« À Bétharram, on était des sex-toys » : un rapport détaille la « fabrique du silence » des curés agresseurs
Dans son rapport très attendu que nous avons pu consulter, la commission indépendante sur Bétharram détaille le processus qui a permis l’agression d’au moins 200 enfants. Et réclame un tribunal citoyen pour rendre justice, même symboliquement, aux victimes malgré la prescription.
« Gling, gling, gling... » Ce soir-là, dans la salle d'étude de Notre-Dame de Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), une flopée de petites têtes se raidissent. Elles connaissent par coeur le sinistre cliquetis qui s'approche, dans le couloir. « C'est le trousseau de clés de Cheval, qui pendouille à sa ceinture », devine Aymeric, l'un des pensionnaires de cette école catholique nichée près de Pau. Surnom d'équidé pour un pion qui n'aime rien de plus que « frapper, humilier, et pire encore », pense le gamin tremblant. Quarante ans plus tard, il s'en souvient comme d'hier : « Quand il entre dans la classe, on se dit : qui va prendre les gifles?»
Alors qu'au moins 217 plaintes ont été déposées par d'anciens élèves pour des violences et des abus sexuels, nous avons consulté en avant-première le rapport publié ce samedi par la Commission d'enquête indépendante sur les violences commises à Bétharram , instance déclenchée dans la foulée du scandale, il y a un an, financée par la congrégation des Pères de Bétharram elle-même. À l'époque, l'affaire a éclaboussé le Premier ministre François Bayrou , accusé d'avoir négligé les alertes dans les années 1990 quand il était ministre de l'Éducation nationale et élu local.
Fruit de 140 auditions, ce document de plusieurs centaines de pages décrypte de manière inédite « la fabrication du silence », « des alertes insuffisamment entendues », des « contrôles défaillants », des « violences physiques, sexuelles et psychologiques », devenues « systémiques » dans l'institution.
L'insoutenable punition de la « piqûre d'eau »
Des chiffres : selon la commission, au moins 196 victimes ont été identifiées entre les années 1950 et 2010. « Sous-estimé, avance Jean-Pierre Massias, son président, spécialiste de la justice transitionnelle. Certaines sont mortes, d'autres craignent de porter plainte ou sont en amnésie... » En utilisant des outils d'extrapolation, les estimations oscillent entre 726 et 1 500 enfants abusés.
Au quotidien, derrière les murs : le silence « imposé par la peur de représailles, entretenu par la menace permanente de violence » et d'incessantes « privations » : « De sommeil, d'hygiène, de soins, de nourriture, de liberté de mouvement, de contacts familiaux (...) ». Et chaque jour, « des gifles, des coups de poing et de pied, des tirages de cheveux et d'oreilles, voire des passages à tabac », par les adultes, curés ou non.
Le rapport pointe des sanctions « emblématiques » à Bétharram, devenues outil « d'éducation », comme ces « punitions nocturnes sur le perron », « pieds nus » en hiver, ou des « piqûres d'eau », consistant à injecter de l'eau dans les membres des petits avec une seringue, un procédé très douloureux.
Aymeric fait partie de ceux qui y ont eu droit. « Un cartable qui dépasse de la rangée, un casier fermé un peu trop fort... Tout conduisait à la violence », dit celui qui se souvient des « genoux » du pion Cheval, ses « caresses », puis la fameuse piqûre pour le « calmer ». « Il nous disait : Je fais attention qu'il n'y ait pas de bulle d'air dans l'aiguille, sinon ça remonte au cerveau et il explose!»
Pressions et intimidations sur les élèves et leurs familles
Les violences sexuelles participaient du « même système de domination » avec les agressions physiques et psychologiques, les « unes préparant ou facilitant les autres ». « J'ai eu la totale », raconte Bernard Collenot, élève entre 1961 et 1964. Lui et d'autres ont été utilisés comme « sex-toys » par les encadrants, forcés de raconter, sous couvert de confession, leurs « rêves érotiques d'ados ».
Le pan jusqu'ici peu exploré du scandale, que pointe ce rapport, est la chaîne de défaillances qui a permis d'installer les déviances. « Qu'il y ait eu autant de crimes dans une école sans que personne ne bouge, malgré des alarmes, prouve que le système a été dysfonctionnel », relève Massias. Il vise tout l'organigramme, de l'école à l'enseignement catholique en passant par la justice. Tous ont « ignoré des alertes » ou « regardé ailleurs ».
À l'échelle de l'établissement, « les adultes qui exerçaient une autorité sur les élèves contrôlaient simultanément leur scolarité, leur discipline, leurs conditions de vie et leur avenir scolaire ». Difficile, donc, pour des enfants, de dénoncer une agression. Même carcan pour les familles. On apprend qu'un jour, des Bétharramites sont allés au domicile de la grand-mère d'une victime qui entendait se plaindre pour « l'intimider » et « récupérer des lettres » compromettantes.
Le nom de François Bayrou n'est jamais cité
Plus haut, l'Enseignement catholique a aussi failli, via tous ses organes : l'Ogec (Organisme de gestion de l'enseignement catholique) qui ne remet pas en cause les sanctions violentes, l'Apel (association des parents) qui se range du côté de l'institution plutôt que des familles, l'évêque qui ne dit rien, comme la direction diocésaine, qui, malgré « des faits graves dénoncés », n'a pas « remis en cause le fonctionnement » de Bétharram.
Les experts ne s'épanchent pas sur Bayrou - son nom n'est jamais cité - pour ne pas « personnaliser » le débat et se focaliser sur « les enfants », l'homme faisant de toute façon partie d'un « système global » défaillant, nous dit Massias.
Au gré de ces alertes balayées, le père Carricart - prêtre directeur visé par 100 plaintes - a ainsi été laissé en liberté par les autorités en 1998 malgré des accusations graves et une inspection académique réalisée deux ans plus tôt, un exemple emblématique des « échecs des contrôles de l'État », jugent les experts. L'homme s'est suicidé en 2000, « interrompant définitivement » la prolongation des auditions.
« Instruire symboliquement une affaire et dire aux victimes : ce que vous avez subi est un crime »
Parmi les conclusions, « les conséquences dévastatrices » de l'affaire. « Je suis devenu un ado ultra-violent et alcoolique, illustre Aymeric. Quand je sortais avec les copains, c'était Ricard, pétard, et bagarre ! » Il n'a même « jamais voulu d'enfant » : « Je craignais de reproduire sur eux ce que j'avais subi... »
Bernard Collenot, lui, en a payé le prix avec sa première épouse, « une relation faussée » par son passé à Bétharram. « J'ai mis vingt-cinq ans à m'en sortir », souffle l'homme, à qui les curés disaient que « les femmes étaient des créatures du diable », entre deux attouchements.
Reste une question : qu'espérer de ce travail ? En interne, on craint qu'il ne soit enterré, comme la Ciivise - la commission sur l'inceste, dont presque rien n'a été retenu. « On veut créer un organe de suivi pour ne pas rester lettre morte », dit Massias, dont les équipes formulent 25 recommandations.
Outre la création d'un fonds d'indemnisation pour les victimes de violences physiques, calquées sur celui des violences sexuelles, la commission veut un « tribunal citoyen ». Objectif : pallier à l'impact de la prescription, fréquente dans ce dossier. « On fera appel à des vrais magistrats, pour instruire symboliquement une affaire et dire aux victimes : ce que vous avez subi est un crime», détaille le président, qui espère « mobiliser l'opinion » quand le « vrai procès » n'est plus possible. Il y a aussi l'idée d'ériger un mémorial. « Ce serait bien, souffle une victime. Il y a des monuments pour les martyrs. Pourquoi pas pour nous, les petits fantômes de Bétharram ? »

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