« Il m’a hurlé dessus » : des salariés du lycée Jean XXIII d’Yvetot visés par des plaintes pour harcèlement
Avant le suicide d’une surveillante du lycée Jean XXIII d’Yvetot, en conflit avec son employeur (l’OGEC), d’anciens enseignants avaient déjà déposé des plaintes pour harcèlement contre deux salariés de l’établissement privé. Paris Normandie a recueilli leurs témoignages.
Comme évoqué dans ces colonnes, le suicide d'une surveillante du lycée Jean XXIII d'Yvetot , dans le cadre privé, a ravivé des douleurs au sein d'une partie de l'équipe pédagogique de l'établissement d'enseignement catholique privé. Celles d‘années de brimades, remontrances, voire de situations de « harcèlement » perpétrées par des salariés de l'établissement. « Les collègues craignent de parler , nous a-t-on confirmés suite à la première publication. C'est compliqué pour la nouvelle directrice (NDLR : Cécile Drouault) d'arriver dans une situation comme celle-là. »
Il y a les amis de ces trois personnes pour qui tout va bien. Et puis, il y a les autres professeurs qui subissent des actes qui s'apparentent à du harcèlement.
Enseignant du lycée Jean XXIII
Les faits portés à la connaissance de Paris Normandie sont nombreux et dénoncent un mode opératoire similaire. Celui de la décrédibilisation de certains enseignants, parfois à la vue et au su des élèves, sans motif valable. « Il y a les amis de ces trois personnes pour qui tout va bien. Et puis, il y a les autres professeurs qui subissent des actes qui s'apparentent à du harcèlement » , confie un membre de l'équipe pédagogique toujours en poste.
« Tous ces problèmes ne datent pas que du temps de Mme Lucas-Maze (NDLR : ancienne directrice du lycée ayant récemment quitté l'établissement). Mais par contre, c'est vrai qu'il y avait toujours les mêmes autres personnes qui tiraient les ficelles » , décrit un autre enseignant.
Plusieurs plaintes déposées
Au cours des entretiens menés avec d'actuels et d'anciens enseignants du lycée catholique, les noms de trois personnes en poste reviennent avec insistance. Selon nos informations, des plaintes ont été déposées courant 2024 à la gendarmerie d'Yvetot et font toujours l'objet d'une enquête judiciaire. Elles visent « deux salariés du lycée Jean XXIII pour des faits de harcèlement » , confirme le parquet de Rouen sans apporter plus de précision.
Paris Normandie : Le diocèse a-t-il été destinataire d'un signalement de la part de la surveillante décédée ?
Dominique Beloeil : Non. Mais, outre Mme Lucas-Maze (NDLR : ancienne directrice du lycée Jean XXIII ), j'ai été interpellé sur cette situation il y a un an et demi par le responsable départemental du SPELC (Syndicat professionnel de l'enseignement libre catholique). Je suis alors revenu vers la chef d'établissement qui m'a rappelé la situation. Une salariée en conflit avec quelques collègues. Un arrêt de travail et une plainte déposée qui empêchent toute tentative de réconciliation effective.
Aviez-vous eu connaissance de la situation délicate entre les membres de l'encadrement pédagogique et une partie de la direction du lycée ?
Le responsable du SPELC m'avait évoqué cette situation. Je lui ai demandé davantage de précisions et je n'ai rien reçu. Pas un nom. Je me suis rendu plusieurs fois à Jean XXIII afin de permettre un échange possible entre les personnes en souffrance et moi. Il était simple de venir vers moi pour me donner ses coordonnées et me demander un rendez-vous. Personne n'a fait la démarche.
Dans la mesure où une plainte a été déposée contre des salariés de l'établissement, une procédure disciplinaire est-elle à prévoir ?
Depuis le dévoilement de l'affaire Bétharram en mars 2025, l'enseignement catholique de Rouen a complétement revu son processus de suivi des plaintes des personnels et des familles. Désormais, nos 67 établissements du diocèse de Rouen remontent systématiquement tous les événements problématiques (plaintes contre un professeur, conflit entre enseignants ou entre familles, harcèlements de jeunes, décrochage scolaire...) au rectorat. Nous utilisons la plateforme de l'enseignement public sans souci. Nous visons l'exhaustivité. C'est pourquoi, nous sommes passés de 10 faits remontés au rectorat sur l'année 2024-2025 à 550 sur l'année 2025-2026. Nous n'avons bien sûr pas connu une explosion des difficultés mais maintenant nous prévenons le rectorat de toutes nos difficultés. Il est évident que le conflit de Jean XXIII de 2024 aurait été remonté au rectorat s'il avait lieu aujourd'hui.
Vous travaillez de concert avec le rectorat ?
Outre une remontée et un partage d'informations au rectorat, nous associons aussi systématiquement celui-ci sur les suites à mener (article 40, plaintes...). En retour, le rectorat tient compte de notre avis pour la gestion des personnels posant problème (mesures conservatoires, blâmes, révocation...). Nous sommes dans un esprit de collaboration mutuelle qui est très efficace. Là encore, le nombre de personnes gérées par le rectorat a explosé en deux ans parce que nous collaborons sans réserve avec lui mais aussi par ce que le rectorat s'est doté de moyens d'action quantitativement et qualitativement remarquables. Pour les personnels OGEC (Organisme de Gestion de l'Enseignement Catholique), nous appliquons sans réserve les conseils et les demandes du rectorat, notamment sur le casier judiciaire. Concernant le drame d'Yvetot, nous sommes à la disposition de la justice et nous nous efforcerons de satisfaire au mieux toutes ses demandes.
Leurs contenus, auquel Paris Normandie a eu accès, fait mention de paroles véhémentes, discriminantes et répétées. Parfois, ces moments qualifiés « d'extrêmement violents » se déroulaient devant des témoins.
« À plusieurs reprises, il (NDLR : une des personnes visées par des plaintes pour harcèlement) m'a hurlé dessus dans les couloirs devant des élèves, ce qui m'a mis en défaut , se remémore une des plaignantes, dont la mutation a été actée à l'issue du dépôt de sa plainte. La dernière fois qu'il l'a fait, il y avait toute une classe d'élèves et une collègue de travail qui a été entendue aussi à la gendarmerie. » Des déclarations consignées dans des dépositions que nous avons pu consulter.
Une autre plaignante évoque en détail la campagne de calomnie dont elle aurait été victime après le premier confinement. Un système de surveillance peu conventionnel, avec l'aide de certains élèves, aurait été organisé à son insu. « J'ai été convoquée à des réunions en dehors du cadre légal. Il y eu des humiliations, de la pression, des calomnies. Et beaucoup de mensonges à mon égard », réagit encore émue une ancienne enseignante du lycée.
Je me suis rendu plusieurs fois à Jean XXIII afin de permettre un échange possible entre les personnes en souffrance et moi.
Les plaignants confirment avoir alerté en vain le rectorat, le diocèse ainsi que l'OGEC, avant leur départ respectif vers d'autres établissements de la région. Contacté par nos soins, le rectorat indique ne pas avoir été informé de la situation. Le directeur diocésain, Dominique Beloeil, reconnaît, lui, avoir été informé par le responsable du SPELC (Syndicat Professionnel de l'Enseignement Libre Catholique). « Je me suis rendu plusieurs fois à Jean XXIII afin de permettre un échange possible entre les personnes en souffrance et moi. Il était simple de venir vers moi pour me donner ses coordonnées et me demander un rendez-vous. Personne n'a fait la démarche. »
L'enquête judiciaire se poursuit
Une enquête judiciaire est en cours depuis plusieurs années et les personnes incriminées dans ce dossier, présumées innocentes, occupent toujours leurs fonctions au sein de l'établissement. « Ils n'ont pas changé leur attitude depuis le départ de plusieurs collègues à cause de leur comportement », se désole un autre enseignant.
Sollicitée à de nombreuses reprises, la direction de l'établissement affirme ne pas être au courant de plaintes à l'encontre de l'OGEC (Organisme de Gestion de l'Enseignement Catholique) ou de salariés.
« Il nous semble important de souligner que si des situations sont signalées, des réponses sont toujours apportées, et les interlocuteurs compétents mobilisés, dans le cadre des responsabilités de chacun , fait savoir Cécile Drouault à Paris Normandie.
La nouvelle directrice de l'établissement (arrivée en poste en septembre 2026) indique être « attachée au respect des personnes, à la prévention de tout risque professionnel et à la confidentialité des situations individuelles. »
Avant de conclure que « l'OGEC a toujours agi et entend continuer à le faire avec le souci constant de prévenir, de réagir et d'accompagner, conformément à ses obligations d'employeur mais surtout dans le respect de ses valeurs d'écoute et de bienveillance. »
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