Omerta, pressions, agressions sexuelles : les dérives d'une école privée religieuse révélées dans l'émission Cash investigation
Les établissements privés en France ont fait l'objet d'une enquête de l'émission Cash investigation diffusée sur France 2. Parmi ceux pointés du doigt, l'institution Champagnat d'Issenheim dans le Haut-Rhin. De graves dysfonctionnements sont ainsi dénoncés.
C'est une ex-élève et ex-enseignante de l'établissement qui a décidé de dénoncer ce qu'elle considère comme des dysfonctionnements. " Ce qui m'anime, déclare Tina au micro des journalistes de l'émission Cash investigation, c'est que les élèves soient en sécurité, or il y a des dysfonctionnements au sein de l'établissement. Je crois que les parents ont le droit de savoir ce qu'il se passe dans leur établissement."
L'établissement en question, c'est l'institution Champagnat située à Issenheim dans le Haut-Rhin. Une école privée fondée en 1946 par une congrégation religieuse, les maristes et qui compte aujourd'hui 1700 élèves du CP à la terminale.
Tina y a enseigné l'allemand avant de quitter son poste en 2024 et de dénoncer ce qu'elle appelle une "omerta". Elle raconte notamment un voyage scolaire effectué en 2018 en Allemagne. "Une élève me confie avoir été agressée par un professeur. Ça a commencé dans les toilettes, il lui a fait un massage des pieds, des jambes puis des fesses. Au vu de l'état de la fillette, j'ai tout de suite appelé ma direction et je demande que le professeur soit rapatrié et qu'une réunion d'informations soit organisée. On me dit, ah bon, tu es sûre que la petite ne raconte pas de bêtises ?"
Au final, les parents de l'élève ont porté plainte et l'enseignant a été suspendu. "En fait, la plus grande crainte de la direction, c'est que quelque chose ne sorte, c'est qu'on écorne l'image de l'institution" regrette Tina.
L'absence de communication, c'est justement ce que déplorent certains parents d'élèves qui sont allés interpeller notre équipe de journalistes présente ce 30 janvier devant l'établissement. Quand ces parents, avertis de rumeurs concernant des suspicions d'attouchements, ont demandé des comptes, on leur aurait répondu procédures en cours et présomptions d'innocence.
Une direction qui tarde à réagir
Une surveillante qui a fait l'objet d'une agression sexuelle de la part d'un enseignant aurait même subi des pressions d'un membre de la direction parce qu'elle voulait porter plainte. L'équipe de Cash investigation s'est procuré un enregistrement sonore dans lequel on entend un membre de la direction tenter de faire fléchir la surveillante : " tu aurais intérêt à annuler cette plainte, entend-on dans l'enregistrement. Je ne sais pas s'il t'a touché le bout de nez, ou... (il s'arrête et se met à rire) mais je crois que ces affaires doivent se régler entre adulte, sans le publier, sans la gendarmerie et la justice (...), parce que tu resteras celle qui aura joué à la grande dame et ça te portera du tort."
La surveillante tient bon et le professeur est condamné à 10 mois de prison avec sursis, et interdiction d'exercer une activité avec des mineurs pendant 5 ans.
Et ça ne s'arrête pas là. Tina dénonce des négligences : "en septembre 2016, je dénonce un professeur qui avait été signalé dans un autre établissement pour des gestes déplacés, mais rien n'a été fait". Résultat, six ans après son embauche, l'enseignant est interpellé pour voyeurisme à la piscine municipale.
L'une des élèves approchée par cet enseignant est venue se confier à notre équipe sur place. Elle raconte que ce professeur lui a proposé une sortie piscine hors contexte scolaire mais que des rumeurs le concernant circulaient déjà. Sa maman a demandé la mise en place d'une cellule psychologique et s'est vu répondre à nouveau procédures en cours.
Enfin, une enseignante dont on savait qu'elle entretenait une liaison avec un élève de 3e est restée en place 9 mois avant qu'un signalement ne soit fait auprès de l'Éducation nationale et qu'elle ne soit condamnée pour corruption de mineurs. "J'ai aussi alerté, continue Tina, sur une relation entre une élève de 15 ans et un enseignant mais il n'a pas été inquiété."
L'institution Champagnat se défend
L'équipe de Cash investigation a tenté de joindre la direction de Champagnat. Elle a reçu cette réponse par écrit : "par respect du secret de l'instruction de la présomption d'innocence ainsi que des obligations de confidentialité nous ne sommes pas en mesure de répondre publiquement et individuellement à ces situations. L'établissement coopère pleinement avec les autorités administratives et judiciaires chaque fois qu'il est sollicité".
Nous avons sollicité nous aussi la direction de l'établissement, qui nous a d'abord répondu par écrit. "Dans cette émission, il a été fait référence à des faits, pour certains anciens, et pour d’autres à des situations faisant l’objet de procédures administratives ou judiciaires toujours en cours. L’établissement avait été sollicité pour une interview filmée. Toutefois, en raison de nos obligations légales (protection des données personnelles, secret professionnel, présomption d’innocence), il ne nous était pas possible de répondre dans le format proposé."
L'institution assure par ailleurs avoir toujours réagi quand elle avait été alertée sur des faits graves. "Nous tenons également à vous assurer que, lorsque des faits susceptibles de constituer une infraction pénale ou un manquement grave ont été portés à la connaissance de la direction, les autorités compétentes ont été saisies conformément à la réglementation (rectorat, autorités judiciaires, services de l’État)."
"Ça peut arriver qu'on nous demande de ne pas communiquer"
Karine Fisset, cheffe d'établissement du premier degré
Notre équipe sur place a finalement pu obtenir un entretien avec la cheffe d'établissement du premier degré, Karine Fisset qui précise que "les procédures passées ne sont pas les mêmes qu'aujourd'hui, mais pour moi tout a été respecté. Quand on fait un constat, on remonte aux autorités qui prennent les mesures adéquates, mais ça ne dépend plus de nous. Et désormais il y a des procédures internes en place, nous avons dans l'établissement le groupe "entraide" qui permet aux enfants d'avoir des référents en cas de problème, notamment d'agressions sexuelles ou de faits de harcèlement, c'est un groupe de personnes formées mis en place depuis 2/3 ans. Dès qu'un enfant se plaint, une communication est
faite aux parents. Mais quand on fait un constat, ça peut arriver qu'on nous demande de ne pas communiquer, à partir du moment notamment où il y a des procédures en cours et en raison de la présomption d'innocence."
Des comportements inacceptables
Le rectorat de l'académie de Strasbourg a réagi dans l'après-midi, précisant qu'il "a pris toute la mesure de la gravité des agissements commis et les condamne avec la plus grande fermeté. Ces comportements individuels de personnels sont inacceptables et contraires aux valeurs de l’École de la République (...). Deux des situations ont fait l’objet de procédures tant administratives que pénales. Les personnels concernés ne figurent plus dans les effectifs de l’Éducation Nationale. Une troisième situation donnera lieu à une décision administrative dès que la justice aura statué."
L'institution a d'ailleurs été contrôlée aujourd'hui par le rectorat, hasard du calendrier ? Les élèves précisant d'ailleurs s'être sentis "conditionnés", selon leur propre terme, l'établissement leur rappelant qu'ils étaient libres de parler mais aussi libres de dire ce qui était bien au sein de Champagnat.
Le ministre de l'Éducation nationale, Edouard Geffray, a annoncé sur le réseau X, "à la suite des révélations de Cash Investigation hier soir, je procède ce jour à plusieurs signalements sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale. Pour ce qui relève des pouvoirs administratifs de l'Éducation nationale, j'engage également sans délai les procédures de contrôle et de sanction. Une seule ligne : ne rien laisser passer". Nous ignorons pour l'heure si l'institution Champagnat est concernée par ces signalements.



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