Violences morales, physiques ou sexuelles… La «terreur quotidienne» d’anciens élèves de l’établissement privé Notre-Dame de Bétharram

 

Violences morales, physiques ou sexuelles… La «terreur quotidienne» d’anciens élèves de l’établissement privé Notre-Dame de Bétharram

Depuis fin janvier, 33 plaintes ont été déposées par d’anciens élèves de l’institution catholique située entre Lourdes et Pau pour des faits qui se sont déroulés entre les années 70 et 90. Auprès de «Libération», des plaignants témoignent de violences institutionnalisées et passées sous silence.

par Lucas Zaï--Gillot

publié le 29 février 2024 à 6h30  Article Libération

Depuis fin janvier, 33 plaintes ont été déposées par d'anciens élèves de l'institution catholique située entre Lourdes et Pau pour des faits qui se sont déroulés entre les années 70 et 90. Auprès de «Libération», des plaignants témoignent de violences institutionnalisées et passées sous silence.

«Des spasmes de dégoût.» A chaque fois qu'il repasse sur le pont surplombant le sanctuaire Notre-Dame de Lestelle-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), son calvaire, ses chapelles et son établissement scolaire, Thomas (1) sent son estomac se serrer. En 1988, ce Béarnais de 13 ans redoublait sa quatrième dans le groupe scolaire catholique situé entre Pau et Lourdes. «Une année qui m'a marqué au fer rouge», souffle-t-il. De cette période au pensionnat privé, prisé des notables du Sud-Ouest et réputé pour sa sévérité, Thomas se souvient encore des menaces des surveillants, des coups répétés au visage, de la «terreur quotidienne». Presque quarante ans après, l'homme a décidé de se pourvoir en justice. Comme 32 autres anciens élèves de l'établissement sous contrat avec l’Éducation nationale, Thomas a porté plainte. Lui, pour « violences morales et physiques», d'autres pour «agressions sexuelles» et «viols».

Le 31 janvier, un dossier de 20 plaintes a été déposé sur le bureau du procureur de la République de Pau, Rodolphe Jarry. Deux semaines plus tard, le 13 février, c'est treize nouvelles plaintes qui ont atterri au parquet. «Sur la première vague, dix portaient sur des faits de viols et d'agressions sexuelles, sur la deuxième c'était cinq, précise le procureur de Pau. Les faits dénoncés auraient eu lieu entre les années 70 et 90.» Rodolphe Jarry a ouvert une enquête préliminaire pour des faits de violences, d'agressions sexuelles et de viols. La compagnie de gendarmerie de Pau a été chargée de l'affaire et doit notamment statuer sur la prescription des plaintes.

Violence arbitraire

C'est Alain Esquerre, ancien élève de Notre-Dame, renommé le Beau-Rameau en 2009, qui a amené les 33 dossiers auprès du procureur de Pau. Ce Béarnais de 52 ans était aussi scolarisé dans l'institution regroupant école primaire, collège et lycée entre 1980 et 1985. «Bétharram, c'était connu pour être un endroit où on rudoyait les élèves, mais ce qu'on a vécu relevait de l'univers carcéral», affirme-t-il à Libé. C'est en croisant un ancien surveillant qui «l'avait passé à tabac» pendant sa scolarité qu'Alain eut le déclic. Persuadé que d'autres personnes ont vécu les mêmes «actes de barbarie» que lui, il crée un groupe Facebook le 10 octobre : «Les anciens du collège et lycée de Bétharram, victimes de l'institution». C'est à ce moment que Thomas a pris contact avec lui : «J'ai rejoint le groupe fin novembre, on était une cinquantaine.» Mercredi 28 février, le groupe privé comptait 810 membres.

«On peut y échanger, se soutenir sur la violence qu'on a subie, détaille Alain. Se rendre compte qu'on n'est pas seul, briser l'omerta.» Témoignage après témoignage, les expériences communes refont surface. La peur constante, les coups de règle à faire saigner le bout des doigts, les coups de poing sur le crâne par un prof de mathématiques. «Il nous claquait la tête contre le pupitre en bois, se remémore Thomas. Il nous arrachait des touffes de cheveux pour nous mettre le nez sur nos copies.» Que ce soit dans les couloirs, les salles de cours ou les dortoirs, la violence arbitraire semblait être la seule punition valable à Notre-Dame.

«Le pire, c'était le perron», soutient Robert (1), pensionnaire en 1988. Pour quelques chuchotements dans les sombres dortoirs de cinquante couchages, les enfants se retrouvaient en sous-vêtements sur le perron, au-dessus de la rivière du gave de Pau, dans le froid pyrénéen. «On avait le nez collé au crépi du mur sous la Vierge. Si on bougeait, on se faisait cogner, se souvient Robert. On pouvait y rester des heures, au bon vouloir du pion. Même en pleine nuit ou en plein hiver.»

Si, selon les différents témoignages recueillis par Libération, nombre de surveillants frappaient les élèves, c'est le «préfet de discipline» - surnommé «Cheval» en raison de la chevalière à son doigt - qui a laissé le plus de traces. Thomas se souvient très clairement de la violence des coups du surveillant général. «J'étais collé un jour, je devais passer la serpillère dans les couloirs, juste à côté du bureau de Cheval.» De l'autre côté du mur, il entendait le bruit des coups, affirme-t-il. «Quand les bruits ont cessé, j'ai vu le surveillant sortir avec un gamin dans les bras. Son visage était en sang.»

«Il nous forçait à le masturber»

Pour quitter l'angoisse des dortoirs de cinquante personnes, Laurent s'est rapproché d'un prêtre qui dispensait des cours avancés de religion dans une maison attenante à l'internat. «Là-bas, on se retrouvait dans des chambres où on n'était que trois.» Mais le religieux en aurait profité pour lui imposer des attouchements lors de bains et «des fellations forcées», «pendant six mois». Ce prêtre a par la suite organisé un voyage au Maroc, auquel Laurent a également participé. Il dit avoir alors subi une seconde agression. Un surveillant laïc qui était accompagnateur lors de l'excursion l'aurait suivi dans une salle de bains, avant de le «toucher, caresser et sodomiser», se souvient-il.

Ce surveillant laïc, ciblé par huit plaintes pour agressions physiques et sexuelles, dont celle de Laurent, était toujours en poste au Beau-Rameau, révélait Sud-Ouest le 13 février. Le directeur de l'établissement, Romain Clercq, assure auprès de Libération «que le salarié mis en cause n'est plus en poste depuis le 14 février, afin d'appliquer le principe de précaution». Le surveillant général, qui a quitté l'institution en 1990 selon Alain Esquerre, est lui aussi visé par cinq plaintes pour agressions sexuelles.

Trois autres plaintes visent également le directeur de l'époque, le père Pierre Silviet-Carricart - retrouvé mort dans le Tibre à Rome, en 2000, après avoir déjà été visé à l'époque par deux plaintes pour viols et tentative de viol sur des élèves de Bétharram. «Il venait nous mater dans les douches», se rappelle avec dégoût Thomas, qui affirme également que le préfet de discipline était parfois présent. L'ancien élève raconte également les visites nocturnes du père Silviet-Carricart dans le dortoir dont Eric, entré en septième (anciennement le CM2) à Bétharram en 1979, aurait été victime. «Dans la nuit, Carricart glissait sa main sous les draps et nous masturbait. Des fois il prenait notre main et nous forçait à le masturber.» Gorge nouée au téléphone, Eric détaille les trajets en train «en apnée» pour rentrer au pensionnat le dimanche soir et la crainte d'être reçu, seul, par le père Carricart. «Il me prenait la tête, m'appuyait sur son sexe et me forçait à faire une fellation. Si je n'ouvrais pas la bouche, il me bouchait le nez.»

Apeurés, Eric comme d'autres victimes d'agressions sexuelles ont gardé le silence pendant une quarantaine d'années. «Certains en ont parlé à leurs grands-parents, on ne les a pas crus.» A 55 ans, Eric fait aujourd'hui partie de la première vague de plaintes et refuse de se taire : «J'ai été violé lors de ma septième et ma sixième, clame-t-il. Bétharram ne m'a jamais quitté.»

«L'un des plus grands scandales de pédophilie»

Contactée par Libération, la congrégation des Pères de Bétharram - dont dépend l'établissement Notre-Dame - n'a pas souhaité commenter les faits dénoncés. Le père Jean-Marie Ruspil, vicaire régional de la communauté, s'est uniquement exprimé par le biais d'un communiqué cosigné avec la direction de l'ensemble scolaire. Tous deux ont rappelé qu'ils se tenaient «à la disposition [du procureur] pour collaborer pleinement à l'enquête». Si l'affaire est portée devant le tribunal, la direction de l'établissement a par ailleurs exprimé son souhait de se «porter partie civile». Le rectorat de Bordeaux et le ministère de l'Education nationale assurent également être en «lien avec l'autorité judiciaire et les autorités diocésaines» mais les faits s'étant déroulés entre les années 70 et 90, les services académiques n'ont pas «suffisamment d'éléments pour répondre sur les éventuels agissements des enseignants de cette période».

Sollicité par Libération le 20 février, l'évêque du diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron, Marc Aillet, n'a, lui aussi, souhaité répondre que par un communiqué, publié le 16 février, dans lequel il se dit «terriblement choqué par ces révélations» et se porte «toujours solidaire des victimes». L'un des surveillants laïcs mis en cause n'a pas répondu à nos questions. Alain Esquerre, qui parle de l'«affaire Bétharram» comme de l'un «des plus grands scandales de pédophilie en France sur les cinquante dernières années», assure d'ores et déjà que de «nouvelles plaintes pourraient être déposées dans les prochaines semaines».

(1) Les prénoms ont été modifiés.

 

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