En Afrique, la commission d’enquête sur Bétharram s’est heurtée aux silences de la congrégation
Le rapport de la commission d’enquête
indépendante bute toujours sur le volet international, où la
congrégation était présente dans quatorze pays, dont la Côte d’Ivoire.
C’était l’angle mort de l’affaire de Bétharram et il pourrait le rester. Hors de France, combien sont-elles, les victimes africaines, sud-américaines, asiatiques toujours murées dans le silence et la honte ?
Le rapport de la commission d’enquête indépendante sur les violences commises dans l’établissement privé catholique Notre-Dame-de-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), rendu public samedi 20 juin, n’est pas parvenu à lever le voile sur ce pan majeur du « système bétharramite ». Le document de 300 pages démonte les mécanismes ayant mené à des décennies de violences – sexuelles, physiques et psychologiques – perpétrées en toute impunité. Alors que la congrégation du Sacré-Cœur de Jésus de Béthrarram a été présente, depuis sa création au XIXe siècle, dans 14 pays, il bute toujours sur le volet international.
Après douze mois d’investigations, les conclusions du rapport, confié à l’Institut francophone pour la justice et la démocratie, une organisation bayonnaise spécialisée dans la justice transitionnelle, sont sur ce point assez maigres. Seules « huit agressions sexuelles » et une plainte ont été signalées en Côte d’Ivoire. Toutes visent Benat Segur, ancien directeur de Bétharram (1983-1988), mort en 2010. Le prêtre, qui fait l’objet de treize plaintes en France, a commencé sa carrière de missionnaire en Afrique.
Dès 1962, il participe à l’implantation de la congrégation en Côte d’Ivoire. Entre 1973 et 1979, il dirige le collège séminaire Saint-Jean de Katiola, dans le centre du pays. Après un passage à Pau où il prend la direction de l’établissement, il repart, en 1990, vers la paroisse d’Adiopodoumé, située à trente kilomètres d’Abidjan. Jusqu’en 1994, le religieux français y occupe des fonctions de direction tout en animant la vie paroissiale dans ce quartier pauvre.
Les victimes, souvent pas informées des révélations successives en France, sont longtemps restées invisibles. En mai 2025, Le Monde avait recueilli les témoignages de deux Ivoiriens, victimes présumées de Benat Segur. Arthur K., 13 ans à l’époque, avait décrit des faits de viols perpétrés après un tournoi de basket organisé par le prêtre. Quant à Sylvestre D., ancien enfant de chœur, il aurait subi des agressions sexuelles de la part du même homme.
Ces deux témoignages orientent alors la commission d’enquête vers la piste ivorienne. Jusque-là, les enquêteurs s’étaient intéressés à la Centrafrique, où des membres de la congrégation ont officié. Mais, à ce jour, aucun signalement n’a été fait dans ce pays. Le rapport évoque néanmoins des « alertes » au Maroc et en Algérie, également terres de mission de Bétharram, sans donner plus de détails.
En février, une mission d’investigation se rend à Abidjan, où les membres de la commission d’enquête font face à de fortes « réticences » des représentants de la congrégation et de l’Eglise catholique. « Nous avons eu la sensation que notre enquête n’était pas la bienvenue, explique Jean-Pierre Massias, président de la commission. L’archevêque d’Abidjan nous a reçus pour nous dire qu’il ne nous parlerait pas. Quant aux responsables de la paroisse d’Adiopodoumé, pour eux, il n’y a pas d’affaire. »
« Une chape de plomb »
Face à l’omerta persistante, le rapport préconise – dans la seule recommandation consacrée à la dimension internationale – d’approfondir les investigations en s’appuyant sur les organisations de la société civile locale. « Il y a une chape de plomb morale et culturelle qui pèse sur les questions de violences sexuelles, surtout quand les victimes sont des hommes. Travailler avec des associations locales, conscientes des réalités culturelles, permettrait d’avancer », espère Jean-Pierre Massias, qui estime à « une trentaine » le nombre de victimes potentielles.
Autre point soulevé par l’enquête, celui de la chaîne de responsabilité. Ainsi, Laurent Bacho, chargé de jouer le porte-parole de la congrégation lorsque l’affaire a éclaté en France en 2023, n’a « rien vu » concernant les faits reprochés à Benat Segur. Pourtant, le religieux a été à la tête de la mission ivoirienne de 1991 à 1994. De ce fait, il était le supérieur hiérarchique de Benat Segur dont le bureau, lieu des violences dénoncées, jouxtait le sien.
Membre de la commission d’enquête, M. Bacho en a été écarté après la parution des témoignages de Sylvestre D. et Arthur K. L’état embryonnaire des recherches à l’étranger pose aussi le problème de la prise en charge des victimes et de leur accès à la justice.
Ainsi, lorsque Sylvestre D. et Arthur K. ont souhaité déposer plainte, ils ont été confrontés à d’importants obstacles. Ciblé par des « menaces au téléphone » suite à la publication de son histoire, Arthur K. a fini par renoncer. Sylvestre D., lui, a pu aller au bout d’un dépôt de plainte, grâce à l’intervention de Nadia Debbache, avocate française spécialiste des affaires de violences sexuelles dans l’Eglise.
« Comment les victimes vivant hors de France pourront-elles avoir accès à la justice si aucun dispositif n’existe ?, interroge Me Debbache. Il est urgent que la congrégation mette à disposition des lieux d’écoute afin de recueillir dans de bonnes conditions la parole des victimes. Et, pour celles qui le souhaitent, obtenir des réparations financières », comme c’est le cas pour les victimes françaises.
Il faudra également, pour avancer, obtenir le soutien des autorités ivoiriennes, restées jusque-là silencieuses. Une copie du rapport leur sera remise dans quelques jours.

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