« Regardons en face le problème de la mixité sociale au sein de l'enseignement catholique sous contrat »
Foucauld Giuliani
L'enseignement privé sous contrat concentre davantage d'élèves issus de milieux favorisés que dans le public. Deux professeurs appellent à une remise en question de ces établissements pour retrouver une conception chrétienne de la personne humaine dans l'éducation.
« Solidarité avec le public ! » Avec les dénonciations de Parcoursup et des violences policières, cette revendication a été au coeur des journées de blocus, très suivies, survenues en octobre dans notre établissement privé catholique du nord de Paris.
Ces lycéens nous interpellent : conscients de leurs privilèges, ils exigent que les conditions d'apprentissage soient les mêmes pour tous et que l'égalité des chances soit respectée. Ils nous jettent ainsi au visage la réalité d'une école française à deux vitesses, et la scission de plus en plus marquée qui existe entre l'enseignement public et l'enseignement privé, à 96% catholique. Leur engagement est un signe des temps, une promesse de justice à cultiver.
Le risque de réduire l'école privée à une forteresse pour classes supérieuresSi nous avons fait le choix de l'enseignement privé catholique sous contrat, ce n'est pas par amour de l'entre-soi social, culturel, ethnique ou religieux, mais parce que nous croyons en la valeur d'une éducation inspirée du Christ.
Or, nous faisons depuis plusieurs années le constat que certaines tendances risquent de réduire l'école privée à une forteresse pour classes supérieures. La période est propice à une réflexion de fond : quel sens voulons-nous donner à l'enseignement catholique, dans le contexte particulier de la France contemporaine ?
Notre inquiétude se fonde sur un ensemble de faits sociologiques bien documentés.
Dans notre société libérale en crise, la lutte pour les places s'intensifie, l'éducation tend à se confondre avec la sélection, le système scolaire se métamorphose en marché de la scolarité, sur lequel les familles se distinguent par des capacités d'action et des moyens financiers très inégaux.
Conséquences : les inégalités globales explosent, la défiance envers l'État et entre les groupes sociaux croît, l'école ne favorise plus le brassage des jeunes et « divise plus qu'elle n'unit », comme l'a souligné François Dubet dans la revue Études («?Le séparatisme scolaire et la place du privé?», septembre 2023).
Une aggravation de la concentration socio-économiqueL'enseignement catholique sous contrat coproduit, renforce et cimente ce processus de ségrégation scolaire. Selon la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), le service statistique du ministère de l'éducation nationale, à la rentrée 2023, 42 % des collégiens du privé sous contrat étaient issus de milieux très favorisés, contre 21 % dans le public. Inversement, les élèves de milieu défavorisé représentaient 16,6 % des effectifs du privé, contre 40 % dans le public.
La même année, la Cour des comptes soulignait le « net recul » de la mixité au sein des établissements privés. Les dynamiques de concentration socio-économique s'aggravent, au point que certains chercheurs, tel Pierre Merle, affirment que le système scolaire français se ghettoïse.
L'enseignement catholique n'est pas le seul coupable de cette ségrégation scolaire. Tout d'abord, il tire sa légitimité à exister du principe de la liberté d'enseignement ; ensuite, des différences notables subsistent en son sein ; enfin, on ne doit pas oublier l'importante hétérogénéité entre les établissements publics eux-mêmes. Mais trop souvent, hélas, ces nuances servent de prétexte à une absence d'introspection du privé catholique.
Rappeler la visée universaliste de l'enseignement catholiqueUne introspection sincère commencerait par rappeler la visée universaliste de l'enseignement catholique, exprimé dans son Statut : « Conformément à la mission qui lui a été confiée par le Christ, (l'Église) s'adresse à tous les hommes et à tout homme ; aussi, par choix pastoral, l'école catholique est-elle ouverte à tous, sans aucune forme de discrimination. »
Théologiquement, la seule entorse justifiable à ce principe d'universalité est la priorité donnée aux plus pauvres, prônée par le Christ lui-même : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l'invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. » (Luc 14, 12-13)
Le banquet donné par l'enseignement catholique ne peut à l'évidence pas être un banquet de « riches voisins ». L'Évangile est le fondement du principe de « l'option préférentielle pour les pauvres », si central dans la doctrine sociale de l'Église.
Trois axes d'actionÀ la lumière de ce triple éclairage juridique, théologique et doctrinal, que faire ?
Un premier axe concernerait la composition socio-économique de nos établissements : un conditionnement plus strict du financement public de l'école privée sous contrat est nécessaire. Alors que 75 % de son budget global est pris en charge par de l'argent public, il est normal que l'exigence de représentativité socio-économique s'impose ou bien que le choix de l'option préférentielle des plus défavorisés soit envisagé sérieusement par les responsables de l'enseignement catholique.
Pour que cela ne se traduise pas par une inflation des écoles privées catholiques hors contrat, l'Église n'aurait qu'à se rappeler le Christ lui-même - « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades » (Luc 5, 31) - et refuser de légitimer les logiques sociales séparatistes menaçant notre société.
Un second axe viendrait ajuster la signification de notre « caractère propre », selon l'expression consacrée par la loi Debré de 1959. Le projet éducatif des établissements catholiques est porté par une conception chrétienne de la personne humaine. Cela amène à une proposition qui, sans dévaloriser celle de l'école publique républicaine, s'en distingue.
La formation intégrale de la personne et le regard évangélique porté sur l'élève sont nos principes les plus marquants ; c'est ce qui devrait attirer les familles dans nos établissements, et non une volonté d'évitement du public. Comment conjuguer ces principes avec l'exigence de l'ouverture à tous ?
À lire aussi « Il n'y a pas deux France, l'une formidable et l'autre blâmable » Cela pourrait enfin passer par une valorisation plus forte du dialogue interreligieux et de l'expression religieuse. Dans un pays marqué par une extrême droite grandissante et par une laïcité souvent instrumentalisée contre les musulmans, l'enseignement catholique peut être un lieu-témoin où les différentes identités religieuses cohabitent en harmonie.
L'enseignement catholique participerait ainsi à démentir l'idée reçue selon laquelle l'expression religieuse conduit fatalement à l'intolérance et à la violence ; il montrerait que la vocation ultime de l'être humain est d'aimer son prochain, toujours unique et autre.
À propos des opinions Ce texte est signé par un auteur invité. Il exprime son opinion et non celle de la rédaction. Notre rubrique À vif a pour but de permettre l'expression du pluralisme sur des sujets religieux, de société et d'actualité, et de favoriser le dialogue, selon les critères fixés par notre charte éditoriale.

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