Youssef Souidi, économiste : « La ségrégation scolaire est plus forte que la ségrégation résidentielle »

Les écarts sociaux se creusent, notamment entre les établissements publics et privés. Dans un entretien au « Monde », le chercheur, spécialiste du sujet, s’interroge sur le fonctionnement de la carte scolaire et le modèle du privé sous contrat.

Propos recueillis par 

Publié le 07 septembre 2026 à 13h00  Article Le Monde

Youssef Souidi est docteur en économie et l’auteur de Vers la sécession scolaire ? Mécaniques de la ségrégation au collège (Fayard, 2024). A l’heure où l’enjeu de la mixité peine à se faire une place dans le débat public, tandis que les écarts sociaux se creusent, notamment entre établissements publics et privés, le chercheur décrypte pour Le Monde les ressorts de la ségrégation scolaire.

Qu’est-ce qui vous amène à poser la question d’une « sécession scolaire » en France ?

A ce jour, on ne peut pas parler d’une séparation complète entre les établissements qui seraient réservés à un public favorisé quand d’autres accueilleraient uniquement des élèves en difficulté sociale et scolaire, mais on assiste à une polarisation. La ségrégation scolaire est forte dans de nombreux territoires, où coexistent des établissements au profil social radicalement différent, parfois très proches les uns des autres.

Selon une étude que j’ai réalisée avec le sociologue Hugo Botton, à la rentrée 2021, plus de 90 000 élèves fréquentaient un collège très défavorisé situé à moins de quinze minutes à pied d’un autre, favorisé. Dans neuf cas sur dix, il s’agissait d’un collège public à proximité d’un établissement privé sous contrat.

Cette ségrégation est-elle cantonnée à des territoires spécifiques ?

C’est un phénomène plutôt urbain, mais il est loin de se limiter aux grandes métropoles. On évoque souvent l’exemple de Paris, où l’on trouve des collèges publics de tous les profils sociaux, tandis que les établissements privés sont pratiquement tous favorisés. Le paysage est similaire à Lyon, par exemple.

Mais dans certaines villes de taille plus modeste, la séparation entre public et privé est totale, comme Mulhouse [Haut-Rhin], Tours ou Orléans. Le cas le plus extrême est Perpignan : on pourrait déjà y parler de sécession scolaire au regard de l’écart considérable de composition sociale entre les collèges des deux secteurs.

Comment expliquer cette polarisation ?

On a souvent tendance à lier ce constat aux inégalités géographiques dont les établissements scolaires seraient le reflet. Ça n’est qu’en partie vrai. La ségrégation scolaire est plus forte que la ségrégation résidentielle, notamment en raison des phénomènes de contournement de la carte scolaire.

En France, un peu plus d’un tiers des enfants sont scolarisés dans un autre collège que celui de leur secteur. Pour 12 % d’entre eux, ils ont obtenu une dérogation vers un autre collège public, tandis que 22 % sont dans le privé. Les dérogations jouent en moyenne assez peu sur le niveau de ségrégation, car elles sont demandées par des parents de différents milieux sociaux.

Dans les collèges les plus évités, le premier vecteur de contournement est le recours au privé. Or, depuis trente ans, les effectifs du privé sous contrat sont restés relativement stables, mais leur profil a changé : ils sont de plus en plus favorisés. Le fossé social avec le public se creuse de manière flagrante.

Ce choix ne traduit pas nécessairement une volonté d’entre-soi social. Le collège public de secteur a parfois mauvaise réputation, souffre du manque de moyens et d’enseignants. Les familles s’inquiètent et se retrouvent face à des choix impossibles, pris dans un dilemme entre être un bon citoyen et être un bon parent.

Ce constat devrait-il, selon vous, questionner le fonctionnement dual de notre système scolaire, qui prévoit des règles différentes entre le public et le privé ?

Le modèle du privé sous contrat en France est singulier. En Belgique francophone, les établissements dits « libres » sont largement subventionnés, mais ont peu d’autonomie dans le recrutement de leurs élèves. En Angleterre, à l’inverse, ils ne perçoivent pas de fonds publics, mais font ce qu’ils veulent – ils sont, de fait, très chers et réservés à une élite. En France, on a le meilleur des deux mondes : les établissements privés sous contrat sont largement subventionnés par l’Etat [à hauteur de 75 %], qui n’exige pas beaucoup de contreparties.

Quand ce fonctionnement a été instauré en 1959 par la loi Debré, il s’agissait de laisser le choix aux parents d’offrir une éducation religieuse à leurs enfants dans une France encore très catholique. Aujourd’hui, la fonction de l’enseignement privé a changé sans que cela soit jamais discuté au niveau national. C’est peut-être le débat à avoir.

C’est très difficile en France de remettre en cause la liberté du privé à sélectionner ses élèves, mais on pourrait au moins attendre davantage de transparence sur le profil de ceux qui candidatent, afin de savoir si la population accueillie correspond à celle qui veut y entrer.

Quelles sont les marges de manœuvre politique pour essayer de réduire la ségrégation ?

La compétence de la carte scolaire appartient aux collectivités depuis 2004. Certains départements, comme la Haute-Garonne, ont mené des actions en faveur de la mixité au collège qui ont porté leurs fruits. Il y a des choses à améliorer : certains collèges publics proches géographiquement sont socialement très différents du fait des contours de la carte scolaire, qui découpent des secteurs trop contrastés au lieu de les mélanger.

Réformer une carte scolaire reste toutefois très difficile sans un fort volontarisme politique, car les élus sont soumis aux préférences de leurs électeurs et les collectivités manquent de moyens. La baisse démographique pourrait constituer une opportunité de redessiner les cartes scolaires afin de limiter la ségrégation.

Cependant, dans certaines villes où les écarts entre privé et public sont déjà énormes, comme à Perpignan, je ne pense pas qu’il existe encore une marge de manœuvre à l’échelle du seul enseignement public, si l’on ne revoit pas les modalités d’association avec le privé.

 

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