Un « extrême traumatisme » pointé par la commission Bétharram

Par Bénédicte Mallet, publié le

La Commission d’enquête sur les violences commises autrefois au sein de l’institution Bétharram poursuit ses auditions en France et en Afrique, avant de se pencher sur les archives à Rome. Le point avec son président, Jean-Pierre Massias, qui se dit très préoccupé par l’urgence à accompagner les victimes.

Cela fait désormais six mois que Jean-Pierre Massias coordonne l’enquête via la Commission indépendante sur les violences physiques et sexuelles commises à Notre-Dame-de-Bétharram. Le président de cette structure, basée à Bayonne au sein de l’Institut Louis Joinet , travaille avec une dizaine de commissaires bénévoles en plus de quatre salariés à plein temps. Une enquête financée par la Congrégation de Bétharram, à hauteur de 120 000 euros pour une durée d’un an.


Où en êtes-vous de l’enquête ?

Nous en sommes à peu près à 70...

Où en êtes-vous de l’enquête ?

Nous en sommes à peu près à 70 auditions de victimes et d’auteurs de violence ou de témoins. 15 autres sont planifiées et nous avons bon espoir d’en mener 30 à 40 de plus. Nous avons pu exploiter toutes les archives de la congrégation à Bétharram, obtenu l’accord du diocèse de Bayonne pour travailler sur les leurs, et nous allons partir à Rome pour consulter les archives qui y sont stockées. Nous avons également enquêté en Centrafrique et nous irons en Côte d’Ivoire.

Quels sont vos premiers constats ?

Nous sommes face à des formes de violences sexuelles et physiques extrêmement nombreuses et graves. Pour certains actes, on les qualifiera vraisemblablement dans notre rapport de torture ou d’actes inhumains et dégradants. Ce qui nous frappe aussi, c’est l’extrême traumatisme généré.

Ce traumatisme semble très marquant...

On retrouve chez les victimes de Bétharram les mêmes traumatismes que l’on observe dans des crimes de masse dans des zones de guerre et de violence politique dans des zones de dictature. Elles subissent tout d’abord le traumatisme d’avoir été victime avec des conséquences très importantes sur leur vie. Elles doivent aussi faire face à l’impunité des auteurs, et bien souvent à l’absence de soins. Sans compter les conflits entre les victimes, avec parfois la sensation d’avoir été instrumentalisé. Certaines personnes sont dans un état très préoccupant « un extrême traumatisme ». C’est pour cela que l’on avance le plus vite que l’on peut. Mais nous rencontrons des difficultés.

Quels types de difficulté ?

Tous les collectifs ne participapent pas aux travaux de la Commission. Celui fondé par Alain Esquerre a choisi de se retirer. Heureusement, les contacts et échanges individuels permettent d’essayer d’atteindre toutes les victimes et de les entendre. C’est pour la Commission essentielle. Jean-Marc Sauvé, aujourd’hui président de notre comité d’éthique et qui a aussi été à la tête de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), raconte avoir, lui aussi, eu à gérer ce type d’oppositions. C’est pour cela que nous répétons à tous les plaignants qu’ils peuvent venir nous voir pour se renseigner, même s’ils ne veulent pas témoigner ou le faire anonymement.

Et puis nous devons faire face à une deuxième difficulté, qui est plus complexe, avec des refus de témoignages notamment de la part des anciens enseignants. C’est un fait que l’on notera aussi dans notre rapport parce que les réticences à témoigner sont un élément essentiel pour notre enquête. Nous espérons toutefois qu’ils finiront par accepter, car leurs récits sont également très importants pour l’émergence de la vérité. Et puis nous allons déclencher d’autres auditions, notamment de personnes mises en cause.

Comment accompagnez-vous les victimes ?

L’affaire a été très médiatisée autour de la personnalité de François Bayrou mais aujourd’hui elles ont la sensation que rien n’avance. C’est pour cela que l’on a mis en place cette politique d’anticipation des réparations, en faisant pression sur la Congrégation afin d’obtenir que même les victimes de laïcs puissent obtenir une indemnisation. Nous avons aussi créé un mécanisme d’urgence qui va intervenir avant la remise de notre rapport en mai, avec le concours des psychologues de la commission de manière totalement gratuite et des prises en charge d’urgence possibles via le Centre régional de psychotraumatisme à Bordeaux, le centre expert stress traumatique du CHU de Toulouse et l’association France Victimes de Bayonne.

Comment la Congrégation réagit-elle ?

Elle est évidemment le principal responsable et à ce titre, elle doit assumer la principale part de responsabilité. Mais il peut y avoir d’autres institutions qui peuvent être sollicitées, que ce soit l’Église, ou l’État parce qu’il y a eu aussi un défaut de surveillance. Dans ce collège, il y a eu des violences sexuelles et en plus des super prédateurs qui ont exercé une violence accrue et on essaie de comprendre pourquoi. Cette politique de réparation concernera aussi les victimes de violence physique grave avec, pour tous, un accompagnement via un guichet unique pour l’assistance psychologique, médicale, sociale, juridique. Nous y consacrons une part de nos travaux.

Le patrimoine de la Congrégation sera-t-il suffisant pour abonder le fonds ?

Il est tout à fait possible pour eux de participer au financement de la réparation. Il leur appartient désormais de trouver des moyens de valoriser leur patrimoine, qui se trouve essentiellement en Béarn, de trouver des partenaires financiers. La Congrégation a déjà consacré près de 900 000 euros à ce processus de réparation.

Qu’attendez-vous de l’ouverture des archives à Rome ?

Nous allons envoyer une mission d’historiens pour pouvoir les étudier, comme tous les fonds d’archives que nous explorons. Les archives sont une source essentielle pour la Commission, qui travaille également sur ses propres archives avec des spécialistes, afin qu’elles soient à terme déposées aux archives départementales.

Il y a deux types de documents qui nous intéressent. Ceux qui nous permettent de savoir qui était élève, professeur et comment fonctionnait l’établissement. Autre point essentiel : le bulletin de liaison de Bétharram qui regorge de photos, de renseignements. Et puis, ce qui est parfois intéressant, c’est quand il y a eu un épisode de violence extrême, qui ne donne lieu à aucun document, cela veut dire que le ménage a été fait. D’où l’importance pour nous de recueillir un maximum de renseignements précis, en amont, pour avoir un nouvel éclairage sur les archives.

Un ancien policier vient aussi de rejoindre votre équipe

Oui, nous avons intégré dans l’équipe un ancien enquêteur international en matière de violences sexuelles, afin de faire la lumière sur certains profils. Nous allons aussi tenter d’auditionner des personnes qui seraient régulièrement citées, qu’elles soient laïques ou religieuses. Encore une fois, s’ils ne veulent pas parler, on le dira très clairement dans le rapport.

Les prochaines étapes de la Commission

La Commission prévoit la mise en œuvre, d’ici la mi-décembre, de deux premières décisions relatives aux réparations aux victimes : élargissement du mandat de la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR) aux violences sexuelles commises par les laïcs ainsi que la constitution du Fonds de réparation.En janvier, le calendrier prévoit une conférence des victimes pour l’élaboration de la politique de réparations et la création d’un organe de pilotage du Fonds de réparation.

 

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