«Mon enfant va faire la quête pour le CHU ?» : à Nantes, un étonnant partenariat entre écoles privées et hôpital public

Marine Dumeurger   Article Libération
24 septembre 2025, 12h24

Depuis la rentrée, 5 000 élèves des établissements privés sous contrat de la métropole nantaise sont invités à participer à un programme de collecte de dons à destination de l’hôpital public. Plusieurs syndicats s’en désolent.

Sortie de classes dans une école privée de Nantes. Sur le trottoir, Jérémy, parent d’un élève de CM2, ironise : «Alors, mon enfant va faire la quête pour le CHU ?» C’est une première, les «Nao’venturiers», une nouvelle initiative afin de récolter des fonds pour l’hôpital public. Depuis la rentrée de septembre, tous les établissements privés sous contrat de la métropole nantaise, soit une cinquantaine d’écoles, sont censés participer au programme des Nao’venturiers.


L’idée : un badge avec un QR code, distribué à tous les enfants de CM1 et CM2, soit 5 000 élèves. Avec, ils vont devoir collecter de l’argent à destination du CHU de Nantes, dans leur entourage ou à une borne installée dans certains lieux de la ville que les enfants peuvent venir badger contre des points. «Une opération de solidarité et un projet éducatif», à écouter les organisateurs issus du fonds de dotation du CHU, Naovie. Avec, à la clef, 650 cadeaux offerts aux meilleurs collecteurs : boîtes à histoire, places de cinéma, d’accrobranche ou même entrées à l’hippodrome…

«On peut demander 50 euros à sa sœur ?»

Début septembre, à l’école privée catholique Saint-Joseph de Carquefou (Loire-Atlantique), le directeur Philippe Plantard vient de prendre connaissance de l’opération et abonde : «L’action rejoint notre projet éducatif, l’axe pour agir et vivre ensemble.» Il évoque, pêle-mêle, l’empathie, l’entraide, les valeurs de solidarité. Même s’il se permet une hésitation. «De notre côté, nous allons surtout mettre en avant le mieux-être des patients auprès des enfants, plutôt que les récompenses.»

Ce matin-là, dans une pièce voisine, Aurélie-Fleur Favrel, professeure de CM2, est en train de remettre les badges aux élèves. «Pour un euro, c’est dix vies récoltées», s’enthousiasme-t-elle en faisant référence aux règles du «jeu». «Et il y aura des lots à gagner.»Effervescence dans la classe, «Waouh !» Les questions se bousculent : «On peut demander 50 euros à sa sœur ?» ; «On peut se reverser l’argent avec le QR code ?» ; «Donc, le but c’est de gagner le plus de lots ?»

Tournoi de golf philanthropique, collecte de dons auprès de familles endeuillées, les Nao’venturiers font partie d’une série d’initiatives mises en place ces derniers mois par Naovie. Cet été, une autre action avait déjà fait bondir les syndicats de l’hôpital : l’installation d’une borne pour recevoir des dons des visiteurs, au sein même du service de réanimation du CHU. «Nous sommes complètement opposés à ce genre d’idées, faire récolter de l’argent par des enfants ou auprès de personnes en détresse», s’exaspère Yoann Rouvière, délégué syndical CGT, rappelant la nécessité d’un hôpital public, correctement financé par la Sécurité sociale.

«Fortement problématique»

Pourtant, aux yeux de Patrice Gueudelot, le directeur de Naovie qui n’hésite pas à décrire son entreprise privée à mission d’intérêt général comme la «start-up de l’hôpital», il n’y aurait pas de décharge vers le privé. En 2024, Naovie a collecté près de 3 millions d’euros de dons destinés non pas à du soin, assure-t-il, mais à «des innovations».Même si la limite est poreuse. Selon lui, l’argent récolté servira à financer des projets en pédiatrie, l’aménagement de salles ou d’équipements «cocoon»pour le personnel, ou des séances d’art-thérapie. Quant aux lots à gagner, ils sont tous issus du mécénat, explique-t-il, pour «une opération à coût zéro». Au CHU de Nantes, Luc-Olivier Machon, directeur des ressources humaines, va dans le même sens : «Le mécénat en santé joue un rôle complémentaire aux financements publics.»

Reste à voir si les Nao’venturiers feront vraiment des émules. Mise en place mi-juillet, la borne de dons en réanimation avait récolté 20 euros début septembre. «Elle a coûté plus cher que l’argent recueilli»,ironise Yoann Rouvière de la CGT. Fin septembre, sur les 53 établissements cibles, seuls 14 avaient lancé l’action des Nao’venturiers. Quant à Patrice Gueudelot, il espère bien étendre son programme aux écoles publiques l’an prochain. Peu de chances néanmoins qu’une telle initiative fasse l’unanimité.

Alerté, le syndicat d’enseignants FSU-SNUipp souligne déjà son caractère «fortement problématique» et la «responsabilité du gouvernement» d’investir dans des «services publics en souffrance». «Ce n’est pas le rôle des élèves, chapeauté·es par le diocèse, de supplanter les manques de l’Etat, poursuit un représentant par écrit. Quant à la mise en compétition des enfants, au détriment du collectif, ce n’est absolument pas les valeurs défendues par l'école publique.»

 

Commentaires

Anonyme a dit…
Bonjour , je travailloe au CHU, et on est meme pas au courant. Encore un truc fait en catimini par la Direction. C'est aberrant

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