L'école catho à la recherche de son identité
L'école catho à la recherche de son identité
Trop « catho» ou pas assez, l'enseignement catholique tente de cultiver son caractère propre dans le cadre d'un contrat avec l'État et dans une société sécularisée.
Laurence Desjoyaux, Article La vie, N° 4092
Engluée dans la polémique concernant le choix de l'enseignement privé pour ses enfants, Amélie Oudéa-Castéra, ministre de l'Éducation nationale, s'est défendue : si elle a choisi Stanislas, c'est par praticité géographique, « pas pour des raisons idéologiques, je ne suis pas catholique », a-t-elle expliqué à Libération. Cette sortie reflète la ligne de crête sur laquelle se trouve l'enseignement catholique. Dans une société sécularisée où la culture chrétienne n'est plus partagée et où l'existence d'écoles catholiques subventionnées fait débat, cette éducation est souvent choisie par élimination plutôt que par adhésion. C'est pourtant le « caractère propre » de l'enseignement privé qui en fait sa
spécificité. Cette notion remonte à la loi Debré de 1959 qui instaure la possibilité d'un contrat entre des établissements privés et l'État. En échange de subventions, ils doivent répondre à des obligations en matière de programmes scolaires et accueillir tous les enfants sans discrimination. « C'est une flamme évangélique qui éclaire tout le projet éducatif »,décrit monseigneur Benoît Rivière, évêque d'Autun (Saône-et-Loire) et président du Conseil épiscopal pour l'enseignement catholique. « Notre rôle n'est pas de former une élite chrétienne,précise-t-il. L' école catholique est un acte d'espérance envers les jeunes quels qu'ils soient. » « La dimension pastorale doit infuser tout l'établissement » , insiste Catherine Boulanger, de l'Union des réseaux congréganistes de l'enseignement catholique (Urcec). « Cette approche éducative intégrale s'appuie sur une vision chrétienne de la personne, et qui n'a pas peur de s'adresser à l'intériorité. Nous sommes là pour ouvrir une porte sans jamais forcer l'entrée. » Concrètement, chaque établissement définit cette proposition catholique dans son projet, propre à chacun. Outre la dimension pédagogique, elle se décline dans des cours de culture religieuse pour tous et dans une proposition pastorale spécifique pour les enfants baptisés ou qui souhaitent l'être. « Il est important que les deux coexistent », explique Hélène Gayomali, directrice adjointe de Sœur-Marguerite, établissement ouvert en 2020 à Clichy (Hauts-de-Seine) et qui accueille 450 élèves aux origines sociales et religieuses variées. « Pour créer une unité entre élèves et ouvrir la possibilité d'un dialogue, il faut que tous suivent le même cours de culture religieuse. Il est aussi nécessaire que les familles pratiquantes bénéficient d'une transmission de la foi ! »
des propositions catéchétiques variées
« Il n'y a ni concurrence ni conflit, entre ces deux dimensions », estime Louis Lourme, directeur de l'ensemble scolaire jésuite Saint-Joseph de Tivoli, à Bordeaux (Gironde). D'ailleurs, même si les familles pratiquantes sont aujourd'hui minoritaires dans la plupart des établissements catholiques, ce caractère propre est rarement remis en cause. « Personne ne m'a jamais dit qu'il ne voulait pas que son enfant assiste au cours de culture religieuse,témoigne-t-il. Au contraire, je sens de la curiosité. Au moment de la première rencontre avec les familles, la dimension catholique est présentée comme partie prenante de l'ensemble du projet. »Sur le papier, les choses sont claires. Dans la réalité, cet équilibre n'est pas toujours atteint : « Certaines écoles catholiques ne sont en fait que des écoles d'État payantes », lâche un connaisseur. Le premier frein à ce déploiement du caractère propre de l'enseignement catholique est celui des moyens, matériels et humains, la sécularisation du corps enseignant allant de pair avec la diminution des vocations dans les congrégations qui tiennent une partie des établissements catholiques. « Les enseignants même non chrétiens peuvent adhérer et porter des pédagogies qui le sont, comme la pédagogie Don Bosco », constate Catherine Boulanger. Le problème se pose cependant pour remplir la mission plus explicite de transmission de la foi autrefois naturellement assumée par le corps enseignant. Certains établissements emploient un assistant en pastorale scolaire (APS) mais tous n'en ont pas les moyens. D'où des propositions catéchétiques anémiées, voire inexistantes selon les secteurs où la demande a disparu. Autre écueil : un entre-soi sociologique. « On est parfois tombé dans une dérive commerciale répondant à une logique d'offre et de demande,relate une ancienne enseignante. Toute une génération de chefs d'établissements a été embauchée car ils étaient de bons managers plutôt que parce qu'ils étaient passionnés parle projet chrétien. » Les établissements privés étant plus libres pour recruter leurs élèves, la tentation est grande de sélectionner dans les catégories les plus favorisées, au détriment de l'ouverture à tous. « C 'e s t d'autant plus vrai dans certains établissements qui sont tenus par des parents d'élèves, souvent anciens élèves devenus des notables et qui le voient comme un lieu de reproduction sociale », souffle un membre de l'Apel, l'association des parents d'élèves qui tient une place importante dans l'organisation des établissements catholiques. Selon Charles Mercier, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Bordeaux, cette perte du caractère propre de l'enseignement catholique est paradoxalement ce qui attise les rancœurs entre le privé et le public. « Au moment de la loi Debré, en 1959, le choix d'une école n'était pas un choix de distinction sociale ou le fruit d'une stratégie parentale mais un choix de tradition et de conviction. Aujourd'hui, les deux filières se partagent de plus en plus le même vivier, et il y a alors une distorsion puisque les chefs d'établissements privés ont la possibilité de sélectionner les dossiers. »
AUTOCENSURE ET REPLI
À Clichy, Hélène Gayomali fait tout pour éviter ce travers. « Il ne suffit pas d'avoir une politique tarifaire dégressive pour que les familles issues de milieux populaires inscrivent leurs enfants. Il y a une autocensure, beaucoup pensent que ce n'est pas pour elles. » C'est pourquoi la directrice multiplie les portes ouvertes, est présente au forum des associations de la ville et refuse d'appliquer la politique du « premier arrivé, premier servi ». « Même si ce travail de recrutement est toujours imparfait, notre but est vraiment d'accueillir tous les profils et surtout de les faire se rencontrer, par exemple autour du café des parents le jeudi. »Dernier sujet d'inquiétude : le départ des familles pratiquantes vers des écoles hors contrat qui assument plus la transmission de la foi. Bien que marginale, cette tendance est désormais prise au sérieux par le Secrétariat général de l'enseignement catholique et les évêques. Certains dénoncent « un repli mû par la peur, qui n'est jamais bonne conseillère ». « Les familles qui souhaitent une éducation chrétienne pour leurs enfants ont leur place dans l'enseignement sous contrat et dans l'animation pastorale », rappelle Benoît Rivière. Une note est en préparation à l'intention des évêques et des directeurs diocésains pour fixer des points d'attention dans le dialogue avec les familles qui veulent ouvrir des écoles hors contrat et demandent une forme de reconnaissance à l'Église. Le but est d'éviter « un enseignement catholique à deux vitesses »

Commentaires