Education à la vie affective et sexuelle : dans les établissements catholiques privés, l’Evars dévoyée

 Si l’éducation à la vie affective et relationnelle est dotée d’un programme officiel depuis la rentrée, l’enseignement catholique sous contrat préfère mettre en avant son propre contenu, au nom très similaire. Une confusion entretenue qui participe à la promotion d’idées rétrogrades.

Publié le 28/09/2025 à 19h57    Article Libération

 

Depuis la rentrée, l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) ne relève plus seulement d'une obligation ancienne – trois séances annuelles prévues depuis le début des années 2000. Elle devient un véritable programme structuré, avec des contenus précis à décliner dans les classes, de la maternelle à la terminale, et des enseignements adaptés à chaque âge : apprendre le respect de soi et des autres ainsi que l'égalité filles-garçons dès le primaire ; aborder la puberté à l'adolescence ; parler sexualité, contraception, orientation sexuelle ou prévention des violences sexistes et sexuelles à partir de la quatrième. Ce programme est obligatoire dans les établissements publics comme privés sous contrat (financés à 75 % par l'Etat), au même titre que les mathématiques ou le français.

Or dans les établissements catholiques sous contrat – qui scolarisent plus de 2 millions d'élèves et représentent 96 % des établissements privés sous contrat –, c'est une autre approche qui domine. Depuis des années, l'enseignement catholique propose sa propre version de l'éducation affective et sexuelle, baptisée «Ears» (éducation affective, relationnelle et sexuelle). Jusqu'ici assez diffuse, elle a été formalisée le 27 août par un document intitulé «Comment grandir heureux?». Présentée comme un outil pédagogique, elle est perçue par la FEP-CFDT, principal syndicat du privé, comme un «programme bis», concurrent de l'éducation nationale.

«Projet éducatif chrétien» Ce document affirme répondre aux obligations légales d'information à la sexualité pour tous les élèves «dans le respect de la liberté de conscience et des principes de laïcité». Tout en convoquant une référence religieuse : «L'homme et la femme sont créés à l'image de Dieu, égaux en dignité, différents et complémentaires.» Une contradiction manifeste, selon la FEP-CFDT: «On ne peut pas à la fois se réclamer d'un cadre laïc et convoquer explicitement une référence religieuse centrale. C'est la vision de l'Eglise catholique qui guide ce texte, alors que le programme de l'éducation nationale ne fait pas de promotion, il dit le droit de façon neutre et laïque.»

«Ce n'est pas un programme bis», s'est défendu mardi le tout nouveau secrétaire général de l'enseignement catholique, Guillaume Prévost, en conférence de presse, où les échanges ont été vifs et prolongés. Selon lui, l'Ears accompagne l'Evars : «Nous appliquons le programme de l'éducation nationale et il n'est pas antagoniste avec notre projet éducatif chrétien. Au contraire, c'est un outil pour approfondir notre singularité.» Depuis des années, des associations extérieures – en grande majorité non agréées par l'éducation nationale - interviennent régulièrement dans les établissements privés sous contrat pour parler d'éducation affective et sexuelle avec les élèves. Jusqu'ici, elles investissaient surtout le périscolaire, mais il arrivait déjà qu'elles prennent place, marginalement, sur le temps de classe, lll

lll pourtant domaine réservé de l'éducation nationale. Pour la FEP-CFDT, ces structures valorisent une «complémentarité entre l'homme et la femme» centrée sur la reproduction, qui «occulte la sexualité dans sa réalité et sa complexité». C'est le cas de l'association Com' je t'aime, fondée par Inès de Franclieu, déjà au cœur de l'affaire Stanislas, révélée par l'Express et Mediapart. Sollicitée par Libération, elle n'a pas répondu à nos questions. Sur son site, la structure revendique intervenir dans plus de 160 établissements et se targue d'avoir réalisé près de 1 800 interventions en primaire, collège et lycée. Sa mission ? «Susciter chez les enfants un regard d'admiration sur la sexualité, langage du corps qui dit combien on s'aime.» Ses supports vantent la complémentarité filles-garçons et critiquent la masturbation. Dans un article de 2022, l'Express exhumait les écrits de la fondatrice, présentant les maladies sexuellement transmissibles comme le résultat d'un «usage particulier de la sexualité, où l'on multiplie les partenaires» et affirmant qu'«il n'est pas nécessaire de mettre un préservatif» pour ne pas avoir de bébé.

Professeurs exclus La FEP-CFDT redoute qu'avec la mise en place d'un programme désormais structuré, ces associations non agréées apparaissent comme des partenaires «légitimes» aux yeux des directions d'établissement pour intervenir directement en classe. Une inquiétude confirmée : le syndicat dit avoir reçu, depuis septembre, une quinzaine d'alertes. Libération a pu consulter des documents envoyés aux familles d'un collège privé catholique sous contrat de Versailles, où il est écrit que «tous les cours seront annulés sur [une] journée» en octobre pour permettre à plusieurs classes de cinquième, et à leurs parents, de suivre un atelier organisé sur la puberté par l'association Cycloshow-XY, qui n'a pas l'agrément ministériel. Nulle mention du programme officiel Evars, seule l'Ears est mise en avant.

Cycloshow-XY revendique intervenir dans une centaine d'établissements. Officiellement «aconfessionnelle», elle propose aux élèves de sixième et cinquième des ateliers non mixtes. «CycloShow» pour les filles, centré sur «l'anatomie féminine, le déroulement du cycle, la conception d'un enfant» ; «Mission XY» pour les garçons. Rien sur l'égalité filles-garçons, la prévention des violences sexistes ou la contraception, comme l'exige pourtant le programme officiel. Pour Karine Triot, animatrice de l'association, «ce n'est pas le lieu. Les jeunes filles sont là pour découvrir leur corps, pas pour savoir s'il faut prendre la pilule ou non». Selon Karine Triot, les professeurs peuvent participer à ces séances. Ce n'est pas ce que rapporte Marie (1), enseignante dans un collège catholique sous contrat, où Cycloshow-XY est intervenue l'an dernier sur une journée entière de cours : «L'association a demandé aux professeurs de ne pas être présents, malgré l'obligation légale, parce qu'elle ne veut s'adresser qu'aux élèves accompagnés de leurs parents.» Les mères avec les filles, les pères avec les garçons. Pour les familles homoparentales ou monoparentales, «certains élèves ont été accompagnés par quelqu'un de la pastorale», affirme Marie. L'enseignante rapporte la réponse qui aurait été donnée à un élève questionnant son orientation sexuelle : «Ne t'inquiète pas, tu as le temps de changer en grandissant.» Quant aux contenus, Marie dit avoir entendu d'un parent que les animatrices présentaient les naissances comme «un trésor», le corps féminin comme «un arbre de vie». «C'est très pervers, poursuit-elle. Par la métaphore, ils font passer un discours problématique.» Comme l'association le précise sur son site, plusieurs animatrices de Cycloshow sont formées auprès du Cler Amour Famille, organisation qui se réfère à «l'anthropologie chrétienne» et promeut notamment les méthodes naturelles de contraception. Patrick, professeur d'EPS en Bourgogne, se souvient de l'intervention de cette dernière dans son collège privé sous contrat, il y a deux ans, auprès de quatrièmes et de troisièmes sur le temps de classe, dans le cadre de l'Ears. Filles et garçons avaient, là aussi, été séparés et les enseignants avaient eu pour consigne de ne pas y assister : «Votre présence n'est pas requise.» «Juste après la séance, des élèves de troisième ont signalé à la principale que leur animatrice avait dit que l'homosexualité était une maladie», rapporte Patrick. «Je ne vois personne dans l'équipe capable d'avoir dit une telle chose», répond Armelle Nollet, secrétaire générale de Cler Amour Famille. Avant de marteler que son association n'a «pas de positionnement militant [ni] aucun positionnement idéologique».

Jean-François Canteneur, représentant des directeurs diocésains en France et directeur diocésain à Paris, le reconnaît : la présence du Planning familial est «rare» dans les établissements catholiques. Pourquoi ? «L'école doit être un lieu d'apprentissage. Il faut éviter des positions qui seraient trop militantes, estime-t-il, qu'elles soient politiques ou religieuses.» Consultée par Libération, la plaquette de présentation d'un projet pastoral d'un lycée privé sous contrat catholique de l'Ain mentionne «une journée Evars», destinée aux terminales générales et professionnelles. Encore un mélange des genres donc, entre programmes de l'éducation nationale et pastoral, le temps dédié au projet religieux.

Côté enseignement catholique, on assure que la place des associations va se réduire. «Beaucoup d'établissements sont en train de moins faire appel, voire de ne plus faire appel à des associations», observe Jean-François Canteneur. Selon lui, «il y a une phase de réappropriation par les profs», rendue possible par la mise en place de l'Evars. L'objectif affiché : que les enseignants prennent la main. Mais quelle formation reçoivent-ils précisément ? Sophie (1), prof de philosophie dans un lycée catholique sous contrat dans le Nord, n'a, pour l'instant, rien vu venir : «Je suis responsable de mes classes et de tout ce qu'il s'y passe. Ce sont des heures d'éducation nationale donc ce ne doit pas être du freestyle avec une association sans ma présence», prévient-elle avant de rappeler que l'avortement est un droit constitutionnel, «pas la promotion d'une croyance, c'est la loi». Idem pour l'homosexualité. Son inquiétude porte surtout sur les jeunes professeurs qui connaissent mal les frontières entre le caractère propre des établissements privés sous contrat et la mission de service public de l'éducation nationale.

«Il y a vraiment tromperie» Xavier, professeur de lettres et d'histoire dans un lycée professionnel à Nancy (Meurthe-et-Moselle), en a fait l'expérience. Le 16 juin, il reçoit un mail – consulté par Libération – annonçant le programme des trois journées pédagogiques obligatoires pour les enseignants de son établissement privé catholique sous contrat, organisées début juillet, avec «une formation Evars» inscrite le premier jour. Mais face à lui, surprise : deux formateurs pour le moins inattendus dans le cadre d'un programme officiel de l'éducation nationale, en l'occurrence la responsable de la pastorale d'un autre lycée catholique et un personnel de la direction diocésaine. Tous deux présentent, en réalité, la version maison, l'Ears. «Il y a vraiment tromperie sur la marchandise, s'agace Xavier. On nous écrit que ce sera une formation sur le programme officiel et on se retrouve juste avec une présentation d'Ears !» Pour lui, cette confusion est entretenue : «Pour les collègues non avertis, ce n'est pas du tout clair.» Interpellés, les animateurs ont assuré que ces séances se tiendraient seulement dans le cadre du périscolaire. «Dans ce cas, pourquoi nous avoir mis ça en formation ?» s'interroge Xavier. Sa cheffe d'établissement, elle, lui aurait assuré ne pas avoir été mise au courant de cette décision de la direction diocésaine.

Officiellement, l'Evars est présentée par l'enseignement catholique comme une «priorité». Mais dans le même mouvement, tout est replacé sous l'étiquette Ears. Le secrétariat général détaille ainsi des «formations Ears conçues pour faire monter en compétence l'ensemble des acteurs éducatifs». Celles-ci associent des «partenaires experts» (enseignants référents, infirmières, psychologues), mais aussi des organismes extérieurs comme Cler Amour et Famille. L'Ears est également intégrée à la formation initiale des futurs professeurs dans les Isfec, les instituts catholiques de formation. Lors de sa conférence de presse de rentrée, le secrétaire général de l'enseignement catholique, Guillaume Prévost, est allé plus loin, affirmant qu'un enseignant du privé sous contrat pouvait prier en classe avec ses élèves. Comme avec l'Ears, «cette déclaration brouille encore la frontière entre mission laïque de service public et le projet religieux», s'alarme la FEP-CFDT. Preuve que l'enseignement catholique s'autorise - tout en assurant du contraire - à grignoter, pas à pas, le temps de l'Etat. • (1) Les prénoms ont été changés.

«Les jeunes filles sont là pour découvrir leur corps, pas pour savoir s'il faut prendre la pilule ou non.» Karine Triot Animatrice de l'asso Cycloshow-XY

Au lycée catholique de l'Institution Notre-Dame à Valence (Drôme), le 2 novembre 2020. PHOTO N. GUYONNET. AFP. HANS LUCAS

 

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