Violences sexuelles : un ancien évêque, héros de la Résistance, rattrapé par l’affaire Bétharram
Une enquête interne ouverte à partir du témoignage d’un ancien pensionnaire de l’établissement privé a abouti à une découverte explosive, que révèle « Mediapart ». Le religieux mis en cause est Pierre-Marie Théas, mort en 1977, célèbre pour ses engagements contre la persécution des juifs.
Une enquête interne menée à la suite de la dénonciation de viols subis par un ancien élève de l’établissement Notre-Dame-de-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques) a abouti à la mise en cause formelle de l’ancien évêque Pierre-Marie Théas (1894-1977), connu pour s’être opposé à Philippe Pétain lors de la Seconde Guerre mondiale, a appris Mediapart.
Évêque de Montauban en 1940, Pierre-Marie Théas est l’un des rares responsables catholiques à avoir protesté publiquement contre les lois antisémites du régime de Vichy, après avoir donné l’extrême-onction à Manuel Azaña, dernier président de la Seconde République espagnole, traqué par la Gestapo. À partir de 1942, l’évêque a aussi demandé aux directeurs de toutes les institutions de son diocèse de cacher des juifs, ce qui lui a valu d’être déclaré « Juste parmi les nations » en 1969.
Arrêté en 1944 et incarcéré jusqu’à la Libération, il s’est ensuite vu confier une mission officielle par le général de Gaulle et a pris la tête du diocèse de Lourdes. Dans la cité mariale, l’avenue qui mène jusqu’au sanctuaire porte aujourd’hui le nom de Mgr Théas. C’est cette voie que doit emprunter le pape Léon XIV à l’occasion de sa visite en France, samedi 26 septembre.
L’enquête qui met en cause l’ancien évêque est actuellement entre les mains de l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr), organisme créé par la Conférence des évêques de France dans la foulée de la remise, en 2021, d’un rapport confirmant l’ampleur des violences sexuelles dans l’Église. Menée par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), cette enquête avait estimé à 216 000 le nombre de victimes de membres du clergé depuis 1950.
L’affaire a débuté à la suite d’une plainte déposée début 2025 par un ancien pensionnaire de Notre-Dame-de-Bétharram, en plein scandale national. Tandis que les mensonges répétés du premier ministre François Bayrou font la une de l’actualité, poussant des dizaines d’ex-élèves à témoigner des violences subies dans l’établissement, Frédéric B. écrit au procureur de la République de Pau, Rodolphe Jarry.
Le 15 février, il est entendu par un gendarme qui lui demande de résumer en « un seul mot » ce qu’il a vécu lors de sa scolarité sur place, entre 1969 et 1971 (année de ses 10 ans). « Une monstruosité », répond le retraité, fils d’une famille catholique pratiquante.
L’audition du gendarme est découpée en trois parties : « violences psychologiques », « violences physiques » et « violences sexuelles ». Pour les deux premières, Frédéric B. livre le récit de sévices graves, mais qui relèvent de l’ordinaire dans le quotidien de l’institution pyrénéenne.
Concernant la troisième catégorie, le retraité évoque un événement précis, dont le souvenir lui est revenu avec l’explosion du scandale : un « week-end » en 1971, un « bâtiment à l’écart », un « vieux prêtre » qui lui offre une « barquette de fraises ». Et une confession au cours de laquelle il aurait subi un viol, dont Frédéric B. révèle tous les détails au gendarme.
Le « vieillard émacié »
Frédéric B. n’a alors aucune idée de l’identité du « vieux prêtre » en question. Mais, bien que prescrit sur un plan pénal, son témoignage rebondit lorsqu’il est appréhendé par la Commission reconnaissance et réparation (CRR), instance créée pour indemniser les victimes de congrégations religieuses.
Les 5 et 6 mai 2026, après l’avoir auditionné, deux enquêteurs de la commission – une psychanalyste et un ancien juge d’instruction – se rendent à Notre-Dame-de-Bétharram avec Frédéric B. Un lieu dans lequel ce dernier n’est pas retourné depuis son départ de l’établissement, cinq décennies plus tôt.
Sur place, il refait le chemin entre l’internat et le fameux « bâtiment à l’écart », qui correspond à ses souvenirs. En parallèle, la congrégation des pères de Bétharram donne aux membres de la CRR l’identité du « vieux prêtre » qui y résidait effectivement à l’époque : il s’agit de Mgr Théas, qui s’est retiré dans les Pyrénées-Atlantiques de 1970 jusqu’à sa mort, en 1977.
Comme dans une investigation policière, les deux enquêteurs montrent alors à Frédéric B. une planche de photos, parmi lesquelles figure celle de l’évêque. Il ne reconnaît personne : sur ces clichés en noir et blanc, tous les religieux apparaissent jeunes, alors que lui garde la mémoire d’un « vieillard émacié ». Sur un autre cliché de Pierre-Marie Théas, cette fois à la fin de sa vie, l’ancien élève se fait désormais formel : c’est lui.
À leur retour de Bétharram, les membres de la CRR décident donc de transmettre le dossier à l’Inirr, seule instance compétente pour les victimes de prélats. Dans son rapport, le rapporteur de l’Inirr relève que « tout au long de son accompagnement, [Frédéric B.] distingue avec rigueur ce qui relève des souvenirs établis des éléments demeurant hypothétiques », ce qui consolide la valeur de son témoignage, quand bien même il ne peut pas être corroboré par d’autres éléments, ni être soumis à la version du mis en cause.
« La CRR intervient souvent dans des situations où les faits sont très anciens avec des mis en cause décédés. Elle n'est pas dans un logique punitive, rappelle une source bien informée. On croit la personne sur les critères de la vraisemblance, dans une logique de justice restaurative. La CRR a une sorte de tableau clinique, et lorsque le récit paraît vraisemblable avec des éléments corroborés, elle transmet un rapport.»
Le travail « sérieux » des instances de reconnaissance et réparation
Rapidement, l’information se diffuse dans la hiérarchie catholique, qui décide de s’en emparer. Dans un courrier daté du 2 août, l’évêque actuel de Lourdes, Jean-Marc Micas, apporte un soutien on ne peut plus clair à Frédéric B., connu par les instances ecclésiastiques pour siéger au sein d’un groupe de victimes auprès du secrétariat général de l’enseignement catholique. « Je vous assure que je condamne fermement le mal qui vous a été fait, et je ferai tout mon possible pour contribuer à votre démarche », lui écrit le prélat. Le collège de l’Inirr doit se réunir le 6 octobre pour décider de l’indemnisation de la victime.
« La réaction de Mgr Micas a été admirable de compréhension et de compassion », se félicite Frédéric B., qui loue aussi le « sérieux » du travail mené par la CRR et l’Inirr (laquelle va être remplacée prochainement, ce qui suscite la colère des collectifs de victimes).
Pour le retraité, l’attitude de l’évêque de Lourdes dans son dossier, qui constitue une sorte d’antithèse de l’attitude de l’Église dans la protection de l’abbé Pierre, est révélatrice des fractures qui traversent actuellement l’épiscopat sur le traitement des violences sexuelles. « Aux antipodes de la réaction compassionnelle de Mgr Micas, vous avez des évêques comme Mgr Aillet [évêque ultraconservateur de Bayonne, qui a refusé d’ouvrir ses archives à la Ciase – ndlr], qui se comportent encore comme des croisés en défense de l’institution », regrette-t-il.
« Il y a des lignes de tension importantes à l’intérieur de l’Église », appuie aussi Bernard Collenot, victime de Bétharram dans les années 1960. Ce croyant, qui reconnaît avoir « un mal fou à maintenir [sa] foi », déplore notamment que « certains évêques jouent la division entre les victimes ». Ces prélats jouent sur du velours, dans un contexte où les relations entre les collectifs ont parfois viré au pugilat ces derniers mois. À la veille de la venue du pape, « le sujet principal, c’est que l’Église ne prend toujours pas en compte le problème », recentre Bernard Collenot.
La violence sexuelle [qui vient] de prêtres qui ont eu des actions extérieures remarquables [...] est encore plus déstabilisatrice pour l’Église.
Fondateur du premier collectif de Bétharram, Alain Esquerre observe lui aussi une « cassure » avec l’institution catholique. « Je sais qu’il y a des tensions fortes entre les évêques. L’Église ne sait pas traiter ce problème, et il y a une tendance à dire que cela leur a déjà coûté trop cher. Malheureusement, les questions financières prennent le dessus, et les victimes sont tenues éloignées », regrette-t-il.
Si la sensibilité du dossier Théas n’est ignorée par personne, aucune pression n’a été exercée pendant l’enquête, affirme Jean-Pierre Massias, qui a présidé une commission d’enquête indépendante sur le scandale Bétharram. « Nous avons évidemment eu la sensation que c’est un dossier compliqué pour l’Église, mais les recherches n’ont jamais été limitées ou empêchées », explicite le juriste, qui souligne « l’importance » du témoignage de Frédéric B.
« Cela montre qu’à Bétharram, il y a aussi eu des violences sexuelles vers l’extérieur, la transmission d’un enfant vers un prêtre par un membre de la communauté », énonce-t-il d’abord, appelant à « investiguer sérieusement » cette dimension du scandale.
Le professeur de droit insiste aussi sur la « gravité des faits corrélée avec la personnalité de l’accusé ». « La violence sexuelle peut toucher n’importe qui dans l’Église, elle peut venir de prêtres qui ont eu des actions extérieures remarquables. Il va falloir gérer ces cas-là, car cette violence est encore plus déstabilisatrice pour l’Église », développe-t-il, en faisant le parallèle avec le cas d’une autre figure de l’épiscopat, Mgr Emmanuel Lafont, gravement mis en cause pour avoir notamment marchandé des relations sexuelles. L’ancien évêque de Cayenne, connu pour son engagement contre l’apartheid en Afrique du Sud, a finalement été condamné par l’Église en 2022.
Enfin, conclut Jean-Pierre Massias, le dossier visant Mgr Théas pose la question des réparations et sanctions, y compris à titre posthume. « Il y a une impunité pénale qui ne doit pas être une impunité mémorielle, sociale et historique. »

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