Ces parents qui choisissent l'enseignement catholique en rejetant son caractère religieux

 

De plus en plus de familles choisissent d'y scolariser leurs enfants pour la qualité de sa pédagogie et la discipline. Sans toujours adhérer à sa vocation spirituelle. De quoi créer des tensions entre parents et établissements.

 


Aux Chartreux à Lyon, les enfants passent leurs récréations devant la chapelle, construite en 1864. François BOUCHON  

 Emma Ferrand

Article Le Figaro 

Je veux qu'on laisse les enfants libres et sans idéologie ! » La colère d'Henri* reste vive. Le 20 novembre dernier, le collège privé catholique Sainte-Geneviève de Courbevoie organisait une rencontre entre ses élèves de cinquième et Fouad Hassoun, victime d'un attentat à Beyrouth en 1986, alors qu'il était âgé de 17 ans. Rescapé de cette attaque, il y a toutefois laissé la vue. Mais sa foi et sa résilience lui ont permis de pardonner aux terroristes. Un chemin qu'il raconte dans un livre paru en 2020.

Une semaine après les 10 ans des attentats du 13 Novembre qui avaient ensanglanté Paris en 2015, l'établissement de Courbevoie avait donc voulu travailler cette notion de pardon sous le prisme de la foi en invitant ce « grand témoin ». Dans un mail adressé aux parents, la direction avait précisé que cette rencontre s'adressait aux « élèves de culture chrétienne comme de catéchisme » , et qu'elle était obligatoire.

L'initiative n'a pas du tout été du goût d'Henri, père de famille. « C'est important d'aborder le pardon, mais pas comme ça. C'est quoi, la prochaine étape ? Pardonner à son violeur ? Surtout, je ne cautionne pas que cette rencontre soit obligatoire », s'emporte-t-il.

De plus en plus de familles optent pour l'enseignement privé sous contrat avec l'État, dont 96 % des établissements sont catholiques. Un choix généralement porté par l'excellence académique de ces écoles, leur discipline ou encore leur sécurité. Bien que la religion fasse partie intégrante du projet pédagogique, les familles sont moins nombreuses à inscrire leurs enfants dans ces établissements pour cette raison. Ainsi, selon un sondage de l'Ifop publié le 2 septembre dernier, seuls 39 % des Français estiment légitime que les établissements catholiques proposent un temps spirituel durant la scolarité et 45 % considèrent que cette pratique n'est pas justifiée. « L'écart entre ces deux positions n'est que de 6 points, ce qui illustre l'ambivalence de l'opinion publique quant à la place de l'éducation religieuse au sein de l'enseignement privé catholique » , souligne l'enquête.

De quoi désoler certains parents qui ont justement choisi de scolariser leurs enfants dans le privé catholique pour la spiritualité, au-delà de l'excellence académique. « J'ai inscrit mes enfants avec un grand enthousiasme, jusqu'à ce que je déchante. Très peu d'événements étaient organisés en lien avec la religion. La directrice est terrifiée par les parents qui ne veulent pas de vie pastorale du tout. L'école veut plaire à tout le monde, surtout pour ne pas perdre d'élèves et risquer de devoir fermer une classe », déplore Marie*, mère de trois enfants en maternelle et au CP en Haute-Savoie.

Un avis partagé par Éric, père de sept enfants, dont trois sont toujours dans le privé sous contrat et trois dans le privé hors contrat confessionnel, en région parisienne. « Je peux comprendre que certaines familles ne souhaitent pas être en phase avec la religion chrétienne, mais c'est dommage qu'elles le fassent autant savoir parce que cela casse les ressorts de cet enseignement et de ses valeurs traditionnelles », estime-t-il.

Les enseignants eux-mêmes n'hésitent plus à s'opposer à la place de la religion dans ces écoles. « Certains professeurs cherchent à mettre des bâtons dans les roues de la pastorale. Ils n'hésitent pas à afficher leur mécontentement mais préfèrent rester dans ces établissements catholiques par peur d'être mutés dans des académies qu'ils ne veulent pas, comme Paris ou sa banlieue. Avec les élèves, ils imposent leurs lois, parfois wokistes, et la direction ne dit rien », déplore Stéphanie*, professeur de français dans un collège privé du Sud-Ouest.

Si l'enseignement privé catholique se veut ouvert à toutes les classes sociales et aux autres confessions, il tient toutefois à conserver son ADN. Ce qui est possible grâce au caractère propre dont il dispose, c'est-à-dire sa liberté éducative. Aussi peut-il enseigner des valeurs éducatives spécifiques à ses élèves, notamment en faisant référence à la religion, ce qui le distingue de l'enseignement public. Le caractère propre s'adapte à chaque établissement privé. En revanche, les programmes doivent être équivalents dans le public et dans le privé.

Pour Frédéric Dieu, conseiller d'État, qui a dirigé le dossier intitulé « Liberté d'enseignement et religion » , paru en mai 2024 dans la Revue du droit des religions, « le principal problème des établissements catholiques, c'est la sécularisation ». « Il y a de plus en plus de familles qui se tournent vers le privé sans raison religieuse. Si ces valeurs catholiques les dérangent, elles préfèrent généralement se taire et accepter malgré elles cette pédagogie » , explique-t-il. Surtout, les parents sont nombreux à se tourner vers le privé pour échapper à l'enseignement public, « de plus en plus idéologisé, pro-LGBT, woke ou autre », ajoute Frédéric Dieu. Ce que ne cautionne pas Stéphanie. « Il vaut mieux fermer des classes plutôt que d'ouvrir à n'importe qui et perdre son identité », estime l'enseignante.

Hélène Laubignat, présidente de l'Apel, l'Association des parents d'élèves de l'enseignement libre, considère également que c'est aux familles de s'adapter à ces établissements, et non l'inverse. « Ne pas partager le projet éducatif de l'enseignement catholique est parfaitement légitime. Mais lorsqu'une équipe pédagogique propose un contenu ou une activité, ce n'est jamais par hasard. C'est adossé à un projet éducatif clair, assumé et cohérent avec les textes officiels et le caractère propre », avance-t-elle. Avant de préciser : « Les parents restent totalement libres d'en rediscuter à la maison, d'apporter leur éclairage, leurs valeurs. L'éducation est toujours une coresponsabilité. »

Selon elle, le fait que les familles affichent leur désaccord avec l'enseignement catholique, comme c'est le cas pour Henri, correspond à l'évolution de la société. « On observe aujourd'hui une impatience généralisée. Mais l'école n'est pas un service à la demande : ce n'est ni un drive ni une plateforme de prestations. Une école, c'est un lieu d'apprentissage, de formation de l'esprit, d'accompagnement. Cela suppose de la confiance. » Hélène Laubignat insiste : « Dans l'enseignement catholique, les familles font un choix. Elles sont libres de rester, de partir ou de réorienter leur enfant. Si elles restent, c'est bien qu'elles jugent l'ensemble du projet pertinent pour leur enfant. »

L'échange entre les parents et les établissements reste primordial pour l'enseignement catholique. Henri a été reçu deux fois par la chef d'établissement, avant et après le témoignage de Fouad Hassoun, pour calmer les tensions et « dissiper les incompréhensions qui s'étaient installées », explique Chantal Desbarrières, la directrice diocésaine de l'enseignement catholique des Hauts-de-Seine. La rencontre « s'est bien passée et les retours des élèves comme ceux des parents présents ont été positifs », ajoute-t-elle. Reste que « faire alliance, en confiance, avec les différents acteurs, en particulier avec les parents d'élèves » ,est très important, souligne-t-elle. « Cette qualité dans nos échanges est un bénéfice pour l'accompagnement des élèves. Travailler ensemble est l'assurance d'un alignement nécessaire pour les jeunes entre le projet des établissements et les attentes des familles. »

* Les prénoms ont été modifiés. E.F.

Illustration(s) :

Une salle de classe du lycée Saint-Jean-de-Passy, établissement d'enseignement privé catholique sous contrat, dans le 16e arrondissement de Paris.

 

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