« Le loup dans le dortoir » : les parents d’une école parisienne face aux récits de leurs enfants

À la maternelle Saint-Dominique, des plaintes ont été déposées en rafale contre des animateurs soupçonnés de violences sexuelles, y compris de viols. Auprès de « Mediapart », cinq familles racontent comment elles ont recueilli, avec précaution, la parole de leurs enfants. Et leur bataille pour la faire entendre.

Mathilde Mathieu    

Dans les affaires de pédocriminalité, c’est l’obsession des enquêteurs : recueillir le récit d’un enfant avant qu’il soit « pollué », c’est-à-dire influencé par un copain ou un parent angoissé. S’ils pouvaient, les policiers poseraient autour de la parole des tout-petits un ruban noir et jaune, de ceux qui protègent les scènes de crime aux États-Unis : « Ne pas s’immiscer ! » Évidemment, la réalité est toujours plus compliquée. Et la brigade de protection des mineurs de Paris (BPM) est saisie, depuis février, d’une enquête qui s’annonce à la fois d’une ampleur inédite et d’une rare difficulté.

Dans cette affaire de Saint-Dominique, école maternelle publique du très chic VIIe arrondissement de Paris, les confidences initiales des élèves ont été recueillies par les familles après qu’un numéro de « Cash Investigation », diffusé le 29 janvier sur France 2 et consacré au scandale du périscolaire, a dévoilé des images tournées en caméra cachée, montrant des hurlements d’animateurs et animatrices, des humiliations, un bisou sur la bouche d’un petit.

Questionnés dans la foulée, plusieurs dizaines d’enfants se sont mis à décrire des gestes plus graves encore : des violences sexuelles, dont des viols, y compris en réunion. Au moins cinq animateurs et animatrices se retrouvent cité·es pour des faits de cette nature, tantôt par leur prénom, tantôt sous les vocables de « loup » ou de « méchants », dans des plaintes déposées en rafale depuis le 1er février, parfois contre X.



© Photomontage Lucie Weeger / Mediapart

Mais un soupçon pèse depuis sur ces familles : n’auraient-elles pas posé à leurs enfants des questions trop orientées ? N’auraient-elles pas paniqué, voire perdu pied ? « On est gaslightés en permanence », se désole un père, reprenant un terme popularisé par les féministes pour désigner une forme de manipulation visant à semer le doute, par petites touches, dans l’esprit des victimes.

D’après les témoignages obtenus par Mediapart, de nombreuses familles ont pourtant bien des raisons de penser qu’elles n’ont pas cédé à une « psychose » : ici, les conditions dans lesquelles l’enfant a parlé la première fois ; là, des symptômes évocateurs apparus il y a des mois déjà, des terreurs nocturnes ou des vulvites, de l’énurésie ou une fissure anale. Rien qui garantisse à ce stade l’absence de toute confusion sur l’identité des agresseurs néanmoins. Par ailleurs, toutes les personnes mises en cause sont présumées innocentes. Mais la force de ces récits devrait imposer la prudence aux sceptiques habituels qui nourrissent par réflexe le grand déni français.

Révélations

Précautionneux, Olivier* n’a pas le sentiment d’avoir suggéré quoi que ce soit à son fils. Dès le lendemain du « Cash Investigation », en effet, il lui pose cette question ouverte : « Est-ce que des gens disent des choses méchantes à l’école ? » La réponse semble énigmatique : le garçon a vu un animateur, Gilbert*, enfermer un enfant dans « la prison », alors il est allé le délivrer et taper sur Gilbert, qui est « mort ». « T’as bien fait de nous raconter », le félicite son père, qui ne souhaite pas l’interroger davantage par lui-même. Rendez-vous est pris avec une psychologue pour le mardi qui suit.

Olivier ne sait pas encore que Gilbert a été exfiltré en décembre par la ville de Paris, responsable du temps périscolaire, en raison de ses hurlements répétés, pour être illico recasé dans une école de l’arrondissement d’à côté – où il est aujourd’hui visé par au moins une plainte pour viol.

Pendant son week-end, en tout cas, tout bascule. Au sortir d’un dîner, dans le cocon d’un ascenseur, le fils d’Olivier se lance : Gilbert et une animatrice l’auraient forcé à faire des « bisous » « sur la bouche » et « le zizi ». Par réflexe, Olivier souffle en anglais à sa femme : « Surtout pas de question. » « Je ne voulais pas aller plus loin, car on n’est pas formés, confie-t-il à Mediapart. Je ne voulais pas non plus le bloquer. »

Une fois chez la psychologue spécialisée, le garçon répète ses confidences sur « la prison » (aussi baptisée « salle bleue » par les élèves), ajoute des détails (comme une main sur la bouche pour empêcher les cris), ainsi que le prénom d’un autre animateur qui lui aurait touché « le zizi » jusqu’à lui faire mal. Une attestation est rédigée à destination de la justice. Et une plainte contre X est déposée pour agressions sexuelles, dans laquelle quatre adultes sont nommé·es. Mais une fois devant les policiers, chargés de figer sa version (en vidéo et sur procès-verbal), le garçon ne parle quasiment pas – on est déjà plus d’un mois après ses confidences initiales.

Punitions et menaces

« On ne peut pas être soupçonnés d’avoir influencé nos enfants, insiste un autre père de Saint-Dominique, Patrice*, qui a déposé deux plaintes pour viols, l’une au nom de sa fille, l’autre au nom de son fils. Car le “Cash Investigation” parlait de violences ordinaires uniquement, et leur mère et moi les avons interrogés le soir même. » Vu les images de violences verbales, ils appréhendent alors des révélations sur des maltraitances physiques ou psychologiques.

Spontanément, la petite fille décrit une scène où elle aurait été pénétrée avec des jouets par une animatrice, baptisée « la méchante », dans le dortoir où on lui aurait aussi appris à se masturber. Les mois précédents, elle avait souffert d’inflammations, de rougeurs, de douleurs au sexe.

Le garçon, lui, s’épanche sur la fameuse « prison », où Gilbert prétendait faire la police. « C’est assez pervers, glisse Patrice. Parce qu’on a dû réexpliquer à notre fils ce qu’est vraiment la police avant de l’emmener à la BPM… »

L’a priori, c’est que la parole des enfants n’est pas fiable. Mais comment un enfant de 3 ou 4 ans peut-il inventer ces choses-là ?

Patrice, père d’élève

Dès le lendemain du « Cash Investigation », la famille ne remet plus les pieds à l’école – ou presque. Car quelques jours plus tard, le garçon souhaite montrer à ses parents où se déroulaient les violences. « Il nous conduit à la “salle bleue”, puis aux toilettes du rez-de-chaussée, poursuit Patrice. Là, il est dans une excitation pas possible. Ma femme lui propose de nous montrer : il la fait asseoir sur l’urinoir, fait le geste de lui baisser le pantalon, de lui accrocher les mains derrière, puis de lui taper le sexe. » Son statut de victime ou de témoin n’est pas évident… En tous cas, Patrice a pu filmer.

Lors de rendez-vous ultérieurs chez une psychologue et un pédopsychiatre spécialisé, le garçon a aussi parlé de Gilbert et de doigts « dans les fesses », d’agressions sexuelles sur lui ou sur d’autres élèves, d’un animateur guetteur qui sifflait au bout du couloir… Si les plaintes ont été déposées contre X, elles sont complétées à plusieurs reprises et « citent une demi-douzaine de personnes impliquées à des degrés divers », précise aujourd’hui Patrice.

« L’affaire d’Outreau plombe encore tout le monde, se désole-t-il. L’a priori, c’est que la parole des enfants n’est pas fiable. Mais comment un enfant de 3 ou 4 ans peut-il inventer ces choses-là ? »

Beaucoup de petit·es ont confié à leurs parents avoir surtout eu peur de parler. Quelques jours après avoir raconté qu’il se faisait « taper » ou « pincer le zizi » en guise de « punitions », le fils d’Astrid* s’est tétanisé, un soir, en voyant des policiers devant l’école. « Il a cru qu’ils venaient le chercher parce qu’il avait trahi le secret, se souvient sa mère, qui a déposé plainte pour agression sexuelle contre trois professionnel·les. Il m’a dit qu’une animatrice prétendait nous tuer s’il parlait. »



© Photomontage Lucie Weeger / Mediapart

Même chez les parents, le premier réflexe peut être de douter, d’explorer des scénarios alternatifs. « Je me disais : c’est impossible », témoigne Emmanuelle*, qui a déposé plainte contre deux animateurs pour des violences sexuelles sur sa fille. Elle parle ainsi d’une « phase de déni » en 2025 : « Il arrivait à ma fille et à son meilleur copain de crier : “Zizi dans ma bouche !” Et un jour de novembre, je l’ai récupérée à l’école qui avait mal aux fesses et marchait difficilement. Mais la généraliste qui l’a examinée n’a pas évoqué la piste d’une agression. »

« Omerta »

Emmanuelle confie même avoir eu de « légers doutes » sur Gilbert, « puis comme il est parti en décembre, ça [l]’a tranquillisée ». « Je prends conscience aujourd’hui qu’on était plusieurs mamans inquiètes, à se penser paranos dans notre coin. » La colère ne la quitte plus depuis qu’elle a appris, lors d’une réunion de crise organisée par la ville de Paris, qu’une première plainte pour violences sexuelles visant l’ancien chef d’équipe périscolaire avait été déposée dès mai 2025, mais cachée aux parents, par la mairie centrale et la mairie d’arrondissement.

Seules deux ou trois représentantes des parents d’élèves ont été mises dans la confidence à l’époque, et ont gardé l’information pour elles – à la demande des autorités, clament-elles désormais pour se défendre.

« Si j’avais eu écho de cette plainte en 2025, j’aurais saisi ce qui arrivait à ma fille et sa médecin aurait sans doute fait un signalement », enrage aujourd’hui Judith*, qui a porté plainte contre X, non seulement pour des agressions sexuelles mais aussi pour non-dénonciation.

Pendant des mois, face au mal-être de sa fille, elle ne cesse de s’inquiéter, cherche des clefs, erre de rendez-vous médical en bilan de santé. « Fin 2024, déjà, elle me parlait beaucoup du loup dans son dortoir. J’imaginais que c’était à cause d’Halloween. Puis elle me disait que des copines lui touchaient la nénette, on m’a répondu que c’était l’âge de la découverte. Chaque matin, elle s’inquiétait de savoir si elle irait avec la maîtresse ou au périscolaire », se souvient Judith. Des rougeurs persistantes « sur ses parties intimes » déclenchent une première consultation.

Les interrogations d’une médecin

Sur le carnet de santé, la généraliste écrit : « Prurit lèvres + anal ». Des symptômes relativement fréquents chez des tout-petit·es qui tentent de s’autonomiser aux toilettes, s’essuient mal, etc. La médecin rappelle donc les règles d’hygiène à suivre, prescrit des huiles lavantes, ainsi qu’une crème anticonstipation. Sans résultat.

Alors Judith enchaîne avec un rendez-vous chez une gynécologue pédiatrique, qui repère elle aussi un prurit vulvaire et anal, ainsi que des brûlures… Avec les mêmes hypothèses : des « erreurs » d’hygiène et une possible constipation, que Judith n’a jamais constatée à la maison, bizarrement.

« Le temps passe, ma fille continue à me parler du loup, elle a aussi des bleus partout. Mais je suis quelqu’un qui a tout le temps peur de tout, un peu hypocondriaque. Le papa me dit que c’est dans ma tête… » En avril 2025, alors que son aînée de 25 ans emmène la petite chez la médecin pour une consultation banale, celle-ci exige un échange téléphonique. Elle évoque alors une fissure anale qui ne passe pas. Et le soir même, pendant deux heures, les deux femmes passent en revue l’entourage de la petite, la famille, l’école… Rien qui fasse tilt.

À nouveau, la soignante privilégie l’hypothèse de la constipation, alors Judith se tranquillise. Tout récemment, la médecin a bien voulu attester, dans un écrit, ses « soupçons » de l’époque. « J’en veux énormément à toutes celles et ceux qui ont organisé l’omerta à l’école », résume Judith.

« Finalement, à la BPM, la seule chose que mon enfant a su dire, c’est que les méchants et le loup ne sont plus là », souffle-t-elle, convoquée avec sa fille trois semaines après sa plainte. Elle a dû patienter quinze jours de plus pour son rendez-vous à l’unité médico-judiciaire (UMJ) de l’Hôtel-Dieu, où sont réalisés constatations et tests de dépistage. Tout semble alors cicatrisé. « Personne ne m’a expliqué comment préparer mon enfant, ajoute-t-elle. L’examen gynéco, si j’ai pu l’expliquer à ma fille en amont, c’est parce que j’ai interrogé ChatGPT ! »

Une prise en charge éclatée

Globalement, entre la plainte au commissariat de quartier, la convocation à la BPM, le passage obligé aux UMJ, puis chez le psychologue réquisitionné, toutes les familles témoignent d’un parcours du combattant désespérant, qui se court au ralenti. Dans l’attente de leur convocation à l’UMJ, Patrice et sa femme ont tenté de faire examiner leur fille par leur pédiatre, puis aux urgences, puis par une gynécologue pédiatrique, qui ont toutes refusé d’intervenir avant la médecine légale. « Alors qu’elle avait mal !, s’indigne Patrice. Finalement, ils étaient très bien aux UMJ, mais ils arrivent un mois et demi après la bataille. »

Outre les délais trop longs, l’avocate Negar Haeri, qui défend la famille d’Olivier, souligne que « les enfants devraient pouvoir être accueillis à l’hôpital dans des unités d’accueil pédiatrique enfant en danger [les Uaped], dotées d’équipes pluridisciplinaires [non seulement des légistes mais aussi des pédiatres, des pédopsychiatres, des psychologues, des puéricultrices – ndlr], avec une salle d’enregistrement pour les policiers ». Soit une unité de lieu et de temps rassurante, permettant d’éviter que les enfants se répètent à chaque convocation, avec un risque de déperdition et de traumatismes secondaires.

Alors qu’il existe une centaine d’Uaped en France, en collaboration avec la police comme avec la gendarmerie, les premières commencent à peine à se mettre en place à Paris. « Pour l’instant, on a une forme d’éclatement de la prise en charge de la parole des enfants et de leurs symptômes, qui va à l’encontre des préconisations », appuie Marie Grimaud, conseil de la famille de Patrice.

Alors que l’enquête préliminaire est dirigée par le parquet de Paris, plusieurs avocat·es réclament désormais l’ouverture d’une information judiciaire, c’est-à-dire la saisie d’un ou d’une juge d’instruction indépendant·e. Les familles, elles, s’inquiètent de n’avoir toujours pas entendu parler de perquisitions, ni de gardes à vue. Sollicité, le parquet de Paris n’a pas répondu à nos questions. Questionné en février par Mediapart, Gilbert avait pour sa part démenti des « accusations totalement infondées ».

Désormais, nombre d’enfants évoqué·es dans cet article ne fréquentent plus Saint-Dominique, sans que l’Éducation nationale leur ait proposé de solution alternative pour autant. Une famille a décidé notamment de partir après que sa fille, qui venait en classe avec une poupée « malade » pour être en mesure de « la soigner », a été rappelée à l’ordre : pas de doudou à l’école.

 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

«On ne sait pas ce que va devenir l’École» : une guerre de succession plonge l’École alsacienne dans la crise

Suspecté d’avoir violé une ancienne élève alors mineure, un professeur mis en examen en Vendée

VOS TÉMOIGNAGES