Visite du pape en France : au mépris de la laïcité, l'enseignement catholique va-t-il imposer des activités religieuses à ses élèves et enseignants ?

Lisa Guillemin  22 septembre  Article L'Humanité


Le Secrétariat général de l'enseignement catholique demande aux établissements sous contrat de banaliser le vendredi 25 septembre pour la venue de Léon XIV. Une journée présentée comme obligatoire, alors que le SGEC n'a aucune autorité pour l'imposer. Syndicats et associations laïques redoutent que des élèves et des enseignants soient contraints de participer à des activités religieuses.


Une journée de classe entière consacrée au pape. Dans une note datée du 10 septembre, révélée par Libération et que l'Humanité s'est procurée, le Secrétariat général de l'enseignement catholique (SGEC) demande aux établissements privés sous contrat de banaliser le vendredi 25 septembre, premier jour de la visite de Léon XIV en France.

« Journée de classe banalisée, elle revêt un caractère obligatoire pour les élèves comme pour l'ensemble des enseignants et des personnels, au même titre que toute autre journée scolaire », affirme l'institution dirigée par Guillaume Prévost. La participation des maîtres contractuels et agréés, rémunérés par l'État, doit être reconnue comme temps de service.

Le SGEC assure déplacer à cette occasion une « journée des communautés éducatives » habituellement organisée début décembre. Il laisse à chaque chef d'établissement le soin d'en définir les modalités, mais en fournit déjà la trame. Dans le primaire, il propose notamment une découverte du Vatican et du rôle du pape.

Au collège et au lycée, les élèves pourront étudier le discours de Léon XIV à l'Unesco, travailler sur sa « vision éducative » ou mener un projet autour de la « civilisation de l'amour ». Des textes « profanes ou sacrés » pourront servir de support à un atelier d'écriture.

Parmi les ressources recommandées figurent des livrets de l'Office international de l'enseignement catholique, un « JT du pape » produit par Bayard et des publications comme La Croix, Le Pèlerin ou Prions en Église. Toute la communauté scolaire est appelée à se mobiliser autour du « Pacte éducatif global porté par l'Église », éventuellement avec les paroisses.

Des pratiques religieuses facultatives au milieu d'une journée obligatoire

Le SGEC prend soin de distinguer la présence obligatoire de l'adhésion religieuse. « Cette obligation de présence ne s'accompagne d'aucune obligation de conviction », indique la note. Les pratiques les plus ouvertement cultuelles sont rangées dans un « temps spirituel facultatif » : silence, prière, veillée de lumière ou chant commun dans le premier degré ; relecture de l'appel à une « vie chrétienne sobre et exigeante » dans le secondaire. Des activités alternatives sont préconisées pour que « le choix soit réel ».

Reste une journée obligatoire entièrement organisée autour du chef de l'Église catholique, au sein de laquelle les élèves et les personnels devront eux-mêmes tracer la frontière entre pédagogie et religion. « Sous prétexte d'un moment plus général, le risque est qu'on impose un moment cultuel en présentant l'ensemble comme obligatoire », alerte Matthieu Gatipon-Bachette, président de l'Union des familles laïques (UNAF). « Le temps spirituel est annoncé comme facultatif, mais il va avoir lieu pendant une journée scolaire, dans un cadre qui n'est normalement pas celui prévu par la loi. »

La loi Debré autorise les établissements sous contrat à conserver leur « caractère propre ». En contrepartie du financement public, l'enseignement doit néanmoins suivre les règles et les programmes de l'Éducation nationale, dans le respect total de la liberté de conscience. Étudier la visite de Léon XIV comme événement historique, diplomatique ou international ne pose pas, en soi, de difficulté. Remplacer les cours par une journée confessionnelle, ponctuée d'activités religieuses auxquelles il faudra publiquement choisir de ne pas participer, en pose une autre.

« Quid d'un élève ou d'un enseignant qui ne voudrait pas participer ? », interroge Matthieu Gatipon-Bachette. Le responsable associatif réclame des contrôles dans chaque établissement : « On ne dit pas que tout n'est pas possible, mais cela peut amener des gens à subir des pressions. On ne peut pas tout faire au nom du caractère propre. Les écoles sous contrat ne sont pas les succursales des Églises. »

Le ministère dément le pouvoir du SGEC

Sollicité par l'Humanité, le ministère de l'Éducation nationale rappelle qu'un établissement sous contrat peut consacrer du temps scolaire à une thématique particulière, y compris lorsqu'elle s'inscrit dans son « caractère propre ». Mais il fixe une limite : « Aucun temps spirituel ni aucune pratique religieuse ne peuvent être imposés aux élèves ou aux personnels. »

Surtout, la Rue de Grenelle contredit le caractère obligatoire proclamé par la note. « Le SGEC ne dispose pas d'une autorité hiérarchique sur les établissements. Il peut proposer une initiative et les inviter à y participer, mais ne peut leur imposer de banaliser une journée », répond le ministère. L'organisation relève de chaque établissement. Le SGEC présente donc comme une obligation nationale ce qui ne peut être, juridiquement, qu'une décision locale.

Cette absence d'autorité formelle n'empêche pas les pressions. Marie Troadec, représentante de la CGT Enseignement privé, dit recevoir régulièrement des témoignages de messes organisées pendant les cours dans le premier degré, sans véritable choix laissé aux élèves.

Des adhérents ont également signalé des « Notre Père » récités pendant des réunions de prérentrée ou encore une bénédiction des cartables en maternelle. « C'est une pratique courante de détourner des heures de scolarisation pour en faire du "temps propre" », dénonce la syndicaliste. « Au SGEC, ils aiment contourner les termes : ils parlent de temps d'intériorité ou de spiritualité. »

À Nice, une messe sous couvert de « journée pédagogique »

Un précédent récent nourrit ces inquiétudes. Le 6 mai, plus de 2 000 enseignants des établissements catholiques sous contrat des Alpes-Maritimes ont été convoqués par le diocèse au palais Nikaïa, à Nice. Présenté comme une « journée pédagogique », le rassemblement comportait une messe ainsi que des interventions de Guillaume Prévost et d'Éric Ciotti. Selon Mediapart, les personnels avaient reçu un ordre de mission signé par leur chef d'établissement une semaine auparavant.

Le rectorat de Nice avait déjà rappelé que le secrétaire général de l'enseignement catholique ne disposait d'aucune autorité hiérarchique sur les établissements. Cela n'avait pas empêché les directions de rendre la présence des enseignants obligatoire. Plusieurs avaient quitté la salle pendant la journée, dans un contexte décrit par les syndicats comme marqué par la crainte de représailles.

« C'est globalement la même chose qui se passe aujourd'hui », estime Pascale Picole, élue CGT à la Commission consultative mixte ministérielle de l'enseignement privé. Depuis l'arrivée de Guillaume Prévost à la tête du SGEC, elle observe une volonté croissante d'étendre le « caractère propre » à toute la vie scolaire, malgré les alertes sur la liberté de conscience. « À Nice, des collègues nous ont dit qu'ils avaient été obligés d'aller à une grande messe. Cette fois, c'est avec le pape. Plus c'est gros, plus ça passe. »

Le ministère ne précise pas s'il avait connaissance de la note du 10 septembre, si les heures d'enseignement supprimées devront être récupérées ni si les rectorats contrôleront l'organisation de la journée. Le SGEC n'a pas le pouvoir d'imposer son initiative. Encore faut-il que l'État empêche les établissements de le faire à sa place.

 

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