François Bayrou réécrit l’affaire Bétharram dans un livre : alerte sur un tissu de mensonges

Présenté comme un exercice de « vérité », le nouveau livre de François Bayrou s’avère être une fiction de l’affaire Bétharram. L’ancien premier ministre y empile les mensonges pour se présenter comme un martyr. Au mépris des vraies victimes.

David Perrotin et Antton Rouget

« Tout pour ma gueule », et rien pour la vérité. Sorti de son silence pour faire la promotion de son nouveau livre, François Bayrou semble convaincu d’une chose : des mensonges mille fois répétés finiront bien par former une vérité. 

Dans Alerte sur la France qui vient (éditions de l’Observatoire), l’éphémère premier ministre dénonce l’égoïsme des dirigeants politiques – les autres –, qu’il résume par ce slogan : « Il est temps d’arrêter le “TPMG”, “tout pour ma gueule”. »

Il s’exprime aussi pour la première fois en longueur sur l’affaire Bétharram et les multiples révélations qui le mettaient directement en cause. Pour présenter ses excuses ? Pour faire amende honorable, prendre du recul sur les leçons politiques du scandale ou se justifier ? Non : pour se dédouaner, crier au complot et se poser en unique victime.

Sur un chapitre et quatorze pages, François Bayrou travestit les faits, tord la réalité et poursuit son déni. « Trois mois de ma présence à la tête du gouvernement. Trois mois de diffamation quasi quotidienne. Trois mois de savante destruction de la réputation d’un homme, et de mise en cause d’une famille », écrit-il. Entre février 2025, date de nos premières révélations, et mai 2025, date de son audition devant la commission d’enquête sur les violences dans les établissements scolaires, l’ancien élu centriste dit avoir subi « trois mois pour la calomnie ». « C’est une éternité », se plaint-il, insistant sur ces « trois mois sans pouvoir produire aucun élément pour se défendre ».


Pour François Bayrou, ces « trois mois d’enfer » – qui l’ont « blessé plus durement qu’aucune des polémiques [qu’il a] dû supporter au cours de [s]a vie », dit-il – ont débuté le 5 février 2025. Ce jour-là, Mediapart révèle que le responsable béarnais a été informé à plusieurs reprises de violences physiques et sexuelles dont ont été victimes des élèves de Notre-Dame-de-Bétharram. Cet établissement catholique, situé au cœur de son fief politique, devenu le symbole de l’impunité et visé par 250 plaintes aujourd’hui, n’a cessé pendant trente ans d’être mis en cause. 

En 1997 lorsque plusieurs élèves et parents dénonçaient dans toute la presse locale des sévices physiques, en 1998 lorsqu’un directeur était mis en examen pour viol sur un élève, et jusqu’en 2024 lorsque le lanceur d’alerte et ancien élève Alain Esquerre a recueilli des dizaines et des dizaines de témoignages pour les porter à la justice. « Je n’ai jamais été informé de quoi que ce soit de violences, ou de violences a fortiori sexuelles. Jamais », avait pourtant affirmé devant la représentation nationale le premier ministre, six jours après nos révélations.

Dans les faits, François Bayrou a su mais s’est toujours tu (voir la chronologie précise ici). Dans son livre, c’est une autre histoire. L’ancien maire de Pau romance, affabule et réécrit le réel à son avantage. Il est « innocent », « étranger aux faits », victime d’un « procès médiatique » et d’une cabale politique « orchestrée par LFI ». Parce qu’il était à la tête de Matignon, il fallait briser « l’élan de la politique si difficile » qu’il avait enclenchée et le cibler avec cette affaire. Devant cette fiction proposée par François Bayrou, un rappel de quelques faits. 

  • Visé à cause de ses enfants ? 

Dans son livre, l’ancien ministre affirme avoir été mis en cause simplement parce que ses enfants avaient été scolarisés dans cet établissement catholique. Dans sa démonstration, François Bayrou distingue l’affaire Bétharram, ces centaines d’élèves victimes de sévices physiques et sexuels pendant plus de trente ans, et une autre, montée de toutes pièces pour le faire tomber. « Et cette deuxième affaire, assène-t-il, n’est pas autre chose qu’une manipulation, pour tenter, simplement parce que mes enfants avaient été élèves dans cette institution, des décennies auparavant, de me faire entrer dans cette terrible affaire, alors que j’y étais totalement étranger, totalement extérieur. »

Si François Bayrou était mis en cause, pourtant, ce n’est pas pour le père qu’il est mais bien pour l’élu qu’il était : le plus informé de sa région, lui, ancien président du département et donc chargé de la protection de l’enfance (1992-2001), ex-député (1986-2012) et ministre de l’éducation nationale (1993-1997)…

Pendant des mois, le 13 février 2024 dans Le Point, le 12 mars 2024 dans Le Monde, le 29 mars 2024 dans Le Parisien, et à plusieurs reprises à l’Assemblée nationale, il a prétendu n’avoir jamais eu connaissance de la moindre violence dans l’établissement de ses enfants. Françoise Gullung, professeure de mathématiques à Bétharram et lanceuse d’alerte, a raconté l’avoir directement sollicité, et les archives de l’époque ont prouvé qu’il ne pouvait pas l’ignorer. 

  • Étranger à l’affaire Bétharram ?

Dans son livre comme dans ses interviews, François Bayrou martèle qu’il n’est lié en rien à l’affaire Bétharram. « Est ce que j’ai quelque chose à voir avec cette affaire ? Rien, jamais ! », a-t-il répété sur France Inter mardi 16 juin en oubliant de préciser bien des choses.

Comme Mediapart l’a révélé, il était informé de violences physiques en 1996, lorsqu’un élève a porté plainte après avoir eu le tympan perforé par un surveillant, et de violences sexuelles en 1998, lorsque le père Carricart, l’ancien directeur, avait été mis en examen, accusé de plusieurs viols sur mineurs. 

Sa femme, qui a enseigné le catéchisme à Bétharram, aurait aussi, selon Françoise Gullung, été témoin de violences sur un élève sans lui porter assistance. Lui a été alerté à plusieurs reprises par cette lanceuse d’alerte sans y prêter attention. Il savait tout, aussi, de la mise en examen du père Carricart, mais le conseil général qu’il présidait a continué d’arroser l’établissement de subventions publiques. 

  • Il ne connaissait « aucun des protagonistes mis en cause » ? 

« Je ne connais aucun des protagonistes mis en cause, sauf le juge, mon voisin depuis quarante ans ou plus, avec la famille duquel j’ai des relations familières et presque – c’est comme ça dans les villages – presque familiales », poursuit le patron du MoDem. Dans son livre, comme devant la commission d’enquête, François Bayrou opère le même tour de passe-passe : reconnaître discrètement ce qu’il niait avec force. Car des « protagonistes » de l’affaire, il en connaît beaucoup. 

Le « juge » d’abord : il s’agit du magistrat Christian Mirande, qui est certes le voisin de François Bayrou mais surtout le juge d’instruction de l’affaire Carricart. C’est lui qui a mis en examen le directeur de Bétharram à la suite d’une première plainte pour viol en 1998, avant de recevoir à son domicile l’élu afin d’évoquer avec lui la situation. François Bayrou a, dans un premier temps, contesté cet épisode.

« Le président du MoDem nie avoir eu toute discussion sur le sujet avec le juge Mirande », écrivait Le Monde en février 2025. Il a ensuite expliqué l’avoir simplement croisé dans la rue, sans parler du sujet. En avril 2025, coup de théâtre : sa propre fille, Hélène Perlant, révèle sur le plateau de Mediapart que son père s’est bien rendu chez le juge et qu’ils ont bien parlé du dossier, pourtant couvert par le secret de l’instruction. Acculé, François Bayrou finit par reconnaître avoir échangé avec ce juge et avoir su de quoi l’ancien directeur était accusé. 

Le père Carricart, François Bayrou le connaissait aussi, car il était le directeur de l’établissement de ses propres enfants. Une photographie le montre même inaugurant avec lui la salle polyvalente de l’établissement en 1989. Après le suicide de ce prêtre, Élisabeth Bayrou s’était rendue à ses obsèques. 

François Bayrou connaissait également d’autres acteurs importants de cette affaire. Comme l’avocat Serge Legrand, figure du barreau de Pau et engagé au sein de l’UDF (le parti de François Bayrou), qui fut des années durant le premier défenseur de Bétharram, dans les prétoires comme sur la place publique.

  • Des « preuves indiscutables » ? 

Dans son livre, François Bayrou confirme qu’il était bien au courant des épisodes de 1996 (violences sur un élève) et de 1998 (mis en examen du père Carricart, avant le suicide de ce dernier), mais invente « deux coups de théâtre », « deux preuves indiscutables » supposées l’avoir mis hors de cause. 

D’abord, ce rapport d’inspection de 1997 censé montrer qu’il avait réagi lorsqu’il avait été informé qu’un élève avait eu le tympan perforé par un surveillant et que rien n’était à signaler. « Notre-Dame-de-Bétharram n’est pas un établissement où les élèves sont brutalisés », affirmait la conclusion de ce rapport qu’il prend soin de citer pour se dédouaner. 

Mais François Bayrou ne dit pas que l’auteur de cette enquête reconnaît lui-même que ce rapport était totalement bâclé. Il passe aussi sous silence toute une partie de ce document qui venait confirmer des sévices infligés aux élèves de l’établissement de ses enfants, des coups capables de perforer un tympan jusqu’au fameux supplice du perron. Il n’explique pas non plus pourquoi il a choisi, quinze jours après sa publication, de se rendre, en tant que ministre de l’éducation, à Bétharram pour défendre l’établissement plutôt que la famille de la victime, alors en procès contre le surveillant mis en cause. 

François Bayrou croit ensuite faire la démonstration que le gendarme Alain Hontangs, chargé de l’enquête sur le père Carricart, a menti à son sujet. « Christian Mirande m’attendait devant la porte de son bureau. Il m’a dit : “La présentation est retardée, le procureur général veut voir le dossier. Il y a eu une intervention de M. Bayrou” », avait déclaré l’enquêteur, sous serment et sans jamais varier de version. 

« Un document incroyable » à l’appui, Bayrou prétend maintenant qu’un rapport du procureur général de l’époque le met hors de cause. Or, ce document mentionne une remontée d’informations vers le ministère de la justice de l’époque – dirigé par la socialiste Élisabeth Guigou – sans exclure des interactions locales.

  • Mis hors de cause par la commission d’enquête ? 

« Le dénouement avait son rendez-vous », écrit François Bayrou pour évoquer son audition devant la commission d’enquête parlementaire du 14 mai 2025. Cinq heures de déni après trois mois de mensonges, comme l’avait décrypté Mediapart ? « Cinq heures de temps, corrige François Bayrou, durant lequel il ne resta rien des accusations. » « Les députés, pour beaucoup venus à la curée, pour l’exécution finale, découvrirent que tout cela était un château de sable, mensonger et manipulé, ajoute-t-il. J’avais gagné, mais le mal était fait. » 

Comme il l’avait fait lors de son audition au Parlement, l’ancien premier ministre réduit finalement l’affaire à une « manipulation » orchestrée par La France insoumise (LFI). Il balaye ainsi le fait que le travail du collectif de victimes et de la presse est bien antérieur aux premières questions posées sur le sujet par le député Paul Vannier (LFI) dans l’hémicycle. Mais aussi le caractère œcuménique du travail parlementaire.

Dans le rapport final voté par l’Assemblée nationale, malgré les abstentions du MoDem et d’une partie du Rassemblement national (RN), le corapporteur Paul Vannier (LFI) et la corapporteuse Violette Spillebout (Renaissance) affirment clairement que les violences ont « perduré pendant des années », y compris après les années 1990, « à défaut d’action que l’ancien ministre de l’éducation nationale et président du conseil général alors informé avait les moyens d’engager ».

  • Le seul à agir pour les victimes ? 

Celui qui n’a rien fait pendant trente ans, et qui n’a finalement rencontré les victimes qu’après les premières révélations de Mediapart, prétend aujourd’hui défendre les victimes et même être le seul. « Les victimes, je les ai rencontrées, j’ai passé des heures avec elles. Et à ma connaissance, personne d’autre ne l’a fait », avance-t-il à propos des anciens élèves de Bétharram. « J’ai vu et entendu les victimes. Et qui d’autre que moi a pris le temps de le faire ? », insiste-t-il, avant de lister ses actions. 

Il aurait ainsi pesé pour mettre en place « des mécanismes de contrôle et de prise en charge », demandé à ce qu’on revoie « la procédure de prescription » ou proposé la création d’une commission composée de victimes. « Non seulement l’affaire Bétharram m’a fait réfléchir, mais elle m’a fait agir », a-t-il redit sur France Inter. 

S’il met en avant le Haut-Commissariat à l’enfance, François Bayrou ne précise pas qu’il a choisi, en tant que chef du gouvernement, de ne pas nommer de ministre dédié à la protection de l’enfance. Il ne s’est pas non plus illustré dans la mise en œuvre des recommandations de la Ciivise (la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) et n’a rien engagé pour mettre fin à la prescription pénale des crimes sexuels sur mineur·es.

Lors de son audition, enfin, il n’avait détaillé aucune mesure supposée aider les mineur·es victimes de violences mais avait, au contraire, légitimé ces violences en assumant la gifle, ce « geste éducatif », donnée quelques années plus tôt à un adolescent lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle. Son bilan en tant que premier ministre ? S’être montré favorable au durcissement de la justice des mineur·es en matière de répression. 

À l’occasion du vote de la proposition de loi « post-Bétharram », le 1er juin, la représentante du MoDem (parti que dirige toujours François Bayrou malgré sa défaite aux municipales à Pau), Perrine Goulet, s’est illustrée par sa volonté de torpiller le texte, en déposant une flopée d’amendements aux côtés du RN.

Mais interrogé mardi sur l’affaire Lyhanna et les 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année, François Bayrou a tout de même encore osé se poser en unique défenseur de la cause. « Cela devrait nous empêcher de dormir, a-t-il affirmé sur France Inter. Et qui est intervenu sur ces affaires dans les années passées ? Je suis intervenu, comme ministre et comme premier ministre. »


 

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