« Bétharram n’est pas une affaire privée »
- Obtenir le lien
- X
- Autres applications
La venue du pape Léon XIV à Lourdes et la rencontre annoncée avec plusieurs personnes victimes de violences sexuelles commises dans l’Église constituent un geste important. Toute parole de victime portée jusqu’au plus haut niveau de l’Église mérite le respect. Toute écoute personnelle, lorsqu’elle est sincère, peut contribuer à la reconnaissance d’une souffrance trop longtemps niée.
Mais cette rencontre ne peut suffire. L’écoute individuelle des victimes ne remplace pas la reconnaissance collective, et la réponse systémique à de telles violences systémiques, réponse pour laquelle la Commission a formulé des recommandations qui devront faire l’objet d’un suivi public.
À quinze kilomètres de Lourdes, une commission indépendante a remis, le 20 juin 2026, un rapport sur les violences commises à Notre-Dame de Bétharram. Ce rapport n’a pas seulement établi des souffrances individuelles. Il a mis en lumière des violences graves, répétées, durables, commises sur des enfants dans un établissement de l’enseignement catholique, sous tutelle congréganiste et lié par contrat avec l’État et a identifié des causes et des responsabilités.
Un tel rapport ne peut être versé aux archives d’une congrégation comme si la vérité qu’il révèle ne concernait qu’elle. Le rapport est terminé comme enquête ; il commence maintenant comme mise en jeu de la responsabilité.
Bétharram n’appartient à personne
Bétharram n’est pas une affaire privée. Bétharram n’appartient à personne et certainement pas à la seule congrégation, ni à ceux qui en administrent aujourd’hui l’héritage institutionnel. L’affaire concerne d’abord les victimes, leurs familles, les anciens élèves et la congrégation.
Les enseignements qui doivent en être tirés concernent également l’Église dans son ensemble, les pouvoirs publics et la société tout entière. Les violences commises sur des enfants, surtout lorsqu’elles s’inscrivent dans une institution d’enseignement, ne relèvent jamais d’une simple affaire interne.
La congrégation de Bétharram affirme vouloir poursuivre une démarche de reconnaissance, de réparation et de prévention, après avoir accepté de réparer financièrement l’ensemble des violences sexuelles y compris – à la demande expresse de notre Commission – celles commises par les laïcs dans l’établissement.
Cette volonté doit être entendue. Son autonomie doit être respectée. Mais une institution directement mise en cause ne peut être seule compétente pour dire ce qui doit être reconnu, réparé, transmis, oublié ou considéré comme suffisant.
Plus la faute est grave, plus la réparation doit être pluraliste
Plus la faute est grave, plus la réparation doit être pluraliste, lisible et contrôlable. L’institution concernée ne peut pas être seule juge de la suffisance des réponses qu’elle apporte et les personnes victimes ne peuvent être contraintes de traiter directement avec elles.
L’expérience de la Ciase doit ici nous instruire. Elle a constitué un moment décisif : elle a identifié une criminalité systémique, rendu visible l’ampleur des violences sexuelles commises dans l’Église et conduit à la mise en place de mécanismes de réparation attendus. L’Inirr et la CRR ont permis à de nombreuses victimes d’obtenir une reconnaissance et une réparation longtemps refusées. Cette vertu doit être reconnue.
Mais une limite apparaît désormais clairement. Lorsque la réparation est principalement pensée comme une relation entre l’institution responsable et les victimes, même avec des garanties d’indépendance, elle peut enfermer la réponse dans une logique individuelle et interne.
Chaque victime est reconnue, entendue, indemnisée, mais le système qui a rendu possible les violences devient moins visible. La réparation peut alors affaiblir la dimension de dénonciation publique qui était au cœur du rapport de vérité.
Le risque de la réparation produite depuis l’intérieur
C’est le risque de l’endoréparation : une réparation produite depuis l’intérieur ou sous le contrôle principal de l’institution mise en cause. Elle a le mérite d’exister. Mais elle laisse cette institution maîtriser l’intensité, le rythme et surtout la portée de la révélation.
L’institution reconnaît, répare, indemnise, accompagne, souvent avec sincérité. Mais elle conserve une capacité décisive à organiser les conditions dans lesquelles les crimes sont nommés, les responsabilités discutées, les archives ouvertes, les défaillances analysées et les transformations rendues publiques.
Le risque n’est donc pas seulement que la réparation soit insuffisante. Le risque est qu’elle devienne un mode de maîtrise de la révélation : reconnaître assez pour apparaître responsable, indemniser assez pour répondre aux attentes individuelles, mais transformer trop peu pour que la dénonciation systémique produise tous ses effets. En ce sens, une réparation individuellement vertueuse peut devenir systémiquement ambiguë si elle referme ce que la vérité avait ouvert.
Il faut donc refuser que, face à la crise, la vérité soit externalisée pour être crédible, puis que, la pression s’allégeant, la réparation soit internalisée pour être contrôlée.
La constitution d’un comité de suivi
C’est pourquoi la Commission d’enquête indépendante sur les violences à Bétharram clôturera ses travaux le 17 septembre, pour que s’ouvre une nouvelle étape. Elle présentera le rapport intégral accompagné du recueil des témoignages que les personnes ont souhaité rendre publics, en organisera la diffusion auprès des victimes, des collectifs de Bétharram et des autres collectifs concernés par les violences dans les institutions catholiques, et proposera la constitution d’un comité de suivi des recommandations. Ce comité aura vocation à associer victimes, collectifs, personnalités qualifiées, institutions concernées et les pouvoirs publics.
L’expérience de la justice transitionnelle montre en effet le caractère crucial de cette étape : le risque est toujours grand que les destinataires d’un rapport se contentent d’en saluer le contenu, sans mettre en œuvre ses recommandations ou en retenant seulement certaines. Or, les recommandations forment au contraire un ensemble cohérent, destiné à satisfaire les droits à la vérité, à la justice, à la réparation et à non-répétition.
C’est ensemble que ces recommandations prennent leur sens, produisent pleinement leurs effets et se renforcent mutuellement, dans leurs dimensions matérielles comme symboliques. C’est également ensemble qu’elles permettent autant de reconnaître et réparer les individus, que de traiter les causes des violences et de les prévenir.
Ce comité pluraliste vise ainsi à fédérer celles et ceux qui souhaitent s’engager pour que les réparations soient lisibles, les violences physiques et psychologiques pleinement prises en compte, mais aussi pour que la mémoire soit consolidée et les garanties de non-répétition suivies dans la durée.
Travailler avec et pour les personnes victimes
Il s’agit également de travailler avec et pour les personnes victimes et de rechercher ensemble de nouveaux modes de concertation, d’élaboration et de collaboration, afin qu’elles soient pleinement actrices de cette phase décisive.
Les personnes victimes nous obligent. Leur temps n’est pas celui des institutions. Leurs attentes et besoins pressent, qu’ils soient individuels ou collectifs. La société non plus ne peut attendre pour mieux protéger ses enfants aujourd’hui et demain.
Bétharram est une affaire de débat démocratique
La Commission demandera également que le rapport soit officiellement transmis au pape Léon XIV à l’occasion de sa venue à Lourdes. La rencontre du pape avec quelques victimes doit bien sûr être respectée. Mais elle ne peut devenir le substitut d’une réponse collective.
L’écoute personnelle ne peut remplacer la reconnaissance publique. La compassion ne peut remplacer la transformation institutionnelle. Et la réparation individuelle ne peut remplacer une réponse systémique.
Bétharram doit être porté devant celles et ceux qui, au nom de l’Église, de l’enseignement, de la République, de la justice et de la mémoire des victimes, ont la responsabilité de ne pas laisser les rapports de vérité sans conséquence.
Bétharram n’est pas une affaire interne. C’est une affaire de victimes, de mémoire, d’enfance protégée, de responsabilité institutionnelle et, désormais, de débat démocratique.
Jean-Pierre Massias, professeur de droit ; Dominique Attias, avocate ; Véronique Blanchard, historienne ; Georges Kuzma, expert en enquêtes policières ; Xavier Philippe, professeur de droit ; Kelly Picard, maître de conférences en droit ; Pascal Plas, professeur d’histoire ; Jean-Pierre Rosenczveig, magistrat ; Muriel Salmona, psychiatre ; Jocelyne Valentino, psychologue ; Philippe Vitale, professeur de sociologie
- Obtenir le lien
- X
- Autres applications
Commentaires