissement, ont fini par devenir les têtes de Turcs de mes collègues harceleurs." Émilie est aujourd'hui en arrêt de travail. Stéphane, professeur d'anglais dans un collège, lui, a mal vécu la réaction de son principal après avoir été victime d'un jet de cailloux près de son domicile de la part d'un élève en 2020: "Je
n'ai pas eu droit à un mot d'empathie. Le principal a minimisé
l'incident, a tout de suite trouvé des excuses à l'élève. Ce dernier n'a
été exclu que deux jours, sans même un conseil de discipline". Quand il
rédige des rapports d'incidents au sujet d'un autre ado, injurieux et
violent, il n'y a pas de suite: « On a encore trop souvent l'impression
que le chef ne nous soutient pas et que c'est le règne du "pas de vagues"
poursuit-il.
"Plus individualistes qu'avant"
Le prof est-il particulièrement exposé aux "petits chefs" malveillants?
Pas si simple. Certes, l'enseignant est parfois confronté à des chefs
qui manquent de pédagogie mais il entretient aussi un rapport plutôt
distant à l'autorité. "Maître dans sa classe, indépendant.
il ne considère pas toujours le chef d'établissement comme son
supérieur hiérarchique", note Rémi Boyer, fondateur de l'association Aide
aux profs. D'où de nombreux malentendus. Représentant du Syndicat des
directrices et directeurs d'école, Thierry Pageot déplore "une mentalité
beaucoup plus individualiste qu'avant chez les enseignants et assure que
des centaines de directeurs, pris en étau entre l'agressivité des
parents, une inspection tatillonne et les récriminations enseignantes,
ont envie de démissionner". Certains directeurs, pris en otage par une
équipe enseignante bien installée, sont parfois poussés à partir: "le
harcèlement est un problème rencontré plus souvent dans les écoles
primaires - où le directeur n'a aucun pouvoir hiérarchique que dans les
lycées aux équipes pédagogiques si nombreuses que, dans ce cas, c'est
plutôt la solitude qui pose problème".
affirme Rémi Boyer.
Sébastien a été nommé dans une école où c'était "chacun pour soi". Deux
de ses collègues avaient décrété "qu'ils ne voulaient pas d'enfant
handicapé dans leur classe. Et faisaient tout pour se garder les
meilleurs élèves. Quant aux professeurs stagiaires, ils étaient très mal
accueillis par tout le monde: on leur attribuait systématiquement la
classe la plus remuante ou la plus difficile, un double niveau. dans une
salle bien pourrie". Ces stagiaires se font souvent "tyranniser" par des
conseillers pédagogiques censés les accompagner mais "qui font du zèle",
relève Rémi Boyer: "On leur balance que leur cours est mal fait. Ils se
prennent des remarques humiliantes en public". Cet accueil expliquerait
en partie, selon lui. l'augmentation continue de démissions de
stagiaires... que l'Éducation nationale a pour-tant du mal à recruter!
Fidèle à sa réputation. la Rue de Grenelle ne brille décidément pas par
son sens des relations humaines.

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