Affaire Stanislas : “Dans le privé, les cours de religion doivent être facultatifs, c’est dans la loi”
Affaire Stanislas : "Dans le privé, les cours de religion doivent être facultatifs, c'est dans la loi"
Quelle est la
place de la religion dans les écoles privées sous contrat ?
Bernard Toulemonde, juriste, ancien recteur et spécialiste de
l’enseignement catholique, précise la loi en la matière.
Par Marion
Rousset
Publié le 19
janvier 2024 à 18h06 Article Télérama
Les propos
de la nouvelle ministre de l’Éducation nationale
ont braqué les projecteurs sur
Stanislas,
où elle a scolarisé ses trois enfants, et sur les pratiques de cet
établissement catholique du très chic 6ᵉ arrondissement de
Paris. Le parquet a confirmé à l’AFP ce vendredi qu’une enquête
visant l’établissement avait été ouverte à l’automne 2023
notamment pour injure publique en raison de l’orientation sexuelle
ou de l’identité de genre.
Ce signalement s’appuie sur un rapport, dévoilé par Mediapart, qui fait état de « dérives » homophobes et sexistes dans ce prestigieux établissement privé sous contrat. Le rapport, selon Mediapart, rélève aussi l’obligation faite aux élèves d’assister aux cours de religion.
Le tollé suscité par l’affaire met au jour un enseignement privé (catholique à 96 %) qui semble aujourd’hui hors de contrôle. Ce que pointait d’ailleurs déjà, en juin 2023, un rapport de la Cour des comptes qui reprochait à l’État de ne pas vérifier – ou peu – la manière dont sont utilisés les moyens accordés par les pouvoirs publics aux établissements sous contrat d’association. Et donc, a fortiori, le respect des engagements qui sont les leur. Bernard Toulemonde, juriste de formation, ancien recteur et spécialiste de l’enseignement catholique, détaille ce que dit la loi.
Que dit
précisément la loi concernant les cours d’éducation religieuse
dans l’enseignement privé sous contrat ?
C’est
très simple. La loi Debré (1959), qui est à l’origine du contrat
d’association, dit que les établissements ayant passé un contrat
avec l’État doivent accueillir tous les enfants sans distinction
d’origine ou de croyance. Et elle ajoute qu’ils doivent respecter
la liberté de conscience des élèves. Ils ne peuvent donc pas
endoctriner ces derniers. Voilà ce qui est inscrit dans le code de
l’éducation. Ensuite, les contrats d’association eux-mêmes, que
j’ai refaits en 1985, comportent une disposition selon
laquelle les exercices religieux doivent être placés de telle
manière, dans l’emploi du temps des élèves, que ceux-ci puissent
en être dispensés sans être livrés à l’oisiveté. Donc il est
clair que dans l’enseignement privé, en vertu de la loi et de son
contrat avec l’État, les cours de religion doivent être
facultatifs. On sait par ailleurs que certains établissements
demandent un certificat de baptême aux élèves qui souhaitent
s’inscrire, ce qui est aussi totalement illégal et absolument
scandaleux.
Le directeur de
Stanislas, Frédéric Gautier, a distingué les cours de catéchisme,
facultatifs, de l’instruction religieuse, obligatoire. Que vous
inspire cet argument ?
C’est
une argutie. S’il s’agissait vraiment d’un enseignement du fait
religieux, il consisterait à étudier l’ensemble des religions, le
fait qu’on peut croire ou ne pas croire, en abordant ces questions
d’un point de vue scientifique. C’est ce qu’il faudrait faire.
En revanche, exposer uniquement ce qu’est la foi chrétienne, en
quoi consiste la belle religion catholique, c’est du pur
prosélytisme. Ils se défendent comme ils peuvent, mais la vérité,
c’est qu’ils font de la catéchèse, et que ça ne devrait pas
être obligatoire !
Cette
préoccupation religieuse rejaillit-elle sur la manière d’enseigner
des disciplines comme les sciences de la vie et de la Terre
(SVT) ?
Évidemment,
et c’est pour cela que des critiques sont formulées à l’égard
d’établissements musulmans. Qu’elles soient catholiques, juives
ou musulmanes, les écoles privées sous contrat d’association
doivent respecter les programmes scolaires de l’enseignement
public. Par un arrêt du 18 octobre 2000, le Conseil d’État
était d’ailleurs intervenu après avoir été sollicité par une
association catholique traditionnelle, Promouvoir, qui avait exercé
un recours pour dénoncer l’introduction de l’éducation à la
sexualité dans les programmes de SVT, prévue par la circulaire du
19 novembre 1998 et applicable au privé. Le Conseil d’État
avait alors jugé que cet enseignement n’était pas de nature à
porter atteinte au caractère propre des établissements privés dans
la mesure où il pouvait être organisé en interne, sans faire appel
à des intervenants extérieurs. Il avait ainsi réaffirmé
l’obligation faite au privé sous contrat d’appliquer
intégralement les programmes scolaires du public, ainsi que les
volumes horaires consacrés à chaque cours.
À Roubaix, nous avons un établissement privé catholique qui accueille des profils d’élèves plus divers, à l’image des habitants de cette ville, et ne cherche pas à endoctriner les enfants.
Stanislas n’est
certainement pas le seul établissement où les cours d’éducation
religieuse sont obligatoires…
Non,
ce n’est pas une exception, mais peut-être une spécificité de la
région parisienne. Je ne comprends pas pourquoi le Secrétariat
général de l’enseignement catholique n’est pas plus ferme sur
ce point. À Roubaix, par exemple, nous avons un établissement privé
catholique qui accueille des profils d’élèves plus divers, à
l’image des habitants de cette ville, et ne cherche pas à
endoctriner les enfants. Le problème, c’est que ces établissements
ne sont pas contrôlés, de même que les écoles juives, dans la
plupart desquelles il faut être juif pour pouvoir s’inscrire. Au
début des années 2000, l’inspection générale s’était
émue de la place de la religion qui y était faite, mais le ministre
de l’Éducation nationale de l’époque, Xavier Darcos, avait
interdit d’aller inspecter ces établissements. Les écoles
musulmanes sont au contraire poursuivies par l’État, comme c’est
le cas aujourd’hui du lycée Averroès à Lille, dont le préfet
vient de rompre le contrat d’association en raison de quelques
écarts… très loin de ce qui se passe à Stanislas !
Un rapport de la
Cour des comptes publié en juin 2023 préconise un renforcement
du contrôle de l’État. Pourquoi celui-ci est-il si peu
effectif ?
Les
professeurs sont soumis au contrôle des inspecteurs pédagogiques
régionaux, pour obtenir leur contractualisation ou un avancement
notamment. Mais les inspecteurs généraux se déplacent rarement
dans ces établissements, parce que c’est un sujet délicat et que
les ministres ne souhaitent pas réveiller la querelle scolaire du
public et du privé.
Le directeur de
Stanislas, Frédéric Gautier, a distingué les cours de catéchisme,
facultatifs, de l’instruction religieuse, obligatoire. Que vous
inspire cet argument ?
C’est
une argutie. S’il s’agissait vraiment d’un enseignement du fait
religieux, il consisterait à étudier l’ensemble des religions, le
fait qu’on peut croire ou ne pas croire, en abordant ces questions
d’un point de vue scientifique. C’est ce qu’il faudrait faire.
En revanche, exposer uniquement ce qu’est la foi chrétienne, en
quoi consiste la belle religion catholique, c’est du pur
prosélytisme. Ils se défendent comme ils peuvent, mais la vérité,
c’est qu’ils font de la catéchèse, et que ça ne devrait pas
être obligatoire !
Cette
préoccupation religieuse rejaillit-elle sur la manière d’enseigner
des disciplines comme les sciences de la vie et de la Terre
(SVT) ?
Évidemment,
et c’est pour cela que des critiques sont formulées à l’égard
d’établissements musulmans. Qu’elles soient catholiques, juives
ou musulmanes, les écoles privées sous contrat d’association
doivent respecter les programmes scolaires de l’enseignement
public. Par un arrêt du 18 octobre 2000, le Conseil d’État
était d’ailleurs intervenu après avoir été sollicité par une
association catholique traditionnelle, Promouvoir, qui avait exercé
un recours pour dénoncer l’introduction de l’éducation à la
sexualité dans les programmes de SVT, prévue par la circulaire du
19 novembre 1998 et applicable au privé. Le Conseil d’État
avait alors jugé que cet enseignement n’était pas de nature à
porter atteinte au caractère propre des établissements privés dans
la mesure où il pouvait être organisé en interne, sans faire appel
à des intervenants extérieurs. Il avait ainsi réaffirmé
l’obligation faite au privé sous contrat d’appliquer
intégralement les programmes scolaires du public, ainsi que les
volumes horaires consacrés à chaque cours.
À Roubaix, nous avons un établissement privé catholique qui accueille des profils d’élèves plus divers, à l’image des habitants de cette ville, et ne cherche pas à endoctriner les enfants.
Stanislas n’est
certainement pas le seul établissement où les cours d’éducation
religieuse sont obligatoires…
Non,
ce n’est pas une exception, mais peut-être une spécificité de la
région parisienne. Je ne comprends pas pourquoi le Secrétariat
général de l’enseignement catholique n’est pas plus ferme sur
ce point. À Roubaix, par exemple, nous avons un établissement privé
catholique qui accueille des profils d’élèves plus divers, à
l’image des habitants de cette ville, et ne cherche pas à
endoctriner les enfants. Le problème, c’est que ces établissements
ne sont pas contrôlés, de même que les écoles juives, dans la
plupart desquelles il faut être juif pour pouvoir s’inscrire. Au
début des années 2000, l’inspection générale s’était
émue de la place de la religion qui y était faite, mais le ministre
de l’Éducation nationale de l’époque, Xavier Darcos, avait
interdit d’aller inspecter ces établissements. Les écoles
musulmanes sont au contraire poursuivies par l’État, comme c’est
le cas aujourd’hui du lycée Averroès à Lille, dont le préfet
vient de rompre le contrat d’association en raison de quelques
écarts… très loin de ce qui se passe à Stanislas !
Un rapport de la
Cour des comptes publié en juin 2023 préconise un renforcement
du contrôle de l’État. Pourquoi celui-ci est-il si peu
effectif ?
Les
professeurs sont soumis au contrôle des inspecteurs pédagogiques
régionaux, pour obtenir leur contractualisation ou un avancement
notamment. Mais les inspecteurs généraux se déplacent rarement
dans ces établissements, parce que c’est un sujet délicat et que
les ministres ne souhaitent pas réveiller la querelle scolaire du
public et du privé.
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