Peur au travail, harcèlement... Le mal-être persiste dans cette institution privée de Montrouge

Une situation de malaise au travail est dénoncée depuis des mois au sein de l'Institution Jeanne-d'Arc de Montrouge. La direction évoque, elle, une situation sous contrôle.

Par Olivia Kouassi Publié le  

Cette fin d’année scolaire laisse un goût amer à certains membres de l’Institution Jeanne-d’Arc (JDA) de Montrouge (Hauts-de-Seine), où “la situation reste inchangée”. “Le management par la peur a fonctionné, c’est la loi du silence”, témoigne une salariée de JDA. Cet établissement privé catholique sous contrat d’association avec l’État et sous tutelle congréganiste, qui accueille du primaire au lycée plus de 1 000 élèves, fait l’objet depuis de nombreux mois d’accusations de management toxique de personnels de l’établissement, mais aussi de parents d’élèves.

Un an après notre premier article, retour au cœur de cet établissement scolaire où les situations de souffrance au travail sont toujours d’actualité, selon nos interlocuteurs, tous restés anonymes. « Ce sont des alertes qui ont été remontées il y a plus de deux ans maintenant et des réponses spécifiques y ont été apportées. Aujourd’hui, l’établissement va bien », soutient Chantal Desbarrières, directrice diocésaine de l’enseignement catholique (DDEC) des Hauts-de-Seine.

« Nous ne sommes pas entendus »


Un premier communiqué syndical datant de juillet 2021 dénonce une “omerta dans l’enseignement catholique”, ainsi qu’une situation de mal-être pour certains salariés. Des maux régulièrement pointés à différents niveaux, personnel comme syndical, depuis la rentrée 2020 où les messages d’alerte envers une “direction autoritaire” se sont multipliés. Suivront une vingtaine de courriers et de mails entre 2021 et avril 2023, adressés à la division des établissements d’enseignement privé gérée par le rectorat, à l’Inspection du travail, à la direction diocésaine, à la présidence de l’Organisme de gestion de l’enseignement catholique (Ogec) ou encore à la tutelle congréganiste dont dépend l’école pour alerter sur la situation.

Si des missives sont restées lettre morte, certaines réponses de la direction balaient les accusations et parlent de “menace” ou de « propos diffamatoires”. “Nous ne sommes pas entendus”, regrette notre interlocutrice.

“Depuis plusieurs mois, notre institution fait l’objet d’attaques collectives diffamantes, le plus souvent anonymes, que nous contestons”, répond, par exemple, la direction de l’établissement le 30 août 2022 après un courrier “d’alerte pour souffrance au travail” envoyé par un syndicat en mai, et que nous avons pu consulter. “Les alertes viennent de partout, à différents moments, par différentes personnes et aucun dialogue n’a été instauré, aucune réponse à la souffrance n’a été apportée, déplore un membre de l’établissement. On est très découragés”.

  "  Il y a un décalage entre certaines remontées et la réalité du vécu en interne. Si les personnels de l'établissement ne sont pas bien, les élèves non plus. La remontée des effectifs des élèves et l'ouverture à la rentrée prochaine d'une troisième classe de terminale démontrent que des solutions ont été apportées depuis un an. Il est grand temps que chacun entende le travail qui est fait, les résolutions qui sont mises en place rendent compte de leur efficacité."
    Chantal Desbarrières
    Directrice diocésaine

Mise en demeure et Inspection du travail

À JDA, les choses commencent à bouger début 2022. L’inspection du travail intervient et constate des “rapports dégradés, une exigence importante de travail, un défaut d’autonomie et de marge de manœuvre, une insécurité de la relation de travail ainsi que des conflits de valeurs”. L’établissement est mis en demeure pour risque psychosociaux (RPS) en mars 2022 et demande la mise en œuvre d’une action “qui vise à prévenir ces risques”.

“L’employeur n’a pas pris de mesures appropriées alors qu’il avait connaissance d’une dégradation des conditions de travail depuis plusieurs mois”, détaille le rapport de l’Inspection du travail, discuté lors d’un CSE exceptionnel en avril 2022. “Plusieurs témoignages de souffrance en lien avec des pratiques managériales brutales et dysfonctionnelles ont été rapportés auprès des représentants du personnel dès fin 2019.” « Les alertes ont été prises en responsabilité », rétorque la direction diocésaine.

Dès septembre 2020, les élus du CSE inscrivent à l’ordre du jour un point “souffrance psychologique des personnels du secondaire”. Il sera mis à l’ordre du jour et traité en réunion pas moins de neuf CSE, entre septembre 2020 et novembre 2021. “Les réponses étaient à chaque fois insatisfaisantes”, précise la salariée de l’établissement.
Enquête pour risques psychosociaux

La tenue d’une enquête pour “risques psychosociaux” (RPS) est finalement menée, sur choix de la direction, dès avril 2022, par le cabinet SocialConseil, organisme indépendant. « La décision des chefs d’établissement de faire appel à ce cabinet a été prise avant la mise en demeure de l’Inspection du travail, ce qui prouve la volonté de la direction qui a entendu un malaise », détaille la directrice diocésaine.

L’enquête a donné lieu à un rapport présenté en novembre 2022 et diffusé en partie dans l’établissement en janvier 2023 sous forme de communiqué syndical. “Malaise, angoisses, cauchemars, harcèlement, signes d’épuisement professionnel”, le rapport conclut, à une “peur au travail de certains salariés”. “Certains critiquent des interactions qu’ils qualifient parfois de mépris” et décrivent un “ton cassant et insuffisamment respectueux de l’altérité, sentiment de surveillance et manque de confiance”, rapportent les enquêteurs du cabinet qui ont présenté quelques préconisations.

Le cabinet n’a cependant pas transmis les conclusions de son enquête à l’académie de Versailles, précise le rectorat. Le cabinet a néanmoins organisé une restitution en janvier 2023 en présence des membres du personnel de JDA et des représentants institutionnels de l’éducation catholique. « En termes de transparence, on n’aurait pas pu faire mieux », se félicite Chantal Desbarrières.
Des préconisations mises en place

“Il n’y a pas eu de remise en question”, estime une professeure pour qui cette enquête n’a “rien changé”. Pour elle, il aurait fallu questionner la cheffe d’établissement et la présidente Ogec sur leurs pratiques managériales. Ce qui n’a, malgré les multiples alertes, “toujours pas été effectué par un représentant Ogec”, lequel n’a pas répondu à nos sollicitations. La direction diocésaine précise cependant que « la direction de l’établissement se fait dans une réelle collégialité en articulant les différents acteurs qui sont consultés ».

« On s’assure que les préconisations émises par SocialConseil sont suivies », tranche Chantal Desbarrières. Un comité de pilotage (Copil) a été mis en place à la suite de l’enquête et inclut régulièrement toute la communauté éducative ainsi que les représentants du personnel. L’objectif est, selon la directrice diocésaine, de mettre en œuvre les préconisations qui « se rapprochent de la qualité de vie au travail ». Le développement d’une modification d’organisation a également été mis en place.

Interrogé sur la situation, l’évêché de Nanterre précise pour sa part rencontrer régulièrement les chefs d’établissement du diocèse à l’occasion d’échanges “rigoureux, complets et profonds”. “Monseigneur l’évêque Mathieu Rougé n’a pas interféré avec ce qui ne relevait pas de sa responsabilité immédiate tout en veillant à ce que la situation soit suivie et accompagnée”, précise l’évêché. “Des échanges ont aussi eu lieu avec l’organisme gestionnaire et la direction diocésaine pour évoquer la situation de l’établissement et de ses personnels enseignants”, détaille sobrement de son côté l’académie de Versailles.

Un blog anonyme

Une psychologue du rectorat a été mobilisée au cours de ce mois de juin 2023, quelques jours avant la fin de l’année scolaire, dans le but d’organiser des rencontres avec des membres du personnel qui le souhaitent. “Qui va y aller, se livrer dans l’établissement à la vue de tous, lance une salariée. La venue d’une psychologue n’est pas une réponse suffisante après toutes ces alertes.”

Face à une situation qui semble immuable, le blog “Stop aux souffrances dans les établissements catholiques sous contrat” a fait son apparition en ligne ces derniers mois. Il permet à des internautes, sous couvert d’anonymat, de dénoncer certaines pratiques et dérives, tant dans l’établissement de Montrouge qu’ailleurs en France. Il a été créé par un collectif de parents d’élèves, d’enseignants et de salariés Ogec, “témoins et/ou victimes de violences psychologiques dues à des pratiques dysfonctionnelles de la part de la direction de certains établissements privés d’enseignement catholique sous contrat”.

“C’est un milieu extrêmement fermé, qui n’est pas propre à JDA, mais à l’enseignement catholique en général, où tout le monde s’autoprotège; tout le monde est responsable, mais personne ne l’est, témoigne un ancien chef d’établissement privé. Il y a un vrai contraste entre le projet d’éducation bienveillante, humaine et spirituelle mis en avant et ce qu’il se passe en coulisses.”
« Une double casquette embêtante »

Ironie du sort, la présidente de l’Ogec de l’établissement, au cœur de la tourmente et accusée de jouer un rôle déterminant dans les situations de malaises au travail décrit par différents employés, a dispensé, en avril 2023, une formation “sensibilisation aux risques psychologiques” à destination de chefs d’établissement et de personnels de direction dans le cadre de son activité secondaire de coaching à travers son entreprise NS Conseil. Au menu : définir les risques psychosociaux et détecter les signaux faibles ou encore développer des pratiques managériales adaptées aux contraintes et à son équipe.

 “Cette double casquette est embêtante au vu du contexte au sein de l’établissement et des risques psychosociaux importants”, précisait le syndicat lors d’un CSE en janvier 2023, alors que des enseignants de JDA avaient reçu une proposition de formation nommée “Bilan professionnel et collectif”, et mis en œuvre par ce même NS Conseil. Contactée à plusieurs reprises, la présidente Ogec n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Merci Actu 92 !

Commentaires

Anonyme a dit…
Témoignage de cet ancien chef d'établissement malheureusement très juste. En quelques phrases, il résume parfaitement bien ce qui peut se passer dans certains établissements catholiques. De mon côté, j'ai choisi le privé parce que je pensais y trouver des valeurs importantes à mes yeux. Malheureusement la désillusion est forte. Je n'ai pas retrouvé ces valeurs pourtant affichées un peu partout. Cette hypocrisie est terrifiante. Ce chef d'établissement parle également du soutien apporté aux directions peu importe leurs agissements et les conséquences sur la santé des personnels. A Jeanne d'Arc, tous ceux qui ont essayé de dire qu'il y avait un problème ont été confrontés à un mur, mur très très haut et solide. A croire que la santé des personnes ne soucie personne ou en tous cas qu'elle est moins importante que le soutien à apporter à la direction?

Concernant le passage sur la présidente de l'OGEC, ses formations sont forcément connues de toutes et de tous mais ne semblent déranger personne...cela est plus qu'étonnant...
Anonyme a dit…
Selon MMe Des Barrières, le nombre d'inscriptions est encourageant et une classe s'ouvre = tout va bien. Reprenons, si le personnel allait mal, les élèves iraient mal et donc les inscriptions chuteraient et comme ce n'est pas le cas, ben c'est que tout vas bien!!!!!

Selon nous maintenant, opération un peu plus honnête et factuelle. Depuis plusieurs années, nombre de départs incroyablement élevé, rotation des équipes incroyablement importante= GROS GROS PROBLEME non?

Ne faites pas comme si tout va bien ou que tout est sous contrôle.

Des personnes sous traitements, des personnes en miette, qui n'arrivent pas à se relever, des personnes qui ont perdu toute foi en l'enseignement catholique et en les valeurs chrétiennes. Etes vous surs au fond de vous que TOUT VA BIEN? Ces personnes mentent? ces personnes ont toutes des problèmes? ces personnes sont incapables de travailler?Ah oui c'est vrai, le problème c'est l'autre....
Anonyme a dit…
Incroyable ce que nous apprenons de la présidente de l'OGEC de cet établissement! Comment peut-elle avoir une entreprise avec "au menu : définir les risques psychosociaux et détecter les signaux faibles ou encore développer des pratiques managériales adaptées aux contraintes et à son équipe" et être présidente de l'OGEC dans un établissement dans lequel "l’inspection du travail intervient et constate des “rapports dégradés, une exigence importante de travail, un défaut d’autonomie et de marge de manœuvre, une insécurité de la relation de travail ainsi que des conflits de valeurs”.?? Ca ne serait pas du conflit d'intérêt tout ça? Comme je lis au dessus, j'imagine que la hiérarchie catholique est au courant mais ca ne semble pas poser de problème. L'enseignement catholique préfère comme très souvent fermer les yeux?
Anonyme a dit…
Qui est responsable juridiquement d'un président d'OGEC? La plupart du temps, le conseil d'administration de l'OGEC est composé du/ de la président(e) OGEC et ses potes qui la soutiennent quoi qu'il advienne. Donc...qui peut réagir en cas de pratiques dangereuses d'un/une président(e) OGEC?
Anonyme a dit…
"La direction évoque, elle, une situation sous contrôle". Faut-il en rire ou en pleurer?
4 articles de presse, une mise en demeure, un turnover exceptionnellement élevé de plus de 80%, des démissions et des licenciements en nombre, des personnels en nombre détruits. Êtes vous sûre que tout va bien ou préférez vous y croire pour éviter de vous remettre en cause et admettre que le management pratiqué est désastreux et dangereux???, tout cela dans un établissement qui se dit catholique...
Anonyme a dit…
Mes enfants étaient à JDA et j'ai décidé de les retirer parce que j'ai bien senti que quelque chose n'allait pas...Autant de départs en si peu de temps. Ca ne peut pas ne pas être le signe d'un gros malaise. La vie scolaire a été quasiment entièrement renouvelée. Mes enfants ont vu des éducateurs/éducatrices aller très mal. Comment laisser mes enfants dans ces conditions? Beaucoup de parents se taisent même mécontents parce qu'ils ne veulent pas sacrifier l'avenir de leur enfant. C'est aussi pour cela que le collectif de parents oeuvre dans l'ombre désormais et que les parents ont toujours voulu rester anonymes. Triste constat dans cet établissement.

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