Fermetures de classe à Paris : le privé, victime collatérale du déclin démographique

 

Le rectorat prévoit de supprimer 203 postes d'enseignants dans le public et 70 dans le privé sous contrat. Les syndicats appellent à la grève ce mardi pour « défendre l'école publique » .


 
Les écoles des 15, 18, 19 et 20es arrondissements de Paris verraient le plus de classes touchées par les fermetures. LB25 / AGDER - stock.adobe.com

Beyer Caroline, Ferrand Emma 

Le Figaro 

À Paris, l'enseignement privé catholique sous contrat serait-il en train de payer la baisse démographique qui affecte essentiellement le public ? Faut-il y voir une manière de freiner son ascension, largement décriée par des voix de la gauche et les syndicats du public ? Alors que la demande des familles vers le privé ne faiblit pas, les autorités académiques ont décidé que les écoles, collèges et lycées catholiques sous contrat perdront 70 postes d'enseignants à la rentrée prochaine. Jean-François Canteneur, directeur diocésain, s'interroge : « Est-on en train de créer volontairement la pénurie dans le privé parisien ? Auquel cas, il ne faudra pas regretter, ensuite, de le voir attirer des familles privilégiées et lui faire le reproche d'élitisme, glisse-t-il . J'avais l'espoir que la baisse démographique nous permettrait de réduire l'engorgement et les listes d'attente à l'entrée de nos établissements, et d'accueillir ainsi un public socialement plus varié. »Si le déclin démographique scolaire rime avec suppressions de postes, il attise aussi la concurrence entre le public et le privé. Quand le gâteau à se partager se réduit, les tensions grandissent.

Actée par un budget 2026 tardivement voté, début février, la suppression de 4 000 postes d'enseignants se décline aujourd'hui concrètement sur les territoires et au sein des établissements, avec la sentence du nombre de classes qui fermeront en septembre prochain. Fin janvier, le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, avait expliqué qu'il s'agissait d'amortir les effets de la chute démographique, tout en précisant que si l'on avait mathématiquement suivi la baisse des effectifs scolaires, « il aurait fallu supprimer 8 000 ou 9 000 postes ».À Paris, où la baisse démographique a été à la fois plus précoce et plus marquée que dans le reste du pays - avec une baisse des naissances de 32 % entre 2010 et 2024 -, les chiffres sont douloureux. Les écoles primaires publiques parisiennes doivent essuyer la perte de 83 postes - soit 152 classes fermées -, tandis que dans les collèges et lycées publics, le chiffre des suppressions grimpe à 120. Quelque 203 postes en moins, donc. En cette semaine de mobilisation des personnels de l'Éducation nationale dans l'ensemble de la France, les syndicats d'enseignants appellent à la grève dans la capitale mardi 31 mars, pour « exiger des moyens pour l'école publique ». Le SNUipp 75, principal syndicat du premier degré, annonce d'ores et déjà un enseignant sur trois en grève et 100 écoles fermées à Paris.

L'an dernier, dans la capitale, 202 postes avaient été supprimés dans le public (à peu près comme cette année) et 40 seulement dans l'enseignement catholique. « L'État continuait de nous accompagner, en prenant en compte les demandes des familles en direction de nos établissements. Cette année, avec 70 suppressions de postes, il fait le choix de simplement maintenir notre proportion par rapport au public(à Paris, les élèves du privé représentent 25 % des effectifs de l'école primaire et 37 % du secondaire, NDLR) . C'est nouveau et tout à fait transparent » ,constate Jean-François Canteneur . « S'il avait suivi la demande, il aurait fallu ouvrir pour nous une petite dizaine de postes », ajoute-t-il.

Sur fond de baisse démographique, l'État serait-il en train de mettre en place une régulation ? C'est précisément ce à quoi appelle Julien Grenet, directeur adjoint de l'Institut des politiques publiques (IPP) et membre du comité de suivi de la réforme Affelnet (affection des élèves du collège au lycée) qui, depuis 2021, poursuit un objectif de mixité sociale et scolaire. Dans une note publiée début mars, sous le titre « Baisse démographique public-privé : vers une ségrégation scolaire accrue dans les grandes villes ? » , le chercheur s'intéresse de près au cas parisien et fait des projections. En 6e, le privé sous contrat, qui scolarisait 35,4 % des élèves de la capitale en 2020, verrait sa part monter à « près de 50 % à l'horizon 2035 ». Confrontés à « une saturation de leurs capacités d'accueil », les établissements privés maintiennent en effet leurs effectifs malgré la baisse démographique, « tandis que les établissements publics absorbent l'essentiel de la diminution ». « En l'absence de mécanisme de régulation, ces évolutions amplifieront la ségrégation scolaire », constate-t-il. Toujours en 6e, la part des élèves issus de catégories sociales « très favorisées », déjà passée de 49 à 55 %, entre 2020 et 2024, atteindrait « 72 % en 2035 ». De quoi donner des arguments aux détracteurs du privé et aux syndicats.

Mais le directeur diocésain de Paris n'a pas exactement la même analyse. « 50 % d'élèves de 6e dans le privé, quel est le problème, si cela correspond à la demande des familles ? » , interroge-t-il, en relevant que dans l'ouest ou le nord de la France, où ces proportions sont déjà atteintes « avec une variété dans les profils des élèves », « personne ne s'en plaint ». Il estime qu'augmenter les capacités d'accueil jusqu'alors contraintes dans les établissements catholiques parisiens (de 4 000 élèves en CM2 à Paris, on passe à 6 000 places seulement en 6e, puis 9 000 en seconde) permettrait justement d'accueillir un public plus mixte. À contre-courant de cela, il rapporte que les 70 suppressions de postes actées pour la rentrée 2026 ont majoritairement affecté les lycées professionnels, les établissements « de la Goutte d'Or ou de Ménilmontant » ou encore au collège Notre-Dame de Grâce qui, au sein de Saint-Jean-de-Passy, dans le 16e arrondissement, scolarise des élèves en difficulté. Dans ces trois cas de figure, les économies de postes ont abouti à des effectifs plus élevés dans des classes qui « n'accueillent pas les élèves les plus performants ». Jean-François Canteneur rappelle enfin que l'enseignement catholique n'est « pas dans une politique d'expansion », étant donné l'espace disponible à Paris et « le prix au mètre carré ».

Mais de leur côté, les syndicats du public accusent mal les quelque 200 suppressions de postes et, dans ce contexte de pénurie, le privé sous contrat suscite l'hostilité. « Nous considérons que l'école privée ne devrait pas être financée par l'argent public. C'est notre première revendication, lâche Léa de Boisseuil, secrétaire départementale du SNUipp 75. À Paris, nous sommes sur un phénomène de ségrégation sociale. À la Porte de la Chapelle par exemple, quand les parents comprennent qu'ils n'auront pas le choix de l'école pour leurs enfants, ils les mettent dans le privé. » Au-delà, elle estime que la politique du ministère justifiant ces suppressions de postes par la baisse démographique est « incompréhensible ». Elle relève ainsi que chaque année, les absences d'enseignants ne sont pas remplacées dans « 150 à 200 classes ». Elle observe enfin que les fermetures de classe prévues pour septembre 2026 touchent surtout le nord et l'est de la capitale, là où le centre de Paris « ferme peu ».

Depuis plusieurs semaines, la grogne monte chez les enseignants et les parents d'élèves. Un Comité social académique (CSA), réunissant les représentants du rectorat de Paris et des personnels, devait venir acter le 31 mars le nombre de classes fermées à Paris. Il ne se tiendra pas pour cause de grève. Faute de représentants enseignants, la réunion est repoussée à la semaine prochaine. Selon les données recueillies par les syndicats d'enseignants et les fédérations de parents d'élèves, qui espèrent faire fléchir l'académie, 64 fermetures de classe sont prévues en maternelle et 108 en élémentaire, soit un total de 172. Presque tous les arrondissements seraient concernés, exceptés le 3e. En revanche, les écoles des 15, 18, 19 et 20es arrondissements verraient le plus de classes touchées par les fermetures. Rien que sur ces trois zones, 61 classes pourraient fermer. « Depuis quatre ans, près de 700 d'entre elles ont été fermées. C'est trop », s'agace Martin Raffet, président de la fédération de parents d'élèves FCPE Paris. Si 172 classes sont menacées de fermeture, quelques écoles devraient à l'inverse voir leurs effectifs gonfler. En maternelle, 11 nouvelles classes sont prévues, dans les 10e, 11e, 12e, 13e, 15e, 17e et 19e arrondissements. En élémentaire en revanche, seules 9 ouvertures de classes sont prévues, dans les 5e, 6e, 11e, 13e, 17e, 18e et 19e arrondissements.

Le 17 février dernier, les enseignants s'étaient déjà mobilisés pour faire entendre leur voix. Quelque 6,16 % d'entre eux étaient en grève en Île-de-France. Le taux de grévistes était de 6,84 % chez les professeurs du premier degré et de 5,77 % pour ceux du second degré. « Avec ces suppressions de postes, ce sont aussi nos conditions de travail, et au final, les conditions d'apprentissage de nos élèves qui vont encore se dégrader, alors que l'enseignement privé reste complètement épargné » , dénonçaient les organisations syndicales dans un communiqué.

Outre les enseignants, en première ligne, les parents d'élèves comptent bien se mobiliser ce 31 mars. Dans le 12e arrondissement, ces derniers jours, plusieurs façades d'écoles sont décorées de banderoles « Non à la fermeture de classe » ou encore « J'aime mon école publique ». Maud fait partie des mamans pleinement mobilisées, et prendra part à une manifestation ce mardi matin devant le rectorat, en compagnie d'enseignants et d'autres parents. « L'académie est en train d'oublier l'avenir de nos enfants. La baisse démographique aurait pu être une bonne occasion d'améliorer les conditions d'enseignement avec des classes bien moins chargées. Ils nous ont déjà fermé une classe l'an dernier, nous n'en voulons pas une de plus » , souffle cette représentante de parents d'élèves de l'école de Charenton. Un avis partagé par Frédérique, également parent délégué à l'école Wattignies : « On fait le choix de l'école publique, mais le rectorat nous invisibilise. Nos classes sont déjà surchargées et nos profs épuisés. Ça va encore dégrader l'éducation de nos enfants, et faire le beurre des écoles privées. »

Des arguments qu'entend parfaitement Emmanuel Garot, président de l'association de parents d'élèves, la Peep. « Les suppressions de classes créent un sentiment de désengagement de la scolarité des enfants de la part de l'État. Le rectorat fait face à une dichotomie : faire des économies grâce à la chute de la démographie, et la volonté au contraire d'améliorer les conditions de travail des enseignants et des élèves. C'est toute la difficulté chaque année, et cela ne va pas aller en s'améliorant » , affirme-t-il. C. B. ET E.F.

 

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