« Il est temps que cessent les violences faites aux professeurs », implore un enseignant
Le problème, ce n’est pas seulement la violence des élèves envers les professeurs, mais aussi celle entre collègues, avec les parents, la hiérarchie...Photo d’illustration Pierre Rouane
Anne Claire Guilain Journaliste bethune@lavoixdunord.fr
Béthune. Enseignant en lettres modernes depuis 1998, Pierre-André Dionnet dénonce depuis 15 ans les violences subies par les professeurs, le quasi-immobilisme de l’Éducation nationale et l’invisibilisation du sujet dans les médias. Il lance l’alerte, pour que les choses changent.
Si on se souvient très bien du hashtag #Meetoo, lancé sur les réseaux sociaux en octobre 2017, pour libérer la parole des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles, on se rappelle sans doute moins du hashtag #PasdeVague lancé un an après, mettant en lumière le ras-le-bol des enseignants face aux violences qu’ils subissent chaque jour et l’absence de réactions de l’Éducation nationale. À l’époque, un professeur avait été filmé un pistolet sur la tempe, pointé par un élève. Un mouvement qui visait là aussi à libérer la parole des enseignants.
Des « collègues brisés »
Pierre-André Dionnet n’a pas oublié ce #PasdeVague et estime que depuis « rien n’a changé». « Le sujet est incroyablement tabou. Je prends même un risque en vous parlant. Mais il est temps que cessent les violences faites aux professeurs », estime celui qui se voit comme un « lanceur d’alerte » pour « sauver des vies ».
Des exemples concrets, des témoignages, des noms même de victimes et d’agresseurs, Pierre-André Dionnet en a. « Il y a des collègues qui se foutent en l’air, certains qui sont à jamais brisés. Il se dit qu’il y a plus de suicides dans l’Éducation nationale qu’à France Télécom à l’époque du scandale » : le taux de suicide chez les enseignants pourrait approcher les 40 pour 100 000 en 2025, selon lui. On pense récemment à celui d’une enseignante harcelée pour son homosexualité.
Et le problème, ce n’est pas seulement la violence des élèves envers les professeurs, il parle de « mobbing », une notion développée au Canada après le suicide de deux universitaires canadiens. « C’est pire que du harcèlement parce qu’on est cerné de toute part. C’est clairement l’élimination concertée d’une cible humaine. Vous êtes attaqué dans votre travail et ce que vous êtes, et ce horizontalement et verticalement. Ici, par votre direction et les élèves d’un côté, par les parents et les collègues de l’autre. »
Une violence au quotidien qui grandit et gangrène les milieux scolaires. « Cela a un impact sur les salariés et sur les élèves évidemment, mais aussi sur la qualité du service rendu. Un professeur malmené (…) ne peut pas aider un élève qui subit du harcèlement moral : combien de parents en ont conscience ? »
« Aucun garde-fou »
Et le problème « c’est qu’il n’y a aucun garde-fou pour éviter cela. Le chef d’établissement pourrait l’être mais il peut être lui-même violent, verbalement ou même sexuellement (on en a eu un exemple avec Bétharram), ou toxique ou incompétent ». Sans compter que les instances créées pour enquêter en cas de violences « ne fonctionnent pas. Les enquêtes administratives cherchent toujours à dédouaner l’administration, toujours. C’est un peu normal car, dans cette enquête, elle est juge et partie. Elle se protège. »
Pourtant, il le reconnaît, certains se mobilisent : « Des associations, des syndicats, l’ancienne rectrice et la directrice des ressources humaines de l’Académie de Lille… Oui, c’est vrai, il y a des personnes de bonne volonté qui font preuve de courage. Mais les habitudes sont bien ancrées et c’est compliqué de faire changer les choses.»
Avant tout, c’est à une prise de conscience et de responsabilité collective qu’il en appelle : il faut « désinvisibiliser ces questions. En parler le plus possible. D’autant que d’ici à 2030, l’Éducation nationale (qui compte 900 000 enseignants actuellement) aura besoin de 300 000 enseignants en plus et que le métier est devenu un repoussoir ». Alors qu’on l’appelait autrefois le plus beau métier du monde, peut-il encore le redevenir ?
Avoir des pensées suicidaires n’est pas anodin, rappelle le programme Papageno de lutte contre la contagion suicidaire.
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