"Il ne fallait pas que ça fasse trop de bruit" : à Bordeaux, un directeur d'école visé par des plaintes pour viol, des parents et un enseignant dénoncent une "omerta"
Placé en garde à vue puis suspendu depuis le
mois de février, le directeur de l’école Sainte-Marie Bastide de
Bordeaux, en Gironde, fait l'objet de deux plaintes pour viol sur
mineur. Après l'onde de choc, les langues se délient. Une mère d'élève,
un ancien enseignant et une association témoignent. L'école, elle se
défend de toute volonté de dissimulation des faits.
Une douce soirée de février, après une journée ensoleillée. Au lendemain de la rentrée, alors que la capitale girondine retrouve des airs de printemps, les confidences d’un enfant viennent troubler le retour du train-train quotidien. "Le mardi soir, en rentrant de l’école, mon enfant me demande : 'maman, est-ce que le directeur peut aller en prison' ?, se souvient Anaïs*. Je lui réponds 'oui, bien sûr, comme tout adulte qui fait des bêtises graves'. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu qu’il ne pouvait pas me raconter car la maîtresse disait que c’était un secret. J’ai tout de suite compris que c’était grave."
Entendu par la police "pour une situation d'enfant"
Inquiétée par cette révélation énigmatique, la mère de famille, dont l'enfant fréquente l'école Sainte-Marie Bastide, située rive droite à Bordeaux, parvient, à force de patience et de douceur, à en savoir plus. "Je l’ai emmené dehors en lui disant que je savais garder un secret pour tenter de libérer sa parole, rejoue Anaïs, avant d'affirmer : C’est là qu’il m’a dit : Arthur* nous a parlé avec les copains. Il nous a dit que le directeur avait été violent avec lui et qu’il lui avait touché les parties intimes."
J’étais effarée qu’un adulte demande à un enfant de garder ça pour lui.
Anaïsmaman d’un camarade de classe d’Arthur
Deux jours plus tard, les parents d'élèves reçoivent un message "disant que le directeur a été entendu par la police pour une "situation d'enfant" sans plus de détails, souligne Anaïs. Ils
ont dit dans ce message qu'il était en arrêt maladie et qu’ils lui
souhaitaient un prompt rétablissement, alors que nous savions pourquoi
il était suspendu. Connaissant la situation de l’enfant, ça m’a
choquée." Contactée, la direction de Sainte-Marie Bastide estime avoir fait le nécessaire en termes de communication auprès des parents.
Ce même jour, Arthur, qui venait de dénoncer les viols dont il aurait été victime, n’était pas en classe. "Mon enfant m’a dit qu’Arthur n’était pas venu à l’école, qu’on lui avait demandé de rentrer chez lui", se remémore Anaïs.
"Un enfant de sept ans ne peut pas inventer des choses pareilles"
En lien étroit avec les parents du petit garçon, l’association MeTooÉcole se veut formelle. "Il y a une enquête qui révèle que ce petit a bien été violé, affirme Barka Zerouali, co-fondatrice de l’association. Il a dit à plusieurs reprises à la brigade de protection des mineurs, à des psychologues, à des pédopsychiatres, qu’il a subi des choses horribles comme des fellations forcées et des sodomies pendant plusieurs semaines. Sa version n’a jamais changé. Il a toujours eu le même discours et les experts sont catégoriques. Un enfant de sept ans ne peut pas inventer des choses pareilles."
Depuis sa création en novembre dernier, MeTooÉcole reçoit une quinzaine de témoignages similaires par semaine, partout dans le pays. "Rien que ce matin, nous en avons eu trois de Paris ou de Nice, peste Barka Zerouali. Depuis notre pétition du 20 novembre, notre lettre ouverte du 6 décembre et notre courrier à Emmanuel Macron, nous sommes submergés d’appels, de mails et de DM sur Instagram. À chaque fois, on prend une heure, une heure et demie pour discuter avec les parents. On entend des choses abominables et c’est partout pareil, à Bordeaux comme ailleurs."
Il faut que cela interpelle, il faut cet électrochoc
Barka ZeroualiCo-fondatrice de MeTooÉcole
Depuis Paris, l’association porte à l’échelle nationale la voix des jeunes victimes de violences sexuelles à l’école et dans le périscolaire, et tente d’interpeller l’opinion publique. "Quand nous avons posté cette histoire sur les réseaux, c’est le post qui a eu le plus de commentaires, constate Barka Zerouali. On ne peut pas exposer le visage des enfants pour préserver leur anonymat et celui des familles, mais avec leur accord, on a décidé d’entrer dans les détails sordides de cette histoire. Cela fait bien plus réagir que tout ce que l’on fait depuis huit mois."
La co-fondatrice s’interroge néanmoins sur le processus judiciaire dans ce genre d’affaires. "Le signalement date du mois de février, comment est-ce possible qu’il ne soit pas déjà derrière les barreaux ?!, fulmine Barka Zerouali. On sait que la justice est submergée, mais il faut qu'elle fasse son boulot. Aujourd’hui, elle ne protège pas les petites victimes."
Deux plaintes pour viol sur mineur, violences aggravées et menaces de mort
Dans un communiqué, le parquet de Bordeaux confirme que le chef d’établissement de l’école maternelle et primaire Sainte-Marie Bastide de Bordeaux fait aujourd'hui l'objet de deux plaintes avec constitution de partie civile. La première, pour "viol sur mineur de moins de quinze ans, agressions sexuelles sur mineur de moins de quinze ans, violences aggravées et menaces de mort", vise également l'OGEC pour "non-assistance à personne en danger, défaut de signalement et complicité de viol par abstention volontaire", écrit le procureur de la République.
La seconde plainte concerne le chef d’établissement "et sous réserve de toute extension à la personne morale de droit privé (OGEC) et son représentant, ainsi qu’à l’encontre de toute personne ayant eu à connaître des faits décrits et n’étant pas intervenue, des chefs de viol sur mineur de moins de quinze ans par personne ayant autorité, subsidiairement agression sexuelle aggravée sur mineur de quinze ans par personne ayant autorité, violences aggravées sur mineur, menaces de mort, non-assistance à personne en danger et défaut de signalement d‘agressions sexuelles sur mineur", précise par ailleurs le parquet.
"Violences, brimades et humiliations"
Ces accusations ont achevé de convaincre Nicolas Rives de "rendre [son] tablier". Après 15 années d’enseignement dans des établissements catholiques de Gironde, dont les neuf dernières passées à l’école Sainte-Marie Bastide de Bordeaux, il vient de quitter l’établissement, et dénonce, las, "l’omerta" qui, selon lui, y régnerait.
Le désormais ex-enseignant affirme que "le directeur avait déplacé son bureau loin de la secrétaire pour s’isoler au deuxième étage, et il y a reçu plein d’enfants, seul." S’il admet "ne pas avoir été témoin d’actes répréhensibles", il croit savoir que "beaucoup d’enfants y sont passés."
Nicolas Rives connaît bien Arthur pour l’avoir eu comme élève l’an passé. "Je me suis battu pour lui parce que je savais que ça allait mal se passer avec sa maîtresse de cette année. Elle n’a pas voulu l’accepter en classe parce qu’il avait un comportement difficile et l’a tout de suite envoyé dans le bureau du directeur, affirme-t-il. Moi, ça ne m’a jamais fait peur. Je lui faisais faire des jeux d’échecs quand il arrivait le matin, il parvenait à se concentrer, et la classe se passait très bien."
Je ne peux pas couvrir cela, ce n’est plus possible. Il faut arrêter ce massacre.
Nicolas RivesAncien enseignant de l’école Sainte-Marie Bastide de Bordeaux
Au-delà des accusations, cette affaire cristallise, selon Nicolas Rives, les dérives de l’enseignement catholique. "Depuis que j’enseigne dans cette école, j'ai été témoin de violences, de brimades et d'humiliations, assure-t-il amèrement avant d'ajouter avoir vu "une enseignante jeter des enfants de trois ou quatre ans contre le mur pour les punir." Selon lui, c’est cette même enseignante qui aurait été nommée directrice de l’école par intérim.
"J’ai vu et entendu des enseignants se moquer, lors des repas, des enfants à profil particulier, poursuit Nicolas Rives. La loi d’inclusion de 2005 dit que tout enfant a sa place à l’école, quel que soit son profil ou son handicap, mais elle n'est absolument pas respectée. Le système est gangrené et n’a plus rien de catholique. Plus aucun enseignant de cette école n’a de valeurs humaines."
"Il ne fallait pas que ça fasse trop de bruit"
De l’avis de Nicolas Rives et de nombreux parents d’élèves, qu’il s’agisse des accusations de viol ou de violences physiques, l’établissement aurait tout fait pour ne pas que l’affaire ne fuite. Et ce, dès le placement en garde à vue de son directeur en février. "Nous pensons que le fait de parler d’un directeur suspendu de ses fonctions aurait donné l’image d’une personne coupable et aurait ainsi dégradé la réputation de l’établissement, estime Anaïs. Il ne fallait pas que ça fasse trop de bruit, mais l’école ne prenait pas du tout en considération la gravité de la situation et sa propre responsabilité. Nous sommes indignés."
Selon eux, cette affaire traduirait "une très mauvaise gestion pédagogique du corps enseignant, poursuit Anaïs. La classe savait ce qui s’était passé avec leur camarade, mais la maîtresse s’est adressée à eux en disant qu’il mentait souvent, que ce n’était pas possible que le directeur ait fait cela et qu’il était innocent. Dire d’un enfant qu’il ment sur des faits aussi graves, c’est scandaleux".
Nous n'avons rien à gagner à ce que la vérité ne sorte pas.
Béatrice Darboucabedirectrice par intérim de l'ensemble scolaire Sainte-Marie Bastide
Interrogée à ce sujet, la directrice par intérim de l'établissement se défend. "Ce qu’il y a de très clair, c’est que l’école ne veut rien camoufler, répond Béatrice Darboucabe. Il n'y a pas d'intention de cacher ou de cautionner quoi que ce soit."
Désormais réunis en collectif, les parents d’élèves assurent avoir dû lourdement insister pour obtenir un rendez-vous. "Nous ne pouvions pas rester sans rien faire, s'indigne Anaïs. Il n’y a eu aucune communication. Nous sommes inquiets que l’établissement n’ait pas jugé nécessaire de nous recevoir en tant que parents." Finalement accordée après l’intervention d’un médiateur du rectorat et plusieurs mois de tergiversations, la rencontre avec la direction, le mardi 23 juin, n’a débouché sur aucune avancée concrète, selon les parents d'élèves. "J'ai entendu leurs plaintes et je leur ai expliqué que de mon point de vue, on avait agi", estime de son côté la directrice par intérim de l'école.
Une vie "bouleversée à jamais"
Au nom des parents d’Arthur, leur avocat attend aujourd’hui des réponses. "Ils sont blessés, meurtris, révoltés, à la fois en rage et abattus, décrit Me Bruno Questel depuis son cabinet parisien. Ils mesurent combien la vie de leur enfant est bouleversée à jamais, et qu’ils vont devoir, puisqu’il n’a que sept ans, accompagner sa croissance, son évolution, sa maturité avec ce fardeau qu’il portera à vie. Il y aura toujours ce drame en filigrane."
S’il espère une réponse de la justice à la hauteur des horreurs qu’aurait subies ce jeune garçon, Bruno Questel reste prudent et tient à écarter toute précipitation. "L'enquête, il faut la sécuriser car s’il y a une mise en examen, la personne a accès au dossier et peut demander des actes de procédure qui pourraient mettre à mal la parole de l’enfant, insiste-t-il. Une affaire comme celle-ci ne peut pas être traitée en huit jours. Mais dans les échanges que j’ai pu avoir avec eux, les enquêteurs mesurent pleinement la gravité des faits qui leur ont été révélés."
Selon l’avocat, le contexte pourrait aussi jouer un rôle dans l’avancée de ce dossier. "Nous sommes dans une séquence nationale submergée par l'émotion suscitée par la petite Lyhanna, ce qui est tout à fait normal, jauge Bruno Questel. Le contexte émotionnel vient bouleverser toutes les enquêtes en cours. Mais ces dossiers doivent être poursuivis avec diligence et toute la sécurité nécessaire à la protection de la parole de l’enfant. Tout cela va être long et parfois douloureux."
Le diocèse reste muet
Contactée, la direction diocésaine de l’enseignement catholique de Gironde se refuse à communiquer sur la situation. "Il ne nous appartient pas de commenter les éléments de cette procédure ni de communiquer sur des faits qui relèvent de l'appréciation des autorités judiciaires", écrit-elle ce 16 juillet.
"Cette réserve s'impose afin de respecter le bon déroulement de la procédure, les droits de l'ensemble des personnes concernées ainsi que les obligations de confidentialité qui en découlent", poursuit la direction diocésaine, qui rappelle avoir pris "des mesures conservatoires (...) conformément aux procédures applicables".
Pendant ce temps, MeTooÉcole poursuit son combat, dans le privé comme dans le public. "Nous demandons depuis décembre un rendez-vous avec Emmanuel Macron pour lui faire remonter ce qu’il se passe sur le terrain, mais nous n’avons pas de réponse pour le moment", déplore Barka Zerouali.
L’association ne manque pourtant pas de suggestions pour tenter d’endiguer le fléau des violences sexuelles à l’école. "Il faut un fichier commun pour que toutes les collectivités, tous les professionnels qui travaillent avec des enfants puissent le consulter, suggère-t-elle en priorité. Il faut aussi qu’on ait un discours du chef de l’Etat qui donne un cadre, un planning, un budget humain et financier. À quel moment ils décident de se mettre enfin tous ensemble pour faire changer les choses ?" s’interroge-t-elle. Et de conclure : "Nous sommes de simples citoyens bénévoles et si nous ne bougeons pas, rien ne changera. Il faut que la peur change de camp et que les agresseurs aient peur de rester dans nos écoles."
* Les prénoms ont été modifiés.

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