« Ce rapport sur Bétharram rentre dans une dimension mémorielle qui restera » : l’ancien camarade de classe qui a poussé la fille de François Bayrou à témoigner se confie

Par Luce Gardères



La libération de la parole prend du temps, surtout quand les traumatismes subis l’ont été dans l’enfance et se sont répétés. Après la remise d’une enquête - accablante - sur la « violence systémique » qui a prévalu durant des décennies au sein de l’établissement catholique béarnais, Rodolphe Destout, 58 ans, raconte ses années de « prison » à Bétharram

Il avait déposé plainte contre François Bayrou en février 2025 pour « non-dénonciation de crime et délit » concernant les violences perpétrées à Notre-Dame-de-Bétharram, jugeant que l’ex-Premier ministre était forcément au courant. À la demande du procureur de Pau, la plainte avait été dépaysée à Tarbes.

Le Landais Rodolphe Destout, aujourd’hui âgé de 58 ans, révélait alors à « Sud Ouest » de manière anonyme : « J’étais en terminale et la fille de François Bayrou (Hélène Perlant, NDLR) devait être en première. […] J’étais assis à côté d’elle. Le surveillant, un barbu violent, a mis une bouffe monumentale à un gamin. Je me souviens du regard de la fille Bayrou, rempli d’effroi. C’était quelqu’un de timide, mais je ne peux pas croire qu’elle n’en ait pas parlé à ses parents. Alors quand François Bayrou dit qu’il ne savait rien des violences, ça me fait doucement rire… » C’est suite à ce témoignage qu’Hélène Perlant témoignera des violences qu’elle a elle-même subies lors de sa scolarité, puis qu’elle théorisera les mécanismes de survie face à un traumatisme dans son livre « Le Déni » paru en mars 2026.

Nous voici en juin 2026. Les services du tribunal judiciaire de Tarbes, relancés par Rodolphe Destout, et sollicités par « Sud Ouest », n’ont, à ce stade, pas apporté d’éléments concernant sa plainte contre l’ex-Premier ministre. Le quinquagénaire fait partie du collectif d’anciens élèves qui ont appuyé le travail de Jean-Pierre Massias, à la tête de l’Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie (IFJD), et des membres de la commission qu’il préside sur les violences à Notre-Dame de Bétharram. Après un an d’investigations, l’équipe a récemment remis aux prêtres de la congrégation son rapport - accablant - sur les « violences systémiques » qui ont prévalu durant des décennies au sein de l’établissement catholique béarnais.

Le précédent Ciivise

Rodolphe Destout commente : « On peut reprocher des choses à l’IFJD, comme de ne pas avoir invité les victimes pour la remise de ce rapport, mais il rentre dans une dimension mémorielle qui restera. Même si je pense qu’il va aller au placard… ». Un pessimisme alimenté notamment par la traduction dans les faits de seulement 28 des 82 recommandations émises fin 2023 par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles (Ciivise).

Accident dramatique

Revenant sur son enfance, le quinquagénaire confie : « J’ai eu un très grave accident de voiture près d’Orthez à l’âge de 8 ans, alors être victime je sais ce que c’est ! ». Sa grand-mère et sa tante de 25 ans décèdent : il est le seul survivant. Dans l’ambulance qui l’emmène vers l’hôpital, il voit et entend sa jeune tante agoniser. Outre de graves blessures physiques, il verra apparaître un bégaiement qui ne le quittera plus.

Rodolphe Destout a alors vécu de quoi le rendre sceptique et amer sur le dédommagement des victimes : « On a dit à mon grand-père, qui avait perdu sa femme et sa fille : « Ne croyez pas qu’on va vous donner de l’argent pour vous payer une Mercedes ». »

Séquelles de Bétharram

Après ce terrible drame, « tout le reste vous paraît un peu dérisoire », livre celui qui explique avoir eu du mal à dissocier ce traumatisme de celui vécu ensuite à Bétharram, où il fut scolarisé de la 3 e à la terminale, entre 1983 et 1988. « Toute personne qui est allée à Bétharram est une victime, affirme-t-il. Même s’il y a des degrés : je ne peux pas me comparer à quelqu’un qui a été violé. » Et de décrire un univers effrayant où les prêtres et les surveillants « frappaient les plus chétifs, ou les plus grandes gueules ».

Il raconte : « Le réfectoire c’était une horreur, alors je ne mangeais que de la charcuterie et du fromage que je ramenais. J’ai fait de l’hypertension, j’étais à 20-12 : j‘ai été hospitalisé trois semaines à Bordeaux. » Sur son retour au pensionnat, il rapporte : « Un soir, j’ai été viré du dortoir par le pion : j’ai dû rester debout dans le froid sur le perron, en caleçon et doudoune. Quand il est venu me chercher deux heures plus tard, je lui ai dit : « Je sors de trois semaines d’hosto, la prochaine fois je porte plainte ! » Je n’ai plus eu le moindre problème à Bétharram. Tout était un rapport de force. »

Ces années de « prison » comme il les qualifie ont eu un impact durable sur sa santé : « Je suis traité à vie pour l’hypertension. Pourtant j’avais un très bon niveau au tennis quand j’étais jeune. J’ai joué avec Nathalie Tauziat (1). Quand elle est partie en sport-études, elle a demandé à ma mère pourquoi je ne la suivais pas. Moi j’ai dû arrêter du jour au lendemain. » Il reconnaît garder aussi des séquelles psychologiques, professionnelles, mais aussi sociales, affectives, etc. Une vie de plus piétinée par Bétharram.

Justice restaurative, soins holistiques

« On est dans un moment où la protection de l’enfance pourrait arriver à être l’un des thèmes de la présidentielle, espère Rodolphe Destout. Les femmes sont en train de s’en saisir suite à l’affaire de la petite Lyhanna. Bétharram, par son côté médiatique, a un rôle à jouer là-dedans. Même si, à cause de la prescription, les victimes ne peuvent attendre qu’une réparation financière. »

Sur le projet de « tribunal citoyen » de l’IFJD, qui vise à rendre une forme de « justice restaurative » aux victimes de Bétharram, il pense : « Ça peut avoir du sens pour faire avancer les choses dans la société. » Mais la priorité pour lui réside dans la prise en charge des « soins holistiques » préconisés dans le rapport. « Parce qu’il est scandaleux que des personnes en soient de leur poche depuis des années - avec des sommes pouvant atteindre 20 000 euros - pour essayer de survivre, d’avancer avec leurs traumatismes. »

(1) Joueuse de tennis française professionnelle de 1984 à 2003.

 

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